Aliou Tall : Etudiants africains en France : Futurs diplômés – futurs « sans papiers ». (Partie 1)

Chaque année, à partir de juin, des milliers de diplômés africains formés en France doivent affronter la galère de l’insertion professionnelle. Certes le marché français du travail est marqué par une conjoncture et un taux de chômage que le gouvernement ne parvient pas à dénouer. Mais les étudiants africains y sont confrontés à des restrictions qui, en plus de certaines discriminations à l’embauche, rendent aléatoire leur recrutement. Douze mois après l’obtention de leur Master, la plupart devient « sans papiers », faute de réussir un changement de statut.

Des diplômés inemployés en Afrique, encombrants en France.

Le paradigme presque subliminal, qui consiste à exiger le retour des diplômés africains chez eux, à les accuser d’entretenir la fuite des cerveaux, ou de voler le travail des postulants français, relève d’une auto-flagellation nationaliste.

D’abord, l’Afrique ne peut pas offrir un emploi aux milliers de diplômés formés à l’étranger. De nos jours, le « Brain drain » est une fantaisie intellectuelle qui amuse certains esprits déconnectés de la réalité. On est à l’ère de la mobilité internationale étudiante et de l’ubérisation des compétences. Qui plus est, de retour dans leurs pays d’origine, les diplômés africains formés en France sont concurrencés sur le marché du travail par des profils opérationnels, formés sur place. Donc l’Afrique gagnerait plutôt à exporter de la matière grise en Europe, en Amérique et en Asie.

Ensuite, pour éviter d’avoir trop de diplômés africains sur le marché français de l’emploi, il faut dès l’amont éviter d’avoir trop d’étudiants africains dans les universités et les écoles françaises. Si la France ne peut plus, ou ne veut plus absorber le gros lot du contingent d’étudiants africains à l’étranger, il faut diversifier l’offre de formation à l’international pour ces étudiants. Pour ce faire, les Etats africains doivent encourager et intensifier la mobilité internationale de leurs étudiants vers les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et l’Arabie Saoudite. Parallèlement, ils doivent développer de nouveaux partenariats pour l’accueil de leurs étudiants, avec la Chine, la République de Corée, le Japon, l’Australie, l’Allemagne et la Belgique. D’autant plus que, depuis quelques années, la France n’accueille pas davantage d’étudiants étrangers dans ses universités : Elle affecte le flux supplémentaire aux cycles d’ingénieurs et aux grandes écoles.

Un désordre législatif préjudiciable à l’’étudiant africain.

A partir du moment où la France a besoin des étudiants africains pour conforter son rang de grande destination intellectuelle et scientifique (Plus de 40% des étudiants étrangers en France viennent d’Afrique), elle doit supprimer les barrières à leur recrutement. Pour travailler en France après leurs diplômes, les étudiants africains sont actuellement confrontés à des complexités administratives que même certains avocats généralistes ne peuvent pas délier. Il ressort des dispositions d’un arrêté de mai 2011, d’une loi de juillet 2013, et d’un décret d’octobre 2016, que l’étudiant étranger titulaire d’une licence professionnelle, d’un Master ou d’un diplôme de niveau 1 labélisé par la conférence des grandes écoles, peut bénéficier d’une autorisation provisoire de séjour (APS) de 12 mois non renouvelable. Cette APS lui permet, depuis le décret d’octobre 2016 susmentionné, soit d’occuper un emploi salarié, soit de créer une entreprise en France. Avec la circulaire du 31 mai 2011, prise par l’ancien ministre de l’intérieur français Claude GUEANT, les étudiants étrangers avaient compris qu’on ne voulait pas d’eux en France après leurs études. Par l’abrogation de cette circulaire avec une autre du 31 mai 2012, ils recevaient un bol d’air avec l’espoir de pouvoir travailler facilement en France, une fois diplômés. L’air s’est rapidement raréfié, l’espoir s’est évaporé. Le changement de statut d’étudiant à salarié est resté un fastidieux parcours du combattant. La possibilité de faire un changement de statut par la création d’une entreprise a été largement verrouillée par le décret d’octobre 2016, qui pose des conditions prohibitives. Si le diplômé étranger n’est pas bien conseillé pour soumettre un projet infaillible et viable, il devra débourser 30 000 euros pour avoir la carte de séjour « Passeport talent » créateur d’entreprise, ou 300 000 euros pour la carte « Passeport talent » investisseur. Difficile, pour un étudiant africain qui a du mal à assurer 300 euros pour le loyer d’une chambre d’étudiant.

Une discrimination à l’embauche assumée, une OQTF banalisée.

En tout état de cause, la forte probabilité du refus de l’autorisation de travail aux diplômés étrangers dissuade des employeurs français à les embaucher, même si leurs profils répondent exactement à celui de l’emploi pourvu. Leur recrutement devient d’autant plus aléatoire que l’administration inflige une taxe aux employeurs qui les recrute. Pis, l’administration française leur inflige par ricochet une autre sanction, en refusant leur autorisation de travail si le futur employeur n’est pas réglo avec la réglementation du travail. Ce qui n’est pas de leur faute, et n’est pas reproché au jeune français ou européen ayant validé le même diplôme, la même année, dans la même université. Au final cette APS est loin d’être un passeport pour l’emploi en France. A son terme, l’étudiant étranger devient « sans papiers » s’il ne réussit pas un changement de statut. Il va alors recevoir une obligation de quitter le territoire français (OQTF). S'il ne quitte pas la France de son gré, il risque d'être expulsé manu militari avec une interdiction de revenir en France. Et avant cela, il est traumatisé par la crainte d'être enfermé en centre de rétention (un emprisonnement administratif) ou d'être assigné à résidence  (un emprisonnement a domicile pouvant durer 12 mois, avec obligation de pointer régulièrement à la police ou à la gendarmerie). Les autorités africaines doivent se bouger pour appréhender cette souffrance invisible !

Aliou TALL,

Président du Réseau Africain de Défense des Usagers, Des Consommateurs et du Citoyen (RADUCC)

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Thierno Mouctar Bah : Les armées peul de l'Adamawa au 19e siècle




Cavalier-lancier Pullo du Bornou au 19e siècle. Source : Barth

Les Fulɓe, dans leurs migrations historiques à partir des principaux centres de dispersion que constituent le Fouta Toro et le Macina, se sont répandus dans un vaste domaine qui s'étend de l'océan Atlantique au-delà du lac Tchad et du Sahel à la lisière de la forêt dense. D'abord pacifique, cette expansion revêt, à partir du 18e siècle et surtout au 19e siècle, un caractère essentiellement militaire. Les Fulɓe, qui jusqu'alors avaient occupé une position marginale, prennent l'initiative historique, se constituent en puissantes aristocraties guerrières, fondent de solides États et, aux dépens des peuples voisins, assurent le contrôle de toute la zone des savanes de l'Afrique noire. L'occupation de l'Adamawa marque leur dernier acte conquérant dans le Soudan central, avant l'intrusion européenne à la fin du 19e siècle ; celle-ci se fit sous la conduite du modibbo Adama qui en 1805 reçut des mains de Cheikhou Ousman dan Fodio l'étendard de la Jihad; il se tailla un vaste domaine qui s'étendait des limites sud du pays Kotoko et du Logone jusqu'aux confins nord des pays Bamoun, Tikar, Babouté et Gbaya : c'est l'émîrat de l'Adamawa, appelé aussi par certains auteurs Fombina.
Dans le cadre de cette étude, nous nous attacherons essentiellement à dégager l'aspect militaire de cette expansion, en posant la problématique des forces qui l'ont favorisée ; dans cette perspective, le souffle de la jihad, les prouesses guerrières dues à l'exaltation des sentiments religieux dans les armées ful
ɓe ont été largement évoqués ; mais l'aspect technique, le problème de l'armement et des méthodes de guer re reste encore assez mal connu, surtout en ce qui conceme l'Adamawa 2. C'est cette lacune que nous avons voulu combler par cette contribution.

La structure et le commandement

Il est certain que dans le processus historique qui a abouti à l'hégémonie fulɓe au 19e siècle, le facteur militaire constitue un élément fondamental qui explique comment ce peuple, nettement minoritaire au début, a pu venir à bout de peuples si nombreux. La constitution des Fulɓe en aristocraties guerrières, la création d'Etats et l'affirmation de leur hégémonie apparaît cependant comme un phénomène fort tardif eu égard à leur histoire plusieurs fois millénaire 3
C'est là le résultat de profondes mutations : d'abord socio-économiques, qui se manifestent par la sédentarisation partielle de certains groupes et une position économique privilégiée due à la spécialisation pastorale; ensuite religieuse, avec cette véritable révolution que constitue l'islamisation de ces groupuscules nomades longtemps attachés aux pratiques animistes. 
Dès lors, le pacifique pasteur de bovidés quêtant l'eau et les pâturages se transforme en un impétueux soldat capable d'exploiter les succès militaires afin de modifier radicalement les rapports politiques qui jusqu'alors l'avaient maintenu sous la dépendance. Certes, le besoin de résister aux agressions des sédentaires qui convoitaient et leur bétail et leurs femmes, réputées belles, avait très tôt développé une certaine organisation patriarcale, le sens de la discipline et certaines aptitudes guerrières, mais uniquement dans le cadre d'une stratégie d'auto-défense.
En vérité, dans le domaine militaire, les Ful
ɓe n'ont nullement innové ; ils ont cependant eu le mérite de faire preuve d'une extraordinaire capacité d'assimilation et d'adaptation de techniques qu'ils ont héritées des peuples avec lesquels ils ont eu des contacts.
Ces contacts, on le sait, sont nombreux et anciens ; en pays Haousa, les infiltrations des Ful
ɓe datent, d'après les chroniques locales, du 12e Siècle ; dès le 13e siècle, les annales signalent leur arrivée au Bornou, au Kanem et, au cours des 15e et 16e siècles, on mentionne leur présence dans le Baguirmi. L'empire du Kororafa, dont la puissance militaire était telle au 17e siècle que ses armées attaquèrent avec succès Kano et Katsina, fait également partie de cette sphère d'influence 4.
Il en est de même pour les différents peuples autochtones de l'Adamawa dont les tactiques de guerre, mais surtout le matériel humain, ont été intégrées dans les armées ful
ɓe.
Il fallait donc évoquer ce phénomène d'acculturation qui a joué lentement, progressivement, à une époque bien antérieure au 19e siècle. Aussi, outre l'organisation politique, l'organisation militaire des populations voisines et leur armement ont largement inspiré les Ful
ɓe. Eux qui ne connaissaient que l'arc et la flèche ou le bâton du berger ont ainsi assimilé les techniques militaires les plus avancées de l'époque, notamment la cavalerie, l'armement cuirassé, voire la poliorcétique 5.

Ces emprunts divers ont permis aux Fulɓe de constituer un appareil militaire redoutable, facteur essentiel de leur hégémonie. Nous allons tenter, autant que faire se peut, d'en dégager les principaux aspects.

Soulignons tout d'abord le fait qu'il n'a jamais existé de Grande Armée de l'Adamawa ; la structure militaire est ici de type “féodal” 5b ; l'arɗo, appelé bientôt lamiɗo, possède son fief en tant que feudataire de l'émir de Yola. Il entretient sa propre armée pour assurer la sécurité et l'expansion de son territoire, la conquête et l'organisation du pouvoir se faisant ici de façon morcelée, chaque centre (lamidat) conduisant de façon autonome ses campagnes, sans aucun souci d'unité stratégique. Somme toute, nous avons à faire à de véritables armées de métier, fortement structurées, dont la mise sur pied s'explique à la fois par le caractère endémique des conflits armés et par la longue durée des expéditions. S'agissant de ce dernier aspect, les chroniques de Ngaoundéré mentionnent par exemple une longue campagne de trois ans conduite en pays Gbaya par Arɗo Issa 6. Quant à Yerima Bello, ses conquêtes dans le Fombina durèrent cinq ans pendant lesquels personne ne revint à Ngaoundéré 7. Il y avait donc nécessairement un groupe socialement différencié de guerriers fonctionnels, auxquels s'ajoutaient les éléments mobilisés suivant les pratiques traditionnelles du konu 8 et les besoins tactiques immédiats.

L'étude de Henri Labouret 9 permet d'avoir une assez bonne idée des principes d'organisation des armées fulɓe de l'Adamawa et du plan de marche des formations de combat. Par ailleurs, Ahmadou Hampaté Bâ donne le schéma classique valable pour l'ensemble du monde fulɓe, à quelques nuances près

1. — Dans l'Adamawa — tout comme dans le Fouta-Djallon et le Maasina —, les diverses parties de l'armée sont assimilées à un corps humain. Vient d'abord l'avant-garde (hoore-konu) qui comprend de nombreux guides ayant une connaissance parfaite de la topographie du pays, suivis d'éclaireurs (gite-konu, singulier yiitere konu) prêts à opérer des coups de main lorsqu'une occasion propice se présente.
Au centre se déploie le gros de l'armée, dit du nombril (wuddu). Dans les quatre directions de l'espace, il est couvert par les deux bras (jungo, plur. juu
ɗe) vers l'avant et les deux jambes (koyngal, plur. koyɗe) vers l'arrière. Puis nous avons le service de l'intendance avec un convoi de bagages comprenant des vivres, des munitions et de nombreux suivants 11. La sécurité est assurée par des sentinelles (aynooɓe, singul. 'aynoowo) et les renseignements fournis par des espions (fasiki'en, sg,. fasikijo), hommes astucieux qui se déguisent selon les circonstances en marabouts, commerçants ou pasteurs. les traditions orales de l'Adamawa ont retenu le nom d'un espion célèbre, Hama Gewal, qui opérait pour le compte du lamiɗo Lawwal (1848-1872). Le moyen dont il se servait pour réussir était de se couvrir le corps avec l'indigo à tel point que son teint ressemblait à celui d'un Kirdi 12 et qu'il pouvait se rendre aisément au milieu des villages ennemis. C'est grâce à ce stratagème qu'il put transpercer la case fétiche du village de Demsa, favorisant ainsi sa conquête par Lawwal 13.

Une autre donnée fondamentale des armées fulɓe est l'existence de deux corps bien distincts : l'infanterie et la cavalerie. Nous nous attarderons davantage sur cette dernière, qui occupe une place de choix dans l'élaboration de la tactique et de la stratégie.

L'organisation militaire pose évidemment le problème du commandement et de la conduite des opérations. L'un et l'autre sont assurés exclusivement par les chefs des grandes familles fulɓe, par les éléments de cette aristocratie guerrière jalouse de ses prérogatives en ce domaine. Le lamiɗo est le général-en-chef, commandant l'armée territoriale. Il lui arrive cependant de déléguer ses fonctions à l'un de ses frères ou fils. Souvent il participe effectivement au combat, au milieu de ses troupes qu'il galvanise par sa présence. De nombreux lamiiɓe (plur. de lamiɗo) moururent ainsi sur le front ; entre autres Oussoumanou de Banyo et Arɗo Issa de Ngaoundéré.
Le lamid
ɗo ne conduit pas la guerre en autocrate irresponsable. Il doit tenir compte des conseils avisés de divers organismes et officiers. C'est ainsi que la faada (conseil des notables), à côté de ses attributions politiques, remplit aussi des fonctions militaires, en donnant son avis sur le déclenchement des hostilités et la conduite des opérations 14. Le lamiɗo est assisté aussi d'officiers supérieurs dont le plus important est le sarkin yaki 15, appelé en fulfulde lamidɗo konu (chef de guerre). Chef de colonne, commandant de l'avant-garde dans les expéditions guerrières, il est lui-même assisté de nombreux lieutenants, en particulier d'un barde. Le kaygama est aussi l'un des principaux officiers de la cour du lamidɗo ; il dispose de nombreux serviteurs armés qui l'entourent lors des campagnes militaires 16. Il y a en outre des officiers aux fonctions plus spécialisées, tels le fawan pucci (chef de la remonte) et le lamidɗo sudde (chef des cuirassiers).

Les hommes et l'armement

Si, comme nous l'avons précisé, le commandement est exclusivement assuré par les membres de l'aristocratie guerrière. Très rapidement cependant la masse des armées fulɓe en arriva à être constituée, dans une proportion notable par les populations paléonigritiques. Leur misère et aussi un réel tempérament combatif suscitaient en elles des vocations de mercenaires 17. C'est ainsi qu'après les premières flambées de la jihad, une alliance s'établit rapidement entre les Fulɓe et certains peuples vaincus. Les Mbum de Ngaoundéré devinrent par exemple des auxiliaires irremplaçables qui permirent aux Fulɓe d'asservir les peuples voisins, tandis que les Fali de Golombé s'enrôlèrent contre leurs propres congénères 18. Par ailleurs de nombreux éléments Vuté et Wawa s'engagèrent dans l'infanterie fulɓe de Banyo-Kontcha 19.
A côté de ces auxiliaires, il se trouve aussi de nombreux esclaves : c'est ainsi qu'en 1896, à la bataille de Tchakani (Sakani) opposant les Ful
ɓe aux Français, on fait état de nombreux esclaves Yangere combattant du côté fulɓe, sous la direction de leur propre sarki yangere 20. Si les esclaves qui opéraient surtout dans l'infanterie occupèrent généralement une position subalterne, ils firent souvent preuve de réelles qualités guerrières et beaucoup s'illustrèrent par leur héroïsme dans les combats. L'histoire a retenu en particulier les noms des esclaves Madi Dakau, Kulungu et Bakari qui servaient dans l'armée du lamiɗo Lawwal 21.
Un autre groupe social dont la participation dans les armées ful
ɓe est signalée est celui des Arabes. Crozal mentionne l'existence dans l'Adamawa, en plus des Arabes Choa, de quelques éléments venus d'Orient ; quand à Mizon, il fait état d'“aventuriers arabes” qui forment toujours un appoint aux colonnes militaires fulɓe. Il les mentionne expressément, participant directement aux combats que l'armée de Tibati engagea contre le peuple buna dans la vallée du Djerem 22.
Tous ces éléments réunis devaient former une armée véritablement composite, aux traditions diverses, mais que l'encadrement ful
ɓe aura cependant su discipliner pour en faire un instrument efficace de l'expansion. L'armée du reste constitue, en particulier pour les éléments paléonigritiques qui y sont enrôlés, le cadre par excellence de l'acculturation et de l'adhésion aux valeurs de la civilisation fulɓ23.

La connaissance des effectifs constitue l'un des moyens permettant d'apprécier la puissance d'une armée. Malheureusement sur cette question les traditions orales — notre seule source — apparaissent particulièrement vagues, sinon muettes. S'agissant de Ngaoundéré, elles indiquent, de façon laconique, que l'armée de Arɗo Issa comptait plus de mille boucliers, plus de mille carquois et plus de mille chevaux 24. E. Cholet estime, quant à lui, à 3 000 personnes la colonne qui, en 1893, était envoyée de Ngaoundéré dans les pays tributaires de l'Est afin d'y recueillir l'impôt 25. Il faudrait cependant se garder d'y voir exclusivement des soldats en armes. iIl y avait là sans doute une forte proportion de porteurs destinés à convoyer les produits collectés. Dans l'ensemble cependant, l'impression qui se dégage des différents récits est que l'histoire militaire de l'Adamawa a été marquée par l'action de troupes lourdes, à effectifs nombreux mais aux pertes relativement faibles. Pour certaines actions ponctuelles, il était cependant d'usage d'engager un contingent plus réduit ; c'est ce que confirment les recommandations suivantes du Sarkin Yaki au Lamiɗo Lawwal :

« Votre force, dit-il, est trop grande pour aller en guerre contre le petit Bouba Njida Rai…, aussi Sarkin Yaki choisit 300 guerriers et partit avec eux pour Rai 26. »

Une autre voie d'approche essentielle pour connaître les armées fulɓe de l'Adamawa est l'étude de l'armement ; dans ce domaine, il y a une panoplie impressionnante qui, nous l'avons indiqué, est presque entièrement empruntée aux peuples voisins. Ces armes (balmol, plur. balmi ou encore kabirɗum) peuvent être rangées en deux catégories : les offensives et les défensives. Parmi les armes offensives, il y a celles destinées au combat corps à corps :

  • le poignard (masalamhi, plur. masalamje), que le fantassin tient toujours dans une gaine, à la saignée du bras
  • la sagaie barbelée (jaral, plur. jare)
  • le sabre incurvé (kaafahi, plur. kaafaaje), arme principale du cavalier qui le porte en bandoulière.

Pour le combat à longue distance, il y a surtout l'arc (lagawal, plur. lagaje) dont les flèches (kurol, plur. kuri), parfois empoisonnées, sont contenues dans un carquois (baru, plur. babi), le double javelot.

Le fusil dont l'emploi fut limité dans les armées fulɓe de l'Adamawa. Les fantassins sont presque tous munis d'un bouclier de cuir (ndarganawal, plur. ndarganaaje). Les armes défensives, toujours plus onéreuses, sont généralement réservées à la cavalerie. Mentionnons :

  • le casque en fer (mbulore njamdi, plur. mbuloje njamdi) l'armure en fer (sulke, plur. sulke)
  • le manteau de maille
  • le justaucorps doublé (safaare, plur. safaaje)
  • le caparaçon doublé pour le cheval (suddal, plur. sudde).

On ne saurait parler de la panoplie sans évoquer la problématique de son acquisition. Nous distinguerons pour cela les armes fabriquées localement et celles qui font l'objet d'importation.

Armes de fabrication locale

Pour la première catégorie, il se pose au préalable la question capitale, mais encore mal connue, de la métallurgie du fer dans ces régions 27. Si son origine reste controversée 28, il est certain qu'elle est connue depuis très longtemps dans la partie septentrionale de l'actuel Cameroun.
Les Sao, dont on sait que les artisans étaient familiarisés avec le fer, ont été probablement les initiateurs de nombreux peuples vivant plus au sud. Ce qui est certain c'est que, il y a plus de deux cents ans, les groupes paléonigritiques du Mandara savaient parfaitement tirer, en saison sèche, le sable noir ferrugineux accumulé par gravité puis réduire ce minerai au charbon de bois par la méthode dite catalane 29.
Les plus anciennes relations, celles de Denham et de Barth en particulier, présentent le Mandara comme le principal centre métallurgique et le fournisseur de l'empire du Bornou au 18e siècle.
Au sud de la Bénoué, les Duru établis au creux des profondes vallées du haut plateau de l'Adamawa détenaient un monopole identique. C'est cette maîtrise de la technologie du fer qui leur a valu d'être appelés Fali-kilaen (Fali, forgerons). La fonte, réalisée dans de petits hauts-fourneaux en argile, nécessitait une somme considérable de travail pour un rendement faible, ce qui donnait toute sa valeur au fer qui, à côté des esclaves et des céréales, entrait dans le tribut versé au lami
ɗo. Le fer était façonné par des forgerons organisés en castes et appartenant exclusivement aux groupes Kirdi. Vis-à-vis du forgeron considéré aussi comme magicien-sorcier, les Fulɓe ont du reste toujours eu des réflexes de crainte et de répulsion extrêmement prononcés 30. Ainsi, pour leur approvisionnement en fer (matière stratégique par excellence), mais aussi pour la fabrication de leurs armes, les Fulɓe avaient-ils nécessairement recours aux peuples paléonigritiques soumis ou alliés.

Armes importées

Les armes importées constituent la seconde catégorie de cette vaste panoplie. Leur étude permet d'évoquer les relations complexes du développement militaire et des transactions commerciales. Il y a tout d'abord les armures de fer. Leur utilisation semble avoir été importante dans les armées fulɓe de l'Adamawa et, de nos jours encore, de nombreux lamiiɓe du Nord-Cameroun en conservent des exemplaires que revêtent leur sujets, à l'occasion de parades évoquant curieusement les tournois de l'Occident médiéval 31. Quelle est l'origine de cet armement défensif que l'on pourrait qualifier, pour l'époque, de véritablement sophistiqué ? Pour pouvoir répondre judicieusement à cette question, il importe d'élargir la perspective spatiale et temporelle en rattachant une fois de plus l'histoire militaire des Fulɓe à celle des cités hausa et des formations étatiques du bassin du Tchad (Kanem, Bornou). Il est alors possible d'affirmer, à la suite de A.D.H. Bivar, dont les travaux sur la question ont été conduits avec rigueur et sont d'une grande crédibilité, que toutes ces armures, sinon la plupart, ont fait l'objet d'importation 32. Leur commerce se situe dans le cadre des relations transsahariennes qui très tôt ont existé entre le monde musulman et le bilad-es-Sudan 33. Déjà au 16e siècle, Léon l'Africain se fait l'écho de ce trafic d'armes à Gaoga, capitale d'un royaume que les historiens situent à l'est du lac Tchad :

« Je me suis trouvé présent lorsqu'un homme de Damiette a présenté à ce roi un très beau cheval, un sabre turc, une chemise de mailles [souligné par nous], une escopette, quelques jolis miroirs, des chapelets de corail et quelques couteaux, le tout pouvant valoir au Caire cinquante ducats. Le roi lui donna en retour cinq esclaves, cinq chameaux, et cinq cents ducats de la monnaie du pays, puis en plus près de cent énormes défenses d'éléphants, 34. »

Tout au long des siècles il est donc établi que les peuples du Soudan central, et par la suite les Fulɓe de l'Adamawa, ont été tributaires du monde musulman du Nord pour leur équipement en armes. Celles-ci venaient essentiellement d'Egypte où le Caire apparaissait comme le principal centre de fabrication d'armes, mais aussi, à une date plus tardive, d'Omdurman (Soudan). La question que l'historien peut cependant se poser est de savoir si, compte tenu des difficultés d'approvisionnement et des prix excessivement élevés, il n'y a pas eu une manufacture autochtone de substitution imitant les cottes de mailles, armures de fer, casques et autres armes importées. C'est là une direction de recherche qui permettrait peut-être de nuancer les thèses de Bivar. Très souvent, en effet, les peuples africains ont fait preuve d'une réelle ingéniosité en adaptant la technologie étrangère 35.

Les armées fulɓe ont aussi utilisé, mais de façon limitée, des armes à feu, des fusils à pierre dont l'origine est incontestablement étrangère. Mais très tôt, comme du reste dans maintes régions d'Afrique noire, les forgerons autochtones se mirent à imiter, avec plus ou moins de succès, ces armes à feu importées. L'éloignement de la côte et les difficultés de transport vers cette direction semblent exclure tout trafic d'armes provenant directement de l'Europe. Au demeurant les rapports tendus entre l'empire fulɓe et le conquérant européen ne s'y prêtaient pas. Par contre, les Européens n'hésitèrent pas à livrer des fusils à certains peuples du Sud de l'Adamawa pour les aider à faire face à la pression des Fulɓ36. Tout comme pour les armures, c'est donc au nord, dans le monde arabo-musulman, qu'il importe de situer l'origine des armes à feu. Nos connaissances sur ce trafic restent cependant très lacunaires. Les traditions orales, on le sait, sont prolixes sur les hauts faits de guerre, sur ce qu'on pourrait appeler la geste, mais elles restent souvent muettes sur les problèmes techniques. Dans “Les histoires de l'ancien Adamaoua”, on peut cependant lire, à propos d'armes à feu, cette indication' fort intéressante :

« Une fois, le chef de Tibati, Hammadu Ar(a)nga devint rebelle contre le lamiɗo Lawwal. Pendant cette rébellion, il envoyait Hadejia pour se procurer des fusils [souligné par nous] de la part de l'Emir Buhari en vue de combattre contre le lamiɗo Lawwal. De plus Buhari les lui envoyait et l'encourageait fortement dans son projet… » 37

S'il est hasardeux de vouloir faire dire à ce court texte plus qu'il n'en faut, on peut toutefois en dégager deux indications importantes : le poids accordé aux armes à feu dans la conduite des opérations militaires et l'existence dans l'Adamawa du 19e siècle d'un trafic notable de fusils. Il aurait été par ailleurs intéressant de pouvoir identifier cet émir Buhari : peut-être avons-nous là un important trafiquant d'armes d'origine arabe.

L'importance de la cavalerie

Nous avons évoqué plus haut la nette démarcation qui, dans les armées fulɓe, s'établit entre les fantassins à l'armement ordinaire et les éléments de la cavalerie, appartenant presque exclusivement à l'aristocratie guerrière. Une cavalerie incroyablement mobile, voilà réellement l'arme technique qui aura donné au Fulɓe une supériorité presque égale à celle qu'aux temps modernes l'artillerie a assurée à l'Europe sur le reste du monde 38. Les chevaux, toujours caparaçonnés de molletons de coton, avec des hamachements parés de coquillages et d'amulettes, sont montés par des fiers et vigoureux cavaliers armés de sabres. Très souvent, eu égard à son importance, la tactique de combat privilégie la cavalerie. Elle a pour rôle non seulement de porter les ordres, mais aussi d'éclairer la troupe en marche, de donner une aide rapide aux combattants en difficulté, de manoeuvrer, de tromper l'ennemi, d'animer la poursuite… Au moment décisif, il lui appartient d'enfoncer les lignes ennemies : certains chevaux étaient même dressés pour abattre les tata 39 des villages fortifiés. La cavalerie opérait certes de façon compacte, en tant qu'arme de choc, mais il n'était pas rare que les preux cavaliers se singularisent par quelque action d'éclat.
La tradition orale a ainsi retenu le nom de Maktra : son cheval, connu sous le nom de “cheval noir de Yola”', était réputé dans tout l'Adamawa et lui valut des prouesses de guerre fantastiques 40. Fer de lance de l'armée ful
ɓe, le cheval, malgré une relative généralisation, reste avant tout une monture de prestige, un animal princier lié au commandement. C'est ce que nous révèle en tout cas le chant de Mallam Abubakar qui dit : “même si un roturier en possède un, il le retourne au lamiɗo” 41. Ceci signifie en clair que les roturiers et même des esclaves ont pu servir dans la cavalerie fulɓe, mais la monture et les armures leur étaient confiées par le lamiɗo.

Si sur les plans tactique et stratégique la cavalerie constitue le facteur essentiel dans les armées fulɓe, il nous est cependant difficile de nous faire une idée précise de son importance numérique. Comme nous l'avons maintes fois souligné, les traditions orales restent à ce sujet vagues et lacunaires. S'agissant de la place de Ngaoundéré, les chroniques locales avancent le chiffre d'un millier de cavaliers. Barth quant à lui estime que vers 1850, le gouverneur de Ngaoundéré pouvait mettre en ligne 500 cavaliers 42. C'est là somme toute un chiffre appréciable, eu égard aux grandes difficultés pour se procurer des chevaux. L'apparition du cheval dans ces régions est évidemment antérieure à l'arrivée des Fulɓe. Son utilisation comme animal de combat remonte au plus tard à l'époque des grands empires du bassin du lac Tchad (11e et 16e siècles). Au 18e siècle, les Tchamba possédaient aussi une importante cavalerie qui leur a permis en particulier d'opérer des raids jusque sur les hauts plateaux de l'Ouest-Cameroun 43. C'est donc à ces différents peuples que les Fulɓe doivent leur initiation aux techniques de combat à cheval.

Le cheptel chevalin ici, tout comme en Afrique de l'Ouest, dépendait essentiellement du commerce transsaharien. Malgré les conditions pénibles de la traversée du désert, le cheval était importé dans ces régions depuis fort longtemps. C'était l'un des articles de luxe que payaient habituellement les exportations d'esclaves et d'ivoire, les principales zones d'approvisionnement étant le Maghreb et l'Egypte. Cependant, pour éviter une trop grande dépendance vis-à-vis d'un trafic aussi aléatoire qu'onéreux, les chevaux furent acclimatés relativement tôt dans certaines régions du Soudan centralen vue de leur élevage. C'est ainsi que du Baguirmi les Fulɓe tiraient le cheval arabe, du Baoutchi un petit cheval que monte le commun, tandis que le Manga (province orientale du Bornou) fournissait un cheval de grosse cavalerie 44. A Magadali, le lamiɗo Bokari faisait aussi l'élevage de chevaux 45. De façon générale, l'Adamawa était peu favorable à l'élevage des chevaux. Ceux qui y étaient amenés dépérissaient rapidement; aussi, précise Mizon, il était défendu d'y posséder des juments et de faire l'élevage, dans la crainte qu'une race abâtardie ne vienne remplacer les chevaux que fournissent les contrées voisines. Cependant sur les hauts plateaux, les populations kirdi élevaient un petit cheval analogue au poney d'Islande, mais impropre à la guerre 46. D'où quil vienne, le cheval était toujours un animal rare et cher qui coûtait plusieurs esclaves. L'aristocratie, consciente de sa valeur militaire, ne lésinait cependant pas sur les moyens pour s'en procurer. A cet égard, on ne saurait insister assez sur le rôle du cheval dans l'expansion militaire fulɓe au 19e siècle 47.

La tactique et la stratégie

Nous allons à présent évoquer quelques problèmes relatifs à la tactique et à la stratégie. Nous le ferons de façon nécessairement rapide, étant donné les lacunes que les traditions orale.s présentent à ce sujet. Il est certain en tout cas que si les Fulɓe n'ont pas systematisé une théorie de la guerre, ils ont néanmoins appliqué des méthodes réfléchies, adaptées aussi bien au rapport des forces, aux conditions du milieu, à leur tempérament, à leur armement qu'à la nature de leurs adversaires. On peut affirmer qu'il y a eu au 19e siècle dans l'Adamawa l'élaboration et l'exécution d'une haute stratégie, si l'on s'en tient à la définition que donne Karl von Clausewitz : à savoir l'art d'employer des forces militaires pour atteindre des objectifs fixés par la politique. Les Fulɓe ont en effet su assimiler des techniques militaires variées et mettre sur pied de puissantes armées qui leur ont permis d'assurer le contrôle d'un vaste espace et d'affirmer leur hégémonie.

Il est certain par ailleurs que sans un sens remarquable de la stratégie, les chefs militaires fulɓe n'auraient pas pu conduire des campagnes aussi longues et aussi lointaines que celles qui les ont amenés au bords de la Sangha, près de l'actuelle Bangui 48. Pour y parvenir il fallait en particulier résoudre de difficiles problèmes de logistique; les armées fulɓe se montrèrent généralement à la hauteur, grâce à une organisation remarquable ; c'est ainsi que les traditions orales font état de véritables travaux de génie militaire, avec la construction de ponts d'une grande solidité assurant le passage des cours d'eau par la cavalerie. Les procédés de fabrication de ces ponts nous sont fournis à travers le récit de la campagne du lamiɗo Oumarou de Banyo, en pays Bamoun:

« Parvenu au maayo [“marigot” ou “rivière”] Liddi ou Mape, l'armée de Banyo au secours de Njoya dut fabriquer un pont pour permettre à la cavalerie de franchir le cours d'eau. Pour ce faire, ils durent abattre de grands arbres qu'ils jetèrent à travers la rivière, puis ils étalèrent de l'herbe et des feuilles pardessus, ensuite ils recouvrîrent le tout avec de la terre, et ce n'est qu'après cela que les chevaux purent franchir la rivière. » 49

C'est un pont semblable que Yerima Bello de Ngaoundéré fit construire pour permettre à son armée de franchir le mayo Tchallalou à quelques kilomètres de lactuelle Bangui 50.

Les armées fulɓe ont sans doute connu, sous la direction de chefs militaires expérimentés, une tactique fondée sur la manœuvre collective, en particulier dans la cavalerie ; cependant l'annalistique a surtout retenu les exploits individuels, à telle enseigne qu'on a l'impression que chacun cherchait à se distinguer par quelque action d'éclat, sans souci du résultat fiinal de la bataille ; il n'en demeure pas moins que les Fulɓe avaient le sens de la tactique, c'est-à-dire qu'avec méthode ils cherchaient à procéder à de bonnes combinaisons, avant et pendant la bataille ; en outre, ils ont su utiliser avec un art consommé tous les moyens de la guerre : ruse, violence, diplomatie. 
La tactique de l'embuscade était courante et mettait à profit le couvert végétal de hautes herbes si caractéristique des zones de savane ; l'objectif était toujours de tendre un guetapens à l'ennemi. Les récits des campagnes du lamidé Lawwal mettent aussi l'accent sur l'extrème violence des armées ful
ɓe qui se manifeste à travers l'application d'une véritable tactique de la terre brûlée : il est dit à propos du lamidé Lawwal que, dans la plupart de ses guerres et chaque fois qu'il attaquait un vinage palien, on ne trouvait rien après, sinon des cendres. Contre le lamidé de Rai Bouba qui refusait de lui manifester son allégeance, Lawwal proféra ces menaces qui sont fort révélatrices de ses méthodes de guerre :

« Allez dire à Buda Njidda que je ne le salue pas. De plus il vit sur ma ferme. Je l'ai convoqué ici. S'il ne vient pas j'irai chez lui. Et si je viens là-bas, même l'herbe ne poussera plus, bien moins encore le mil ne grandira ni mûrira pour qu'ils puissent en manger. » 51

C'est une tactique similaire qui fut employée contre la ville de Bagalé dont les cotonniers furent systématiquement abattus.

Au contact des peuples voisins, les Fulɓe se sont aussi initiés aux techniques de la fortification et à la poliorcétique ; c'est ainsi que la plupart des villes de l'Adamawa étaient entourées de fossés et parfois de remparts 52. A l'abri de leurs puissantes murailles, elles pouvaient alors défier impunément l'émir de Yola. La technique des ouvrages défensifs est sensiblement la même : ceux-ci apparaissentcomme un obstacle en soi, qui s'impose en fonction de sa masse, de ses hautes et épaisses murailles en banco.
C'est à Rai Bouba que semble culminer l'art de la fortification dans l'Adamawa : les remparts de la cité, encore parfaitement conservés, s'élèvent à près de sept mètres de hauteur, avec près de trois mètres d'épaisseur à la base. Ngaoundéré, situé sur une croupe, était aussi une ville puissamment fortifiée ; Cholet, qui l'a visitée à la fin du 19e siècle, indique qu'extérieurement elle a l'aspect d'un carré long, bordé de murailles de pisé, en bon état, semblable aux tata des chefs du Sénégal ; on y pénètre par une haute porte donnant sur une vaste salle ornée de deux rangs de piliers carrés … 53 ; à Tibati comme à Banyo 54 existaient aussi de profonds fossés surmontés d'une muraille en banco. Nous avons là un exemple remarquable de fortifications collectives qui s'apparentent sans doute à celles des cités kotoko 55 ; leur rôle tactique et stratégique fut décisif car elles ont permis aux différents lamibe d'assurer le contrôle de tout l'espace environnant. En plus des grandes cités, certaines positions privilégiées, au nœud des grandes routes de commerce, étaient fortifiées : par exemple Yoko, entouré d'un rempart et d'un fossé, qui, au profit du lami
ɗo de Tibati, commandait l'important réseau de communications conduisant le Banyo à Ngaoundéré 56. Il était aussi habituel d'aménager des fortifications pour défendre les, territoires conquis : c'est ainsi que procédait en particulier l'arɗo Haman Gabɗo de Banyo qui plaçait à la tête des postes fortifiés qu'il édifiait, soit l'un de ses fils, soit un chef de province avec la charge d'administrer la région et d'y poursuivre la guerre sainte 57. Mentionnons, dans le même ordre d'idées, la construction par les chefs militaires fulɓe de fortifications de campagne ; celles-ci, appelées sanserni 58, sont conçues soit pour servir de base opérationnelle temporaire, soit pour barrer une voie de passage : un exemple remarquable est le camp de guerre de sanserni Tibati qui, en saison sèche, est le véritable quartier général du lamidé et constitue une base permettant de défendre le pont de lianes de la rivière Maloko 59.

Par leur importance tactique et stratégique, ces différentes fortificatilons étaient évidemment l'enjeu principal des guerres ; aussi, la poliorcétiqueffl apparaissait comme un art militaire particulièrement à l'honneur ; l'histoire militaire de l'Adamawa est à cet égard riche en épisodes relatant l'assaut ou le siège de cités fortifiées : il y est question de travaux de sape (parfois à l'aide de chevaux dressés à cet effet), d'escalade, d'investissement, mais c'est surtout à force de patience, par des sièges d'une durée plus ou moins longue, que les armées fulɓe arrivaient à réduire par la famine leur ennemi assiégé. Un siège mémorable par sa durée est celui de Ngambé, capitale de la grande tribu des Mandiongolo, assiégée en vain pendant onze ans par Mohamed Amaha, lamiɗo de Tibati 61.

Face à un adversaire particulièrement redoutable, certaines cités de l'Adamawa ont été contraintes, pour assurer leur survie, d'appliquer une véritable tactique du vide. Tel fut le cas de Tibati en lutte contre Yola :

« Quant le massacre fait par Arɗo Hammadu [de Tibati] devint assez considérable, il causa un embarras au lamiɗo Lawwal et il dit qu'il ira lui faire la guerre. Arɗo Hammadu l'ayant appris, il annonça qu'il proposait de venir en expédition. Il rassembla tous les habitants des villages des districts et les amena dans la ville de Tibati avec tout ce qu'ils possédaient. Il ordonna ensuite à ses sujets d'entourer tout le district, de chercher et d'abattre tous les arbres qu'ils pouvaient voir portant un fruit comestible. Ils firent comme il leur avait ordonné et retournèrent [...] Ensuite Arɗo Hammadu ferma toutes les portes de sa forteresse. Le lamiɗo Lawwal s'efforça de trouver un moyen pour le vaincre. Mais il ne réussit pas. A la fin, ses provisions étaient épuisées [...] Quand leurs réserves étaient épuisées, il y eut famine dans le camp parce qu'ils n'avaient rien à manger. Tous les villages s'étaient rendus à Tibati et il ne pouvait même pas se trouver un fruit pour manger puisque les arbres utiles avaient été abattus. Alors, tous les conseillers lui dirent : lamiɗo Lawwal, rentrons chez nous, car le peuple est affligé par la famine. » 62

Cette relation de la campagne de Tibati, reconstituée à partir de la tradition orale, est intéressante à plus d'un titre : tout d'abord, elle nous donne une idée précise de la tactique défensive du vide ; elle est aussi révélatrice de l'âpreté des luttes dans l'ancien Adamawa ; elle pose enf în toute la problématique des conséquences de la guerre, de ses aspects négatifs dans la région, en particulier par la destruction du potentiel économique agricole.

Le facteur psychologique: le moral des troupes

Numériquement importante, disposant d'un armement remarquable dans le contexte des guerres précoloniales, l'armée fulɓe se caractérise aussi par son moral, sa bravoure collective et la détermination individuelle de ses éléments ; cela est lié en grande partie à l'esprit de jihad. Le Coran et de nombreux hadith promettent en effet à chaque musulman les plus grands honneurs paradisiaques s'il sacrifie sa vie à Allah ; le hadith de Anas ben Malik, bien connu dans le monde fulɓe, précise à ce propos que « seul le martyr [c'est-à-dire le musulman tué à la guerre sainte] souhaiterait revenir en ce bas monde pour être tué de nouveau et cela dix fois de suite, étant donné ce qu'îlsait des faveurs célestes » 63. Dans les armées fulɓe, la religion provoque donc une exaltation des sentiments qui porte les hommes à tout oser, contribuant ainsi aux prouesses guerrières les plus spectaculaires... Dans la même optique mentionnons l'usage fort répandu d'amulettes que les guerriers portent sur différentes parties de leurs corps pour s'assurer soit l'invulnérabilité, soit l'invisibilité, soit le don d'ubiquité. Aussi les campagnes militaires, telles qu'elles nous sont relatées par la tradition orale, baignent parfois dans une atmosphère magico-religieuse, et certains chefs militaires apparaissent comme de véritables thaumaturges 64 : tel est le cas par exemple d'arɗo Hammadou de Tibati qui, poursuivi par son ennemi arɗo Issa de Ngaoundéré, serait parvenu à faire sortir du néant une centaine de calebasses de nourriture pour son armée en détresse 65.
D'autres procédés moins mystiques permettaient d'assurer aux combattants un moral à toute épreuve : ce sont en particulier les chants de femmes qui excitent les guerriers au combat, chants dominés par la voix de ténor du griot ; celui-ci, véritable “maître de la parole” 66, sait toucher la corde sensible du combattant en rappelant, dans un style fort imagé, les hauts faits de guerre de ses ancêtres. Il y a par-dessus tout le rythme martial et entraînant du tambour de guerre (tumbal sardi67 qui accompagne toujours l'armée ful
ɓe et dont le son grave signale de loin la présence. Tous ces facteurs psychologiques renforcent considérablement le moral des armées fulɓe et l'héroisme des combattants. Un témoignage éloquent est le combat de Maroua où les troupes fulɓe firent preuve d'une extrême vaillance et tinrent tête avec détermination au tir desfusils et des mitrailleuses de l'expédition allemande ; voici ce que rapporte à ce sujet Hans Dominik, lieutenant de l'armée allemande :

« … Ce mépris de la mort de certains, qu'aucune considération n'arrête, trouve son explication dans la foi fanatique pour les rumeurs que l'émir Siberou [Zubeirul] répand : il avait raconté aux croyants lors de l'attaque sur Garoua que les fusils des soldats ne partiraient pas ; ici à Maroua, il avait répandu qu'Allah transformerait les balles en eau [...] La mitrailleuse fit un travail excellent ; de larges lacunes se formèrent dans les masses serrées [...] Toujours à nouveau, d'autres combattants se mirent à la place des morts. Ils coururent vers nous en brandissant la lance, souvent pour ne tomber que quelques pas devant laligne des tirailleurs. » 68

Ce dernier combat, véritable baroud d'honneur que Zubeiru, à la tête de ces 400 braves guerriers, engagea en 1902 à Maroua 69 indique bien l'âpreté de la lutte des Fulɓe contre l'intrusion européenne ; cette ardeur guerrière, ce mépris de la mort face à un adversaire techniquement supérieur illustrent fort bien la détermination des armées fulɓe et l'héroïsme des hommes qui la composaient.

Conclusion

Dans cette étude, nous avons voulu mettre en exergue le puissant chaînon qu lie la technique militaire et l'hégémonie fulɓe. L'analyse que nous avons tentée nous aura permis de déterminer tout d'abord un phénomène d'acculturation : il apparaît que les Fulɓe ont emprunté aux peuples voisins l'essentiel de leurs techniques militaires ; ils doivent de bonne heure leur armement aux Hausa, Bornouans, voire au monde arabe, Ils auront eu cependant le mérite de faire preuve d'une extraordinaire capacité d'assimilation et d'adaptation de techniques qu'ils ont héritées des peuples avec lesquels ils ont eu des contacts. Il est certain à cet égard que l'importation d'armes a en particulier déterminé l'évolution des méthodes et des conceptions guerrières ; elle aura eu un impact jusque sur les structures sociales, sur la base de l'aptitude qu'ont les individus à se procurer un armement importé, donc fort onéreux : d'où la naissance et la consolidation d'une véritable aristocratie guerrière.

Ainsi donc, en ce 19e siècle, les Fulɓe de l'Adamawa ont su mettre sur pied un organisation socio-militaire fortement structurée. Numériquement importante, disposant d'un armement remarquable dans le cadre des guerres précoloniales, appliquant une tactique et une stratégie élaborées, animée par le souffle de la jihad, l'armée fulɓe constitue une force redoutable' un instrument de conquête efficace. Le fer de lance de cette armée est incontestablement la cavalerie et il est certain que la sémantique de l'expansion fulɓe s'éclaire avant tout par l'utilisation de cette arme zoologique incomparable qu'est le cheval. C'est du reste son adaptation aux conditions biogéographiques qui détermine la limite même de l'expansion fulɓe : s'il est en effet particulièrement opérationnel dans le milieu naturel que constitue la zone soudano-sahélienne, le cheval devient inutile aux abords de la forêt équatoriale infestée de mouches tsé-tsé.

Au total on peut donc retenir que c'est l'armée qui explique et conditionne l'hégémonie fulɓe dans l'Adamawa ; aussi, tout au long du 19e siècle, la guerre constitue pour les Fulɓe le moyen principal d'une expansion qui les conduisit victorieusement, loin dans le profond Fombina, jusqu'à la lisière de la forêt équatoriale.

Notes
* Nous avons voulu tout au long de ce texte, conserver invariable le terme Fulfulde, aussi bien sous sa forme adjective que nominale ; ceci dans le souci d'éviter des accords scabreux sans rapport avec la syntaxe du fulfulde (notons que, dans cette langue, Pullo donne au pluriel Ful
ɓe). Par ailleurs, nous utilisons le terme Adamawa pour désigner l'unité géographique correspondant à l'ancien émirat fulɓe, alors qu'Adamaoua a une acception orographique, désignant le haut plateau qui correspond en gros au département actuel du même nom. Pour les termes techniques importants, relatifs à l'organisation militaire et à l'armement nous avons tenu à donner autant que possible la traduction en fulfulde dans la variante dialectale de l'Adamawa.
Les appels renvoient aux notes à la fin de l'article.
1. Selon l'opinion la plus courante, 
modibbo Adama aurait donné son nom au territoire qu'il conquit : l'Adamawa. L'origine du terme Fombina ou Fumbina est plus difficile à déterminer. Eldridge Mohammadou dans son article "Kalfu ou l'émirat Peul de Baguirmi" (Afrika Zamani 4, 1975, n° 8) pense que ce terme n'est pas d'origine peul. Cependant de nombreux auteurs, en tout premier lieu Barth mais surtout l'historien nigérian Sa'ad Abubakar en ont systématisé l'emploi ; ils en font une véritable entité géopolitique en le substituant à celui d'Adamawa (Sa'ad Abubakar, The Emirale of Fombina : 1809-1903, Zaria, 1970) En fait la notion de Fombina comme le suggèrent Ade Ajayi et M. Crowder (History of West Africa, 1974, 11, p. 86), est beaucoup plus vague et désignerait tout simplement le sud, par rapport au centre que constitue Sokoto.
2. Les traditions oraes, collectées par Eldridge Mohammadou, n'abordent qu'incidemment et de façon hâtive ces problèmes de technique militaire. Par contre, nous sommes fort bien informés sur d'autres domaines du monde peul grâce à deux remarquables ouvrages parus ces dernières années : Irene Aschwanden, 
Organisation und Straiegie der Fulbe Armee von Macina, Francfort, 1972 ; P. Joseph Smaldone d'Arjare in the Sokoto Caliphate : Historical and Sociological Perspectives, Cambridge, 1977. Il est toujours possible à partir des indications fournies par ces deux auteurs, d'établir des éléments de comparaison' tout en tenant compte des spécificités du monde peul oriental de l'Adamawa. 
3. Nous n'engagerons pas ici l'examen des controverses relatives à l'origine des Peul. Nous retiendrons tout simplement que la thèse nubio-éthiopienne qui mentionne l'existence des Peul dans la vallée du Nil dès les 71 et 61 millénaires est, dans l'état actuel de nos connaissances, la plus plausible. 
4. Eldridge Mohammadou, 
Les royaumes foulbé du plateau de l'Adamaoua, Tokyo, 1978, p. 29.
5. Nous sommes conscient de l'abus de iangage qui consiste en l'utilisation d'un terme spécifique à la civilisation de l'Europe médiévale. Nous avons seulement voulu insister sur le caractère morcelé, hiérarchisé qui prévaut alors dans l'Adamawa.
6. Mohammadou, op. cit., p. 291 
7. L. Mizon, "Les royaumes foulbé du Soudan central", 
Annales de Géographie 4. 1895, p 355. 
8. Il s'agit de la guerre, mais de façon plus large de la levée en masse qui enrôle généralement un homme sur dix. 
9. Henri Labouret, "Les sultanats peul de l'Adamaoua", 
Togo-Cameroun, avr.-juil. 1935. 
10. Ahmadou Hampaté Ba et Jacques Daget, L'empire peul du Macina, Paris, 1956, pp 68-73. 
11. Ceci est valable pour les armées de l'Adamawa ; par contre dans le Macina, le convoi de vivres et de munitions, appele 
reedu "ventre", se trouve au centre, ce qui paraît plus rationnel. 
12. C'est par ce terme que l'on traduit généralement par païen, que les Peul désignent l'ensemble des populations paléonigritiques du Nord-Cameroun.
13. AN Cameroun, TA 143 : Les histoires de l'ancien Adamaoua, p. 16 Magie et guerre sont très souvent liées dans les sociétés africaines traditionnelles ; c'est, croyait-on, sa case fétiche qui donnait au village de Demsa son caractère redoutable.
14. Aliou Mouhammadou, 
Le lamidat de Kontcha au 19e siècle, mémoire de DES, Université de Yaoundé. 1975 p. 77 
15. La titulature, aussi bien civile que militaire, indique la grande influence que les institutions kamuri ont eue sur le monde peul oriental.
16. Labouret, art. cit., p. 91.
17. J. Lestringant, 
Les pays de Guider au Cameroun. Essai d'histoire régionale, Paris, 1964, p 115.
18. P.F. Lacroix. "Matériaux pour servir à l'histoire des Peul de l'Adamaoua", 
Etudes camerounaises, 37-38, sep. -déc. 1952 p. 22.
19. Mouhammadou, op. cit., p. 46.
20. Lettre de A. Goujon à S. de Brazza, 23 déc. 1896 (ANSOM Gabon-Congo IV, 13).
21. AN Cameroun, TA 143 : 
Les histoires de l'ancien Adamaoua, p. 12. Le rôle des esclaves-soldats est un thème important de l'histoire africaine. Dans de nombreux États, par exemple dans le royaume du Wolof, ils ont joué un rôle de premier plan en tant qu'esclaves de la couronne. Si dans l'Adamawa ils ont été incorporés, dans les armées, il semble qu'ils n'aient joué aucun rôle politique.
23. Mizon, art. cit., p 357.
24. On pourrait parler de 
fulanité (pulaaku) Sur cette question ("the codes of pulaku"). voir Martin Njeuma, Fulani Hegemony in Yola (Old Adamawa), 1809-1902, Yaoundé, 1978.
25. Mohammadou, op. cit., p. 287. Le chiffre de mille, qui en 
fulfulde se dit ulunere, n'exprime ici rien de précis ; ce n'est qu'un ordre de grandeur signifiant "beaucoup". E. Cholet, "La Haute-Sangha", Bulletin de la Société de Géographie, 71 série, XVII, 1896, p 207. 
26. AN Cameroun, TA 143 . Les histoires de l'ancien Adamaoua, p. 13. A l'origine de ce conflit, il y a le refus de Bouba Ndjida de se rendre à Yola pour faire acte d'allégeance.
27. Des fouilles archéologiques et des études ethnographiques sont en cours, en particulier par notre collègue P. Essomba et permettront sans doute de voir bientôt plus clair sur cette question de la métallurgie du fer.
28. Deux thèses fondamentales sont avancées : une thèse diffusionniste, à partir de Méroé, cette "véritable Birmingham" de l'Afrique antique ; une seconde thèse qui croit à un développement autochtone, eu égard à l'existence non loin de notre région de la brillante civilisation de Nok qui, dès le 5e, siècle ap. J.-C., avait maîtrisé cette technologie.
29. Lestringant, op. cit., p 71.
30. Cette attitude, commune à l'ensemble des Peul, aussi bien occidentaux qu'orientaux, a été soulignée par Cheikh Anta Diop (
Antériorité des civilisations nègres, Paris, 1967, p. 91). L'auteur ajoute que les Egyptiens de l'Antiquité avaient les mêmes réflexes, ce qui semble confirmer l'origine égyptienne des Peul. 
31. Le 
lamidat le mieux doté actuellement est celui de Rai Bouba. Chaque apparition en public du lamiɗo est l'occasion de parades hautes en couleur, où figurent des chevaux lourdement, caparaçonnés, montés par des cavaliers ployant sous le poids de leurs armures. 
32. A.D H. Bivar, Nigerian Panopiv ; Arms and Armour of the Northern Region, Appa (Nigeria), 1964. L'auteur précise (p. 11) : "So far as the writer bas been able to ascertain, there is absolutely no tradition of the manufacture of mail in Nigeria itself It is universaly and credibly assured that the mail which is preserved was all imported."
33. Terme arabe désignant le pays des Noirs, au sud du Sahara.
34. Léon l'Africain, 
Description de l'Afrique, Paris, 1956 (cité par Bivar, op. cit., p. 12).
35. Ce fut le cas en particulier de Samory qui, au 19e siècle, a su faire imiter à la perfection par ses forgerons les fusils à tir rapide que les puissances impérialistes refusaient de lui vendre.
36. Mizon, art. cit., p. 357. Il s'agit plus précisément de peuples vivant au bord du Djerem que les Européens de la côte avaient armés de fusils.
37. AN Cameroun, TA 143 : La campagne du Tibati, p. 19.
38. Sur cette question importante du rôle de l'artillerie dans l'expansion militaire européenne, voir notre article "Les forts français et le contrôle de l'espace géographique du Haut-Sénégal- Niger" (
Actes du Colloque international d'histoire militaire d'Ottawa, 1978).
39. Terme d'origine manding que les "techniciens" de la conquête coloniale ont vulgarisé : il désigne les murs, généralement en argile (
banco), qui assurent la défense de nombreux villages du Soudan occidental et central.
40. AN Cameroun, TA 143 : 
Les histoires de l'ancien Adamaoua, p. 9.
41. Ibid., p. 14. Il s'agit d'un chant de louanges composé par Mallam Abubakar pour le 
lamiɗo Lawwal lors de la prise de Bagale.
42. Barth, 
Voyages et découvertes dans l'Afrique, Paris, 1860, 11, p. 738 (trad. Ithier).
43. C 'est sans doute l'utilisation de chevaux de guerre par les Tchamba qui est à l'origine de leur confusion avec les Peul, en particulier chez les Bamoun qui font allusion de façon très vague aux Pâre. Nous nous proposons d'aborder ce problème lors d'un article à paraître sur "quelques questions militaires autour de Foumban" 
44. L. Mizon, "Itinéraire de Yola à Dingui", 
Bulletin de la Société de Géograhie série, XVII, p 1896, p. 77.
45. AN Cameroun. TA 58 : De la côte au lac Tchad, p. 7.
46. Mizon, "Itinéraire", art. cit , p 77 .
47. Xavier de Planhoi, 
Les fondements géographiques de l'histoire de l'Islam, Paris, 1968, 441 p. Dans ses considérations sur les implications géopolitiques du contact nomades-sédentaires, l'auteur montre bien (p. 16) le poids décisif du cheval mais aussi du chameau dans le rapport des forces.
48. Mohammadou, op. cit., p. 298.
49. Ibid., p. 179.
50. Ibid., p. 296.
51. AN Cameroun, TA 143.
L'histoire de lamiɗo Lawwal et de Buba Niidda Rai. p.12.
52. Ainsi nous considérons comme erroné le point de vue de S.J. Hogben et A H.M Kirk-Greene dans 
The Emirales of Northern Nigeria, Londres, 1965, p 429 : "contrairement aux émirats hausa, l'Adamawa est caractérisé par l'absence de fortifications" (trad. et souligné par nous).
53. Cholet, art. cit., p. 206.
54. Nous avons pu effectuer en 1977 une reconnaissance du système de fortifications de Banyo les murailles en banco ont entièrement disparu mais le fossé, large de plus de sept mètres, est encore nettement visible et entoure toute la vieille cité du 19e siècle.
55. Sur le système défensif des cités 
kotoko, voir les travaux de J-P. Lebeuf, en particulier Archéologie tchadienne, Paris, 1961.
56. AN Cameroun. TA 33 : “Expédition Wouté-Adamaoua, 1899”, p. 11.
57. Mohammadou, op. cit., p. 170.
58. Njeuma (op. cit., p. X) définit le 
sanserni comme "a war camp or military out-post".
59. AN Cameroun, TA 33, cité en n 56, p. 11. 
60. Science militaire relative au siège, à l'assaut et à la prise des villes fortifiées (mot d'origine grecque).
61. AN Cameroun, TA 143 : “Expédition Wouté Adamaoua”. Extrait du 
Bulletin colonial allemand, 1899-1900, p. 11.
62. AN Cameroun, TA 143 . 
Les histoires de l'ancien Adamawa, la campagne de Tibati, p. 19.
63. Bukhari, 
Les traditions islamiques, trad. O. Houdas et W. Marçais. Le hadith est une tradition rapportée par les compagnons du Prophète.
64. Les relations étroites entre croyances magico-religieuses et guerre sont frappantes dans la plupart des sociétés négro-africaines, depuis les temps les plus reculés (par exemple avec Soundiata Keita et Sumanguru Karité dans l'empire du Mali au 13e siècle) jusqu'à une date très récente (par exemple les jeunes guerriers Simba de l'actuel Zaire à qui [le chef de guerilla anti-Mobutu] Pierre Mulélé distribuait des amulettes susceptibles de leur assurer l'invulnérabilité).
65. AN Cameroun, TA 143 : 
Les histoires de l'ancien Adamaoua, p. 20.
66. Nous empruntons ce terme à l'ouvrage remarquable que vient de faire paraître notre compatriote et ami Laye CamaraLe maître de la parole, Kùma Lafolo Kùma, Paris, 1978. Le griot, que l'on pourrait comparer au troubadour de l'Occident médiéval, occupe une place importante dans de nombreuses sociétés négro-africaines. Mentionnons cependant que dans l'Adamawa, tout comme au Fouta-Djallon, les griots (Awlu
ɓe), gens de caste, ne sont pas de l'ethnie peul. Dans l'Adamawa, ils appartiennent généralement au groupe hausa ou bornouan.
67. Njeuma (op. cit., p. 26) fait état d'un tambour ("
tumbal chardi or silver drum") fort célèbre que l'ancêtre présumé des Peul, Ukba, aurait transporté de la Mecque au Malle.
68 AN Cameroun, TA 49 : Expédition Dominik Combat contre Maroua, p. 3.
69. Engelbert Mveng, 
Histoire du Cameroun, Paris, 1963, p. 303.

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Etudes Africaines offertes à Henri Brunschwig

   

OLIVIER MACRON : « OUI, LA COLONISATION EST UN CRIME CONTRE L’HUMANITÉ »

Pour notre chroniqueur, les remous provoqués par la déclaration d’Emmanuel Macron témoignent de l’incapacité française à assumer « un pan peu glorieux de son histoire ».

Emmanuel Macron à la basilique Notre-Dame d’Afrique, à Alger, le 14 février 2017.

Qu’Emmanuel Macron provoque une polémique en affirmant, lors d’une visite à Alger, que la colonisation est un crime contre l’humanité témoigne d’un profond malaise français sur le sujet. Mais en dépit des éructations de certains, le bilan est sans appel : oui, la colonisation est un crime contre toute l’humanité, dont le résultat fut d’imposer la domination de la barbarie contre la civilisation.

Les peuples d’Afrique ont vécu une terrible violence du fait colonial avec des morts, des expropriations, des privations de liberté et surtout une négation profonde de la dignité humaine par la domination politique, économique et culturelle. Les chiffres de cette période sont éloquents d’horreur. Pour procéder plus facilement au pillage systématique des ressources du continent africain, les colons ont soumis des populations civiles aux travaux forcés avec à la clé des milliers de victimes. Par exemple, l’historien Antoine Madounou établit un bilan entre 15 000 et 30 000 personnes mortes sur le chantier du chemin de fer qui devait relier Pointe-Noire à Brazzaville, au Congo.

Lire l’entretien :   Peut-on dire, comme Emmanuel Macron, que la colonisation est un « crime contre l’humanité » ?

Des morts, il y en a eu aussi à chaque fois que les populations ont tenté de se libérer du joug colonial. A Madagascar, en mars 1947, l’armée coloniale française a massacré les populations malgaches, avec un bilan compris entre 20 000 et 100 000 morts, selon les sources. Ou encore en Algérie où la révolte partie de Sétif le 8 mai 1945 fut matée dans le sang, laissant près de 45 000 victimes selon les nationalistes algériens.

Une barbarie intolérable

Sans oublier les tirailleurs sénégalais tués à Thiaroye en 1944 ou encore le sombre épisode du Cameroun, avec une répression des populations qui s’étaient soulevées à l’appel des militants de l’Union des populations du Cameroun (UPC) dans les années 1950 et 1960. Là, on oscille entre 60 000 et 120 000 victimes. La puissance coloniale a aussi assassiné les charismatiques dirigeants indépendantistes camerounais Um Nyobe et Moumié.

Les blessures que la colonisation a infligées à l’Afrique sont douloureuses et rendent tellement pitoyables les évocations de routes et d’hôpitaux censés extirper des aspects positifs d’une horreur. Je partage l’avis de l’historienne Sylvie Thénault qui juge « indécent » de mettre sur une même balance, d’un côté, les massacres, exécutions sommaires et tortures, et, de l’autre, des routes jugées comme un bilan positif d’un asservissement abominable des peuples d’Afrique. A ceux qui, souvent issus des rangs de l’extrême droite française, trouvent des vertus à la colonisation, Césaire avait anticipé la réponse, dès 1955, avec son monumental Discours sur le colonialisme (Présence africaine, 1955). D’ailleurs, en ces temps de polémiques et de libération de la parole raciste en France, les hommes politiques de ce pays devraient tous lire ce texte intemporel.

Aimé Césaire disait donc : « On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer. Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse. Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. » La colonisation, comme le soulignait le même Césaire est une « négation de la civilisation ». En cela, elle est un crime, une barbarie intolérable.

Lire aussi :   « Le Cameroun a été le laboratoire de la Françafrique »

Sur le sujet de la colonisation, jamais un homme politique français sous la Ve République n’est allé aussi loin, et c’est à saluer, indépendamment des motivations électorales du candidat Macron. Mais il convient de souligner que sa déclaration gêne beaucoup de gens en France, de la gauche à la droite du spectre politique du pays. Officiellement, le Parti socialiste, dans sa récente histoire, a toujours fait la politique de l’autruche sur ce sujet, refusant de l’affronter en face. Quant à la droite, elle fait preuve d’une crispation identitaire très forte. C’est d’ailleurs l’un de ses principaux candidats à la présidentielle, François Fillon, qui a récemment considéré la colonisation française comme un « partage de culture » à d’autres peuples. A ce niveau, il s’agit au mieux d’une méconnaissance de l’histoire, au pire d’un révisionnisme abject.

Un pan peu glorieux de son histoire

Je n’attends pas de la France une repentance, ni une réparation financière, mais une reconnaissance de faits têtus et un exercice de dignité en faisant face à un pan peu glorieux de son histoire. N’en déplaise à ceux qui critiquent la position de M. Macron, l’histoire de la « patrie des droits de l’homme », c’est aussi une sombre période de meurtres et de négation de la simple dignité humaine. Affronter le bilan de la colonisation – ce moment d’« ensauvagement » du continent européen, selon Césaire – requiert du courage mais nullement une fierté mal placée.

De notre part, il ne s’agit pas d’expliquer tous nos maux par le seul fait de la colonisation, loin de là, mais de reconnaître qu’elle constitue une cause importante du retard de l’Afrique. Nous sommes encore dans ce que l’économiste Felwine Sarr appelle dans son essai Afrotopia « l’hystérèse », ce moment post-traumatique (esclavage, colonisation, néocolonialisme) que vit l’Afrique, et dont elle doit se sortir enfin pour affronter son destin.

Notre génération n’a pas connu ce douloureux épisode et tente de nouer d’autres rapports avec l’Europe en empruntant un tournant dé-colonial. Nous offrons ainsi au Vieux Continent une chance d’affronter son histoire et enfin, ensemble, de tourner la page.

Hamidou Anne est membre du cercle de réflexion L’Afrique des idées

Hamidou Anne chroniqueur Le Monde Afrique, Dakar

 
 

Tidiane Maloun BARRY : Publications en langue peule (Pular/Fulfulde) : un dictionnaire de grammaire et un livre de conjugaison

Dictionnaire des mots grammaticaux et des dérivatifs du peul, c’est le titre de l’ouvrage incontournable et d’une grande originalité du Professeur Aliou Mohamadou, publié chez Karthala en février 2015. L’auteur y avait publié en 2012, Le verbe en peul (réédité en 2014), un autre magnifique ouvrage que nous évoquerons plus loin dans cet article.

Dans ce dictionnaire de 214 pages, l’auteur traite un sujet difficile et délicat : approcher la lexicographie et la grammaire sous un nouvel angle. La langue peule déjà riche de plusieurs dictionnaires et lexiques à caractère encyclopédique, vient s’enrichir de ce nouveau dictionnaire de lexicographie portant uniquement sur la grammaire.

Il ne s’agit pas de dictionnaire peul de mots grammaticaux, au sens où on chercherait à trouver comment cette langue exprime les notions grammaticales ; il ne s’agit pas non plus de dictionnaire linguistique peule qui porterait sur les concepts grammaticaux (accompli, inaccompli etc.).

Les 368 mots grammaticaux du dictionnaire méritent une attention particulière, et l’approche du Professeur Aliou Mohamadou est innovante. Il s’agit de répertorier les affixes et mots grammaticaux dans un dictionnaire spécifique pour une meilleure compréhension de la langue, aussi bien dans les nuances de l’oral que dans la précision de l’écrit.

Ainsi, l’ouvrage propose une analyse plus approfondie des morphèmes de la langue qui ont un statut grammatical (dérivatifs,  prépositions, conjonctions, pronoms, démonstratifs etc.). En effet, ce sont des éléments qui représentent à eux seuls la moitié d’un discours en peul, et qui méritent donc qu’on s’y attarde.

Le dictionnaire est rédigé à partir d’un corpus de plusieurs textes provenant de l’une des principales variantes dialectales du peul, le pulaar du Fuuta-Tooro (Sénégal, Mauritanie et ouest du Mali).

 

Le lecteur trouvera pour chacune des unités faisant l’objet d’un article : a) une indication sur sa catégorie grammaticale ;b) une glose décrivant succinctement ses caractéristiques formelles (étymologie, orthographe, variantes…) et ses propriétés morphosyntaxiques ; ses différents sens et emplois ; d) plusieurs exemples - expressions, locutions et citations. Sont également signalées les variantes éventuelles d’un mot et les données connexes (synonymes, éléments appartenant à une même sous-catégorie et les dérivés d’un même radical).

Le Professeur Aliou Mohamadou s’est intéressé à ces unités, en cherchant à mettre cet outil indispensable à la disposition des chercheurs et du public poularophone de plus en plus nombreux. Sa position  de professeur chercheur en langue peule à l’INALCO (Institut National de Langues et Civilisations Orientales), son implication dans plusieurs travaux scientifiques et académiques et  le fait d’avoir eu à éditer de nombreux textes d’auteurs  peuls l’ont  conforté dans ce choix. Car aujourd’hui plus que jamais, les usagers de la langue ont besoin d’outils de référence à leur portée.

Le manuscrit, déposé à la francophonie, a reçu la distinction Marcel Kadima 2015, un prix attribué par cette organisation internationale pour récompenser la meilleure œuvre en langue africaine et créole.

Dans ce livre, l’auteur n’a pas la prétention de présenter un travail exhaustif ou achevé. C’est un jalon qu’il a posé et un projet qu’il mène et dont la visée est la description de la langue peule, de son vocabulaire, en partant des représentations régulières et communément partagées par les locuteurs de la langue. En un mot c’est un projet de grammaire et de dictionnaire qu’il mène et qu’il sait nécessaire aujourd’hui plus qu’hier.

Le livre du Professeur Aliou Mohamadou, « Le Verbe en peul »est un autre  magnifique ouvrage, un « Bescherelle » en peul publié chez Karthala en 2013.

Dès sa sortie, ce livre de grammaire très complet a été une aubaine pour la langue peule et pour l’ensemble des poularophones travaillant dans des secteurs d’activités différents.  C’est un livre très innovant et singulier, car il est à la fois  académique et pédagogique.

Le verbe en peul se présente comme suit : après la présentation du constituant verbal, de ses formes et de ses conjugaisons, l’auteur présente les infinitifs et les différentes voix du verbe peul (la voix active, la voix moyenne et la voix passive). Après cette riche introduction, il s’attaque aux différents aspects temporels du verbe, ses  accomplis, ses inaccomplis, les impératifs, les subjonctifs, les participes accomplis / inaccomplis, enfin un glossaire et une riche bibliographie de référence viennent clôturer le manuel, tout cela pour le plus grand bonheur du lecteur.

Dans les milieux journalistique et pédagogique, on se félicite de la parution de cette œuvre qui va combler un grand vide, et facilitera le travail de plus d’un.

A peine sorti, tout comme le Dictionnaire des mots grammaticaux, le livre a fait l’unanimité chez les critiques et a bénéficié du prix Marcel  Kadima.

En effet, la parution de cet ouvrage coïncide avec la grande entrée du pular/fulfulde dans les NTIC. Le développement de cette langue africaine sur la toile est indéniable : on compte ainsi plus d’une vingtaine de sites en pular/fulfulde, avec une hausse constante de fréquentation. De plus, une centaine de groupes et de forums font la promotion de la langue et de la culture peule sur la toile, à travers les réseaux sociaux tels que Facebook dont certaines pages comptent plus de 200.000 fans.  Facebook, ce réseau social qui compte plus d’un milliard et demi d’utilisateurs vient d’adopter le peul, première langue transfrontalière d’Afrique, comme sa 101ème langue d’utilisation.

 Le verbe en peul vient enrichir la grande bibliothèque peule. Au même moment les publications dans cette langue se multiplient et s’intensifient un peu partout dans le monde.

Ainsi, en Guinée, au Sénégal, en Mauritanie, en Égypte, au Nigeria, aux Pays-Bas et en France, ce sont des dizaines de livres qui voient le jour chaque année. L’exemple de l’Égypte est très pertinent, dans ce pays, des étudiants,  enseignent et éditent des livres depuis plus de 40 ans. Dans d’autres pays, comme aux Pays-Bas et en Belgique, il existe une trentaine de duɗe (enseignements traditionnels) où les enfants et les adultes viennent s’initier à la lecture et à l’écriture du peul. 

Enfin en France, lieu de publication du livre du Professeur Aliou Mohamadou, depuis plus de 30 ans, les élèves ont la possibilité de choisir et présenter au baccalauréat, la langue peule en option. C’est également le seul pays au monde où il existe un établissement d’études supérieures qui propose après le Bac, des études qui intègrent le pular/fulfulde dans le cursus universitaire et délivre des diplômes nationaux de peul. 

Le Verbe en peul apparaît alors comme une passerelle dans un contexte où la problématique de l’écriture est totalement résolue. Nous ne sommes plus à la révolue époque où le pular/fulfulde était juste une langue d’alphabétisation, il est entré dans la phase du pular langue études et langue de sciences. Rappelant ainsi les fleurissantes et fécondes époques du 18 et 19 ème siècle. Période pendant laquelle, ont vu le jour plusieurs centaines manuscrites au Fuuta Jaloo, à Toumbouctou et à Sokoto (Nigéria). Un intervalle qualifié par plusieurs spécialistes, comme l’âge d’or de langue peule.

Rappelons ici rapidement que l’écriture peule, après avoir hésité pendant plus d’un siècle entre le caractère arabe « adjami » et le caractère latin,  a fini par adopter ce dernier, qui intègre des signes spécifiques au peul : Ɓɓ, Ɗɗ, Ŋŋ,  Ƴƴ ...Ce choix de caractère a été validé, à l’occasion du colloque international de Bamako, organisé du 28 février au 05 mars 1966, sous l’égide de l’UNESCO, avec le concours d’éminents professeurs et autres acteurs de la langue,  telque S. Exc. M. Amadou Hampathé Bah, Professeur Alfa Ibrahima Sow, M. David W. Arnott, Professeur P.F. Lacroix, Professeur Vincent Monteil, M. Oumar Ba… Depuis cette rencontre, le pular/fulfulde  a eu un alphabet harmonisé, standardisé, généralisé et accepté comme seule référence partout dans le monde peul ; mettant ainsi fin à une sorte d’anarchie  calligraphique qui régnait entre les poularisants.

  

Précisons que cette langue africaine transfrontalière est présente dans 23 pays d’Afrique, sans compter les pays d’immigration récente. Elle est parlée par plus de 70 millions de personnes à travers le monde. L’importance de la diaspora peule et sa présence sur les cinq continents, avec une forte concentration en Europe, aux USA, dans les pays arabes et tout récemment en Chine participent à l’essor de la langue.Ces locuteurs évoluant dans des univers culturels très différents, ressentent le besoin de recourir à leur langue maternelle pour garder contact avec les parents restés au pays. Ils ressentent aussi le même besoin de maîtriser la langue pour accéder à des manuscrits séculaires, à une littérature et à une presse de plus en plus abondantes et denses. Les nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC), les climats sociopolitiques dans certains pays d’Afrique où vivent les Peuls n’ont fait qu’intensifier et accroître ce besoin d’affirmation identitaire, et cette envie de revenir à la source, avec un vecteur de la culture qui est la langue.

Aujourd’hui cela se vérifie par ces innombrables associations militantes qui œuvrent pour la promotion de la langue et la culture peule, citons par exemple Tabital Pulaaku et ses trentaines de sections à travers le monde. Cela se vérifie également par l’expression plus marquée de la presse peule, par l’édition des livres et  par l’utilisation de cette langue aussi bien sur les réseaux sociaux que dans l’envoi des mails et des messages téléphoniques (SMS). L’envie d’écrire en peul augmente considérablement ; écrire et parler correctement devient primordial pour les millions de personnes que constitue la communauté peule.

La parution de ces deux livres du Professeur Aliou Mohamadou n’ont fait qu’impulser cette nouvelle dynamique et ainsi ajouter de l’utile à l’agréable.

« … Aliou Mohamadou, professeur de peul à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO, Paris), membre de l’UMR 8135, Langage, langues et cultures d’Afrique noire (LLACAN, CNRS – INALCO), consacre ses recherches à l’étude sémantique de la classification nominale, à la morphologie verbale et à la lexicographie de la langue peule. Il a par ailleurs édité des textes de plusieurs auteurs de langue peule et d’autres langues africaines dans la revue Binndi e Jannde dont il est le fondateur.»

 Tidiane Maloun BARRY

Contact : www.facebook.com/TidianeMalounBARRY

Tweeter : @barrymaloun

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ANNEXE

(Pour celles et ceux qui souhaitent élargir leurs connaissances sur la question, voici quelques dictionnaires et livres de grammaire disponibles)

  • Dictionnaires et lexiques en peul

 

Dictionnaire pluridiactal Peul-Français
Galina Zoubko

National Museum of Ethnology, Osaka 1995, 552p

Dictionnaire élémentaire fulfulde-français-English

D.W Arnot, P.F Lacroix, E. Mohamadou, A. I. Sow

 C.R.D.T.O., Niamey 1971 - 166p

Dictionnaire peul du corps et de la santé : (Diamaré, Cameroun)

 Henry Tourneux, Abdoulaye Boubakary, Konaï Hadidja, Ousmane Fakih

 Karthala, Paris 2007, 614p

Vocabulaire peul du monde rural : Maroua-Garoua – Cameroun

Henry Tourneux, Yaya Daïrou

Karthala, DPGT, Paris, 2000, 247p

Dictionnaire pluridialectal des racines verbales du peul : Peul-français-anglais

Christiane Seydou

Karthala-Agence de la francophonie, Paris, 1998, 952p

Dictionnaire Peul-Français, fascule I & II

Henri Gaden

IFAN, Dakar, 1969, 1972

A Fulfulde (Maasina)-English-French lexicon Lexique Fulfulde (Maasina) Anglais-Français

Donald W. Osborn, David J. Dwyer, Joseph I. Donohoe, Jr.

East Lansing Michigan State University Press, 1993, 688p

Dictionnaire des mots grammaticaux et des dérivatifs du peul. Parlers du Fuuta-Tooro

Aliou MOHAMADOU

Karthala - O.I.F. - Paris – 2015, 214p

Maanditorde Annde e Pine Pulpule Hiirnaange Afrik

Alfa Ibrahima Sow

Nubia, Paris, 1992, 585p

Saggitorde

Kawtal Janngoo e pularr/fulfulde e Leyɗe arabe

Caire, Egypte, 2007, 273p

Saggitorde Fransi-Pular (dictionnaire Français-Pular)

Al hajji Usmaani Parayaa Balde

Duɗal, Conakry, 2015, 116p

Dictionnaire Français-Peul (Dialectes de la Haute Volta)

Jean Cremer
P. Geuthner – the Université of Virginia, 1923, 110 p.

Avec une notice sur la vie et les travaux du Docteur Jean Cremer et une introduction
par Maurice Delafosse

Dictionnaire foulfouldé-français. Dialecte peul du Diamaré, Nord Cameroun
NOYE Dominique, (OMI)
Geuthner - Procure des missions - Paris – 1989, 425p
ill. de Christian Seignobos, préface de Roger Labatut

Dictionnaire Français-Foulfoulde suivi d'un Index Foulfoulde

Guiseppe Parietti

Karthala, Paris,  1997

Lexique commenté peul-latin des flores de Haute-Volta (Étude botanique)

Danièle KintzBernard Toutain

 I.E.M.V.T, 1


 


  • Livres de grammaire et de linguistique peule


 

 

 

 

 

 

 

Le verbe en peul

Aliou Mohamadou

Karthala/O.I.F, Paris, 2014, 242p


La grammaire descriptive du pular de Fuuta Jaloo (Guinée)

Abdourahmane Diallo

Peter Lang GmbH, Frankfurt, 2000, 256p

Précis de grammaire et de lexique du peul Fouta Djallon

Abdourahmane Diallo

Research Institute for Languages and Cultures of Asia and Africa (ILCAA), Tokyo University of Foreign Studies, 2015, 398p

The nominal and verbal systems of fula

Arnott, David W.,

Oxford, Claredon Press, 1970, 432p


(D.W AROT fait autorité sur la question de la grammaire peule)

Grammar of the Fulde Language: With an Appendix of Some Original Traditions and Portions of Scripture Translated Into Fulde: Together with Eight Chapters of the Book of Genesis. Church Missionary House. 1876.

La langue des peuls ou foulbés
LABOURET Henri
IFAN - Dakar – 1952, 286p

Le Gaawoore (parler des Peuls Gawoobe, Niger occidental)

Salamatou Alhassoumi Sow

Editions Peeters, Selaf 402, 2003, 119p

Grammaire moderne du Pulaar

SYLLA Yero
Nouvelles Editions Africaines (NEA) - Dakar – 1982, 233 p

 

Syntaxe peule, contribution à la recherche sur les universaux du langage

SYLLA Yero
Nouvelles Editions Africaines du Sénégal - NEAS (NEA) - Dakar – 1993, 350 p

Cours de foulfouldé. Dialecte peul du Diamaré. Nord Cameroun. Grammaire et Exercices. Textes. Lexiques Peul-Français et Français-Peul
NOYE Dominique, (OMI)
Geuthner - Mission catholique - Paris - Maroua – 1974, 382 p,

 

Pular (peul) et français, langues partenaires en situation guinéenne



Univ Européenne, 2012, 684p

Jubbannde Celluka e Mbinndiin Pulaar (Piindi Ganndal)

ARED, Ndakaaru (Sénégal), 1994,  74p

Nous ne devons pas oublier A. KLINGGENHEBEN (1963), ROGER LABATUT (1982), A. BREEDVELD(1995) qui se sont  illustrés par des œuvres remarquables.    

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