Gandhi, réponse à Jean-Paul Dessertine, soutien dithyrambique d'Alpha Condé

Dans une tribune de Jean-Paul Dessertine, publiée le 29 Avril dans la revue « Jeune Afrique », et intitulée « le laboratoire guinéen1 », on trouve de nombreuses contre-vérités, similaires à celles de la propagande gouvernementale guinéenne, qu'il convient de recadrer pour ne pas donner l'image d'une Guinée fantasmatique.

Première contre-vérité

L'article annonce vite la couleur, puisqu'il commence ainsi « alors que dans trop de pays les pouvoirs en place s'acharnent à violer les lois constitutionnelles, les forces politiques d'opposition en Guinée semblent paradoxalement ne travailler qu'à les mettre en péril ».

Ce lieu commun se dispense évidemment d'illustrations, alors que j'ai écrit de nombreux textes en ligne, montrant qu'Alpha Condé – et non l'opposition – avait violé la Constitution (j'en rappellerai certains éléments en fin de texte pour information). L'opposition est minoritaire à l'Assemblée Nationale, on a du mal à comprendre comment elle pourrait violer la Constitution.

Deuxième contre-vérité

Il ajoute « ... une Commission électorale indépendante et paritaire, un Conseil constitutionnel et une Cour des comptes établis, une armée et une justice réformées, une liberté de la presse et de l'expression totale, aucun procès politique, une opposition libre de ses actions et de ses critiques... ».

Pour ceux qui suivent l'actualité guinéenne, ils ont du manquer de s'étouffer par de telles inexactitudes :

  • l'indépendance de la CENI n'est que formelle : j'ai écrit une dizaine de textes à son sujet pour le démontrer. Sans doute l'auteur, assidu de l'actualité guinéenne, n'a rien trouvé à y redire, à moins qu'il ne soit un soutien de la dernière heure.

  • la parité de la CENI : sans aller plus loin, il suffit de savoir qu'elle comprend 25 membres (pair, impair ?).

  • le Conseil constitutionnel a été mis en place de façon illégale (cela fera l'objet d'un recours).

  • la Cour des Comptes n'existe pas.

  • l'armée réformée : il est vrai que ce ne sont plus les militaires qui tirent sur les citoyens, mais les gendarmes – qui dépendent du Ministère de la Défense, dont le titulaire est… Alpha Condé lui-même ; sous cet angle, il y a bien eu changement ou réforme.

  • la justice réformée : William Fernandez, procureur et membre du Conseil Supérieur de la Magistrature, pour ne citer que celui là, est un ancien trafiquant de drogue notoire. Là encore le recyclage des délinquants constitue bien une réforme.

  • la liberté de la presse : il faudrait interroger Reporters sans Frontières pour savoir ce qu'en pensent Mamadou Saïdou Barry, Mouctar Bah, Moussa Diawara, Sékou Chérif Diallo, Mandian Sidibé, pour ne citer qu'eux, en vue d'illustrer cette liberté.

  • aucun procès politique : voir le pseudo-attentat du 18 Juillet 2011, où des citoyens accusés avant jugement sont toujours emprisonnés en Mai 2015, alors que la détention préventive est au maximum de 2 ans ; ceux qui ont assisté à une parodie de procès pour d'autres, et dont ils peuvent trouver le compte-rendu sur Internet, doivent rire jaune.

  • la liberté des actions de l'opposition : on n'a jamais su – pas d'enquête comme à l'accoutumée - si des gendarmes avaient tiré le 27 Août 2012, sur le véhicule de Lansana Kouyaté, transportant également Cellou Dalein Diallo et Sydia Touré - soit les 3 ex-PM, principaux opposants à Alpha Condé -, en sachant si son véhicule était blindé ou pas.

Troisième contre-vérité

Selon l'auteur « la tragédie de l'épidémie d'Ebola aurait dû convaincre toutes les forces politiques et la société civile de faire preuve de responsabilité et de privilégier l'unité nationale plutôt que de se confiner à un débat sur des élections locales secondaires qui ne s'étaient pas tenues depuis dix ans, donc antérieurement à l'élection présidentielle de 2010 ! »

Autrement dit, peu importe qu'Alpha Condé manipule l'opinion sur la lutte contre ébola – à géométrie variable2 -, peu importe les élections communales, qui n'intéressent personne (sauf les Guinéens ???), priorité à l'élection présidentielle. On imagine mal quelle serait la réaction de Jean-Paul Dessertine, si François Hollande annulait les élections régionales en France en Décembre 2015, pour cause de moindre intérêt. En fait le président français n'a pas ce pouvoir, contrairement à Alpha Condé, qui ne l'a pas non plus, mais le prend quand même. Je n'irais pas jusqu'à dire que Jean-Paul Dessertine préjuge que les Noirs n'ont pas besoin de cela – il ne l'a pas écrit -, mais on se demande bien quand même ce qu'il sous-entend, dans son assertion.

Quatrième contre-vérité

« Comment comprendre qu'une opposition sans projet, sans programme et sans unité, incapable ni de se soumettre aux Institutions ni a fortiori de contribuer à leur consolidation, conteste et récuse la légitimité institutionnelle présente alors qu'elle s'était accommodée et avait consenti et collaboré à l'illégitimité qui avait si longtemps prévalu en Guinée ? »

Je crois reconnaître les arguments du pouvoir actuel. Il faudrait peut-être expliquer à l'auteur que le gouvernement d'Alpha Condé n'a pas davantage de projet, ni de programme, qu'il est difficile de se soumettre à des Institutions pour la plupart illégales, une partie de la société civile allant se charger de le montrer, puisque l'opposition, il est vrai, n'a pas été opportuniste en la matière. Enfin qu'il ne faut pas réduire la Guinée à un président et 3 opposants, parce qu'il existe aussi en Guinée des citoyens, qui veulent démocratiser le pays, mais c'est un chemin de longue haleine. Malheureusement il ne faut pas compter sur l'auteur manifestement, pour y parvenir, car seul l'ordre, envers et contre tout, semble l'intéresser.

En effet, Jean-Paul Dessertine, rappelle plusieurs fois que « le rétablissement des équilibres macroéconomiques, les accords passés avec les Institutions multilatérales, le contrôle du déficit budgétaire et de l'inflation confortaient la confiance des investisseurs étrangers et nationaux ». Sous une autre forme, il serine que « sans stabilité politique et pérennité des institutions, aucun développement, aucune progression des investissements et donc amélioration des conditions d'existence ne sont possibles ».

En fait, non seulement il laisse entendre que peu importe le sort des Guinéens – à l'entendre tout va bien -, l'ordre doit régner en Guinée, pour permettre la venue d'investisseurs étrangers. Il serait surpris si je lui rappelais que les 3 ex-PM sont des libéraux, favorables à l'entreprise privée, alors qu'Alpha Condé communiste (version Chine) de formation est un opportuniste.

Quant à dire que le fait que les ex-PM s'étaient accommodés d'illégalité lorsqu'ils étaient au pouvoir, devrait autoriser Alpha Condé à en faire de même, je me pose la question de savoir quel est le modèle démocratique de Jean-Paul Dessertine.

Des conseils que l'on peut entendre

La seule chose avec laquelle je sois d'accord avec l'auteur, c'est le refus de la violence… mais celle de l'État, qui tue impunément. Ce sont plus de 60 « manifestants pacifiques » ou citoyens qui ont été tués depuis 2011, plus de 300 personnes tuées en forêt à l'été 2013, des assassinats ciblés… L'auteur a été particulièrement inaudible en ces occasions, mais peut-être qu'il ne connaissait pas encore la Guinée.

De même je partage son conseil consistant à dire que « quiconque est soucieux de l'avenir du pays doit appeler le président … au respect rigoureux de la loi ». Je vais lui fournir de nombreux exemples de violations de la Constitution ou de la loi, mais j'ai beau chercher, je ne vois pas ces conseils adressés à Alpha Condé, pourtant garant du respect de la Constitution.

Un rappel non exhaustif du « libéralisme économique » d'Alpha Condé

Je vais par ailleurs rappeler à l'auteur, quelques-unes des décisions non exhaustives d'Alpha Condé depuis 2011, qui illustreront sa foi pour le libéralisme et l'entreprise privée. Les décisions ne concernent que les aspects économiques directs ou indirects, les violations constitutionnelles étant malheureusement plus nombreuses dans le domaine politique.

  • violation de la Constitution, et notamment des articles 46 (remplacement illégal de hauts fonctionnaires3), 129 (remplacement illégal du Médiateur de la République) et 13 (annulation par décret présidentiel d'un bail emphytéotique entre l'État et une entreprise privée, la société avicole de Dubréka).

  • révocation par décret présidentiel du directeur d'une entreprise privée, sic…

  • expropriation de particuliers ou d'entreprises, pour faire libérer sans jugement les patrimoines bâti et non bâti de l'État.

  • substitution de l'État aux commerçants dans la vente de riz, mais également dans des secteurs économiques, sans qu'on les connaisse à l'avance. Il est difficile d'investir dans un secteur où l'État est soit un concurrent (forcément déloyal puisqu'il ne respecte pas les contrats qu'il a signés), soit un partenaire imposé (ou ses représentants se confondent avec l'État lui-même).

  • subventions d'entreprises publiques virtuellement en faillite (Sotelgui), ou subventions aux importations de riz (que doivent penser les agriculteurs, dont le gouvernement prône pourtant l'autosuffisance alimentaire ?).

  • affaire Bolloré/Getma International, où on avait réquisitionné le matériel d'une société étrangère (Necotrans) sans décision de justice, avant d'annuler par décret présidentiel le contrat de concession qui la liait à l'État. On rappelle que la Guinée a été condamnée à payer 38,5 millions d'€ (45 millions aujourd'hui avec les intérêts) par la CCJA, Bolloré 2,1 millions d'€ par la justice française (même si cette dernière affaire est en appel), une autre procédure étant actuellement en cours au Cirdi.

  • nationalisation (sans autre forme de procès4) des usines Soguiplast, Soguirep et Sanoya.

  • nombreux allers-retours dans la gestion du site minier de Simandou vendu à des Sud-Africains, à des Chinois, à des Brésiliens5… Une commission d'affidés a même été mise en place pour accuser la société BSGR de corruption, on n'a même pas pris la peine d'un jugement de tribunal.

  • le Code minier de 1995 a été mis à jour en 2011, puis réécrit, parce que ce « papier » qui devait amener la croissance économique (sic), n'était pas du goût des investisseurs.

  • des prix imposés, pas seulement pour des produits achetés par l'État (carburant) ou par ses affidés (riz), mais également pour des produits du régime concurrentiel des opérateurs économiques (transport, engrais).

  • un déficit budgétaire chronique, où il est expressément écrit dans la loi de finances que ce déficit sera financé par… de possibles (rien n'est moins sûr) appuis budgétaires attendus de la BAD et de l'UE, des réaménagements nets sur la dette extérieure à négocier (donc non obtenus). Sic...

 

Bref, doit-on se réjouir du regard anachronique de Jean-Paul Dessertine, qui trouve que la Guinée est un pays où le manque d'investissements est du à … une opposition irresponsable ?

Il est donc évident que celui qui se présente comme économiste, alors qu'il fut surtout un banquier, ancien conseiller aux affaires, a perdu de sa faconde. Il est vrai qu'à l'époque de la mondialisation, celle-ci n'est pas toujours comprise par la génération des septuagénaires (presqu'octogénaires), dont fait partie Alpha Condé… et Jean-Paul Dessertine. Ceci explique peut-être cela.

 

Gandhi, citoyen guinéen

« Dans tout État libre, chaque citoyen est une sentinelle de la liberté qui doit crier, au moindre bruit, à la moindre apparence du danger qui la menace ». (Robespierre, Discours sur la liberté de la presse, Mai 1791).

 

1 http://www.jeuneafrique.com/Article_ARTJAWEB20150429111926_tribunele-laboratoire-guin-en.html

2 De Mai à Juin 2014, Alpha Condé accusait Médecins Sans Frontières de faire du business avec ébola.

3 Le gouverneur de la BCRG (Banque centrale), les directeurs de la CNSS (Sécurité sociale), du Port Autonome...

4 Décision du Conseil des Ministres du 24 Février 2011.

5 BHP Billiton est parti, BSGR et Valé sont partis, et ce n'est pas à cause de l'opposition.

Thierno Saïdou Diakité, Sur les pas de la Mamaya (première partie)

Mamaya par-ci, Mamaya par-là, il suffit d’un rien pour entendre parler d’une manifestation organisée en l’honneur d’une personnalité ou d’un événement. Cette forme de réjouissance aujourd’hui banalisée a pourtant des origines très lointaines, et mérite une plus grande attention de la part du ministère de la culture et du patrimoine historique. Bien plus qu’une cérémonie célébrée par opportunisme aux quatre coins du pays, la Mamaya est un trésor culturel à promouvoir. C’est cet objectif que se fixe la présente recherche en remontant le fil de l’histoire sur les pas de la Mamaya.

 

La Mamaya est une danse traditionnelle originale introduite à Kankan par des voyageurs venus  de la République du Mali vers les années 1936-1937. Cette danse gracieuse et majestueuse laisse difficilement indifférent. A travers les âges, cette manifestation culturelle est devenue par la force des choses, une organisation sociale servant de ciment à l’unité culturelle de Kankan. Célébrée à l’occasion de chaque fête de tabaski, la Mamaya est un trésor culturel à découvrir. Et selon le professeur Lansiné Kaba dans son ouvrage, Cheikh Mouhammad Chérif et son temps, ‘’ Cette composition symbolisa l’âge d’or des groupes d’âge, en somme la civilisation populaire de Kankan. Plus qu’une pièce musicale ou un spectacle dansant, la Mamaya symbolisait l’ambiance de gaieté qui caractérisa les années 1940. Il dénotait la volonté des jeunes gens de fêter la vie, selon leur goût vestimentaire et musical, mais dans les normes de la société…’’ 

Sur les pas de la Mamaya est donc une pérégrination qui nous mène tout droit vers la ville de kankan.

 

Située en Haute Guinée à 690 km de Conakry, la ville de Kankan fut probablement fondée au XVIIè siècle. Selon la tradition orale, la fondation de la ville de Kankan remonte à l’époque du partage de l’empire mandingue. L’histoire de Kankan se confond à la légende de Mariama Gbè. Fille de Kaba Laye un Chérif marka qui habitait au Diafounou. Pour sauver son frère Douramani de la conspiration de ses frères, Mariama Gbè lui conseilla de quitter le pays. << Il est nécessaire que tu quittes le pays. Je connais une contrée lointaine qui a nom de Bâté.

  Elle est habitée par des infidèles mais toi et ta race devez y acquérir de grandes richesses et une puissance considérable. Tu t’y rendras et tu t’y arrêteras. Je ne puis te guider moi-même car j’ai ici un époux et un fils que je ne saurais abandonner dès à présent. Mais je puis te montrer le chemin >>

Et elle l’emmena hors du village, portant sur son dos Tisati, son fils qui tétait encore. Lorsqu’ils se trouvèrent à l’écart des habitations, elle se pressa le sein et, de son lait, elle frotta les yeux de son frère. Il aperçut alors, comme en songe, un baobab énorme non loin d’un grand fleuve.

<< Par la vertu de ma baraka, que je te transmets>> dit Mariama Gbè à Douramani <<tu ne perdras pas de vue cet arbre, bien qu’il soit fort éloigné. Je vois auprès de lui un village appelé Kabala qui sera fondé par toi. Tu y vivras quarante années pendant lesquelles ni toi ni les tiens n’aurez à subir aucune infortune ni à craindre aucun ennemi. A une petite distance de là se trouve un village de musulmans, prends garde de ne pas y pénétrer avant de m’avoir revue. Le chef du Bâté doit sortir de Kabala. Il faut m’y attendre. Dans sept ans, mon mari sera mort et j’irais te rejoindre. >>

Et Douramani partit. Après avoir marché bien des jours, guidé par l’image du baobab que ses yeux ne quittaient pas, il atteignit l’endroit que lui avait indiqué Mariama. On voit encore aujourd’hui les rejets de l’arbre miraculeux auprès duquel il éleva sa case, entre Diangana et Guirilan, pour y fonder Kabala. Mais actuellement, il ne reste plus de trace du village.

Sept années après, Mariama devenue veuve, vint le rejoindre ainsi qu’elle le lui avait promis. Elle était accompagnée de son fils et d’une petite fille de la famille des Sylla de Diafounou, dont elle voulait faire la première femme de Tisati. Et lorsque Douramani vit arriver sa sœur, il s’écria :

<< I kan nara ! >>, ce qui signifie << votre parole est advenue >>.

Le nom de Kan nara resta à Tisati, à ses descendants et à leur famille dont on trouve des rameaux à Aliamoudouba, à Karfamoria, à Medinani et en petit nombre à Kankan.

Suivant les conseils de Mariama Gbè, Douramani s’était acquis l’alliance de deux chefs puissants :

-         Hamadou kening Bou Dia, qui était à Fouce.

-         Feremori Kondé, seigneur de Sankaran dont il avait obtenu la fille comme seconde femme.

Les rois bambaras de la région Koumban Sôna, Sagoro Daranweli et Gbouelema Mareng étaient dans le Kouroulamini (situé dans le Sankaran, au sud de la ville de Kankan) et leur diamou (suzerain) était alors Traoré et Kankan Konaté, qui résidait dans le village indiqué par les baobabs que l’on voit un peu en amont du port de Kankan, sur la rive gauche de Milo.

Ce nom de Kankan Konaté fait présumer que son village s’appelait comme la future ville dès avant l’arrivée des Kaba. Par ailleurs, selon la tradition du Gueredougou (canton de Sankaran, au sud-ouest de Kankan), l’emplacement de la ville se serait nommé primitivement <<Bouren-Lo>>, du nom d’une plante qui y pullulait. Quand l’aïeul des Kaba arriva dans le pays qui avait alors fait partie du Sankaran, le chef des Kondés, Siakiriba, en l’autorisant à s’installer les nomma <<Bama-Kankan>>, soit la <<barrière sur le fleuve>> puisqu’ils protégeaient les musulmans des incursions des idolâtres de la rive droite. On voit ainsi que, comme il est fréquent dans les traditions locales, les occupants successifs du même territoire ont adoptés dans leurs légendes particulières. Le récit d’un même fait, afin de s’attribuer le bénéfice et les titres qui leur paraissent devoir en résulter.

 

Pour en revenir à la Mamaya, on retiendra qu’elle a pris son essor dans la période 1920- 1950, qui correspond à l’âge d’or artistique de Kankan. Très vite, cette danse va se développer sous l’influence de Bandian Sidimé. Une tradition fait de ce dernier, le créateur de ce chant, mais le parrain et l’organisateur de l’association des jeunes de Kankan réunis en ‘’ Sandiya’’ (société de danse). Les tous premiers griots qui adaptèrent à la kora ou au balafon cette danse furent « la Mamaya que N’Fa Sidy aurait créée et que ses fils Sidy Mamady, Sidy Karamo, Sidy Moussa et janka Amo ont popularisé dans les années 1940. 

La Mamaya est une danse au rythme solennel, traditionnellement  dansée sur un rythme majestueux, dans un club ou groupe dont on faisait partie. Vêtus d’habits de fête brodés, les danseurs et danseuses font étalage de leur beauté, en dansant dans deux cercles (les hommes dans le cercle extérieur, les femmes dans le cercle intérieur). Quand la Mamaya eut un grand succès, elle fut la grande réjouissance de Kankan à partir de 1942. Et depuis, à chaque fête de tabaski, tous les ressortissants de Kankan se donnent rendez-vous pour célébrer la Mamaya comme au bon vieux temps de sa splendeur. Aujourd’hui, la Mamaya se développe avec plusieurs formes d’association allant dans le sens du développement de la ville de Kankan. Bien plus qu’une simple réjouissance, les enfants du Batè et du Nabaya trouvent en cette occasion, l’opportunité de renouer avec leur glorieux passé.

CULTURE : Sur les pas de la Mamaya (suite et fin)

 

Dans la première partie de nos recherches sur les pas de la Mamaya, nous avons suivi le fil de l’histoire de la ville de Kankan pour bien situer les lecteurs sur les origines de cette danse. La suite de nos investigations  est consacrée à la symbolique musicale de la Mamaya. En plus du spectacle impressionnant et majestueux qu’offrent les danseurs et danseuses, la Mamaya combine la gestuelle et une symphonie musicale originale. Les pas de danses sont cadencés au rythme d’un air entraînant qui ne laisse personne indifférent.

Selon l’ethnomusicologue Eric Charry, dans Mande Music: Traditional and Modern Music of the Maninka and Mandika of Western Africa, la ligne rythmique du chant Mamaya serait issue de celle de ‘’ Diaoura’’. Cet air est un chant d’origine malienne de la région de Kita.

A l’origine, c’est un rythme de danse champêtre créé au djembé puis adapté au balafon et à a Kora. Aujourd’hui encore, ce chant est très souvent joué, avec un accompagnement au djembé et au dundun, et c’est un favori des guitaristes acoustiques du Mali. Diaoura était joué surtout lors des réjouissances champêtres en l’honneur des notables cultivateurs.

Comme la Mamaya (auquel il a légué effectivement l’essentiel de son motif musical), Diaoura reste aujourd’hui un chant très souvent interprété en Afrique de l’Ouest, au rythme solennel, traditionnellement interprété dans les cérémonies de ‘’ Sumun’’, sorte de ‘’conversation musicale’’ à longue durée, occasion de prouesse stylistiques des griots.

Pour bien comprendre la symbolique musicale de la Mamaya, nous sommes basés sur la narration du Professeur Lansiné Kaba dans son ouvrage Cheikh Mouhammad Chérif et son Temps. Dans le chapitre Arts et société au temps de Cheikh Mohammad, le sous chapitre Sidi-dou, symbole de l’ « Ecole de Kankan » les explications sont édifiantes et fourmillent de détails. Jugez –en : ‘’…Tous les membres de la famille Dioubaté (Sidi-dou), hommes et femmes, furent des musiciens de talents. Dans le répertoire mandingue moderne, rares furent les compositions à égaler l’originalité et la popularité de Mamaya que N’Fa –Sidi aurait créé et que ses fils ont popularisé dans les années 1940. Cette composition symbolisa l’âge d’or des groupes d’âge, en somme la civilisation populaire de Kankan. Plus qu’une pièce musicale ou un spectacle dansant, Mamaya symbolisait l’ambiance de gaieté qui caractérisa les années 1940. Il dénotait la volonté des jeunes de fêter la vie, selon leur goût vestimentaire et musical, mais dans les normes de la société. C’est pourquoi, l’orchestration et la mélodie en étaient conventionnelles et le style de danse, bien que recherché et galant, révélait un certain conformisme social. L’originalité de la Mamaya résidait dans son caractère à la fois conventionnel et moderne, offrant à tous la possibilité de jouer un instrument de musique et de prétendre à la célébrité, sans considération de naissance ou de statut.

Selon la coutume des célébrations en pays musulmans, la fête commençait après la seconde prière de l’après-midi quand les rayons porteurs de chaleur caniculaire perdaient de leur intensité mordante. Les musiciens et les jeunes gens se rassemblaient au carrefour Sidiméla pour Kabada et au carrefour de Chérifoula pour Timbo et Salamaninn-da. Au fil des ans, pour marquer le passage à la modernité, le tambourin à deux faces (taman) fut remplacé par la batterie de jazz avec cymbales que maîtrisèrent N’Fa-Amadou-oulen Koyita, Alimoun Diané et Madi Kéra. Avec ces instruments d’importation, il ne s’agissait plus d’être né dans une famille de musiciens héréditaires pour jouer d’un instrument ! Un autre changement, les hommes avec une canne à la main, les femmes tenant un mouchoir, tous vêtus de leurs beaux vêtements de Bazin, dansaient ensemble en ronde devant l’orchestre dont le cœur des femmes chantait les mérites de chacun, l’un après l’autre. C’est pourquoi la composition Mamaya apparaît comme la plus longue du répertoire mandingue et sa mélodie rivalise de beauté avec les grands airs épiques.

Des artistes comme Djéli Sory Kouyaté, Babadjan Kaba, Djanka Diabaté et Ami Koïta ont interprété avec brio cet air célèbre. Avec une mention spéciale au vidéo clip réalisé par Justin Morel Junior avec la chanteuse malienne Ami Koïta. Un vrai régal images et sons produits par l’imagination fertile de l’auteur. On ne se lasse jamais de visionner ce chef d’œuvre musical et chorégraphique.

Pour conclure, il apparaît la nécessité d’intégrer la Mamaya dans le répertoire de notre patrimoine culturel. Bien que venue du Mali, la Mamaya a été mise en valeur par les ressortissants de Kankan. Au fil des ans, la célébration de cette danse est devenue un rite socio culturel qui mérite une bien meilleure attention de la part de nos décideurs. Pourquoi pas un projet intégré d’éco tourisme pour développer la ville de Kankan ?

                                                                                                            Thierno Saïdou Diakité

                                                                                                                Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

 

                                                                                                   Thierno Saïdou Diakité

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Sources bibliographiques :

1. Lansiné Kaba, Cheick Mouhammoud Chérif et son temps, Présence Africaine

2. Livre des Kaba Depuis la chute du Royaume mandingue du Soudan Occidental en 1945

3. Kabamusic.com : la Mamaya à Kankan

4. Historique de la Mamaya, de Mamady Kaba connu sous le nom de N’Ködö Madi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gilles Deleuze aujourd'hui (un dossier de Médiapart)

Les lignes de fuite de la

 
 
Les lignes de fuite de la littérature érotique
Gilles Deleuze (DR)Gilles Deleuze (DR)

« Ecrire, c’est tracer des lignes de fuite, qui ne sont pas imaginaires, et qu’on est bien forcé de suivre, parce que l’écriture nous y engage, nous y embarque en réalité ». Ces paroles de Gilles Deleuze et Claire Parnet, dans Dialogues, ont certaines affinités électives avec les textes de la littérature érotique contemporaine. Sans remonter jusqu’au Marquis de Sade, à Abou Nawas ou à la poétesse Sappho, nous pourrions dire que la littérature érotique a connu un souffle nouveau à la fin des années 1960, où les luttes artistiques contre les censures politiques et religieuses revêtaient une dimension militante. On pense à l’entreprise éditoriale de Jean-Jacques Pauvert et à la sortie du roman de Pauline Réage Histoire d’O. Les années 1980 et 1990 ont vu les publications se développer, avec des romans tels que Contes pervers (1980) de Régine Desforges, Le boucher (1987) d’Alina Reyes, La femme de papier (1989) de Françoise Rey ou Le pornographe et ses modèles (1998)de Esparbec. La littérature érotique est un genre socialement construit diront les sociologues. C’est aussi une formidable machine de guerre. Aujourd’hui, tout un ensemble de textes font entrer la littérature dans un devenir-révolutionnaire. Tandis que Michel Houellebecq nous parle du spectre menaçant incarné par un parti islamiste qui aurait gagné les élections en France, certains auteursdonnent un autre reflet des musulmans, des arabes, des maghrébins. Ils les voient avant tout comme des êtres humains et non comme des corps enfermés dans les stéréotypes identitaires.

Dans la nouvelle « Entretien de recrutement » (2014), Erika Sauw raconte la sexualité désinhibée de la belle Djamila, escort girl de luxe. Au même titre que le personnage principal du roman 3066 Lamia de Jean-Baptiste Messier, l’attachement culturel que cette fille peut avoir à l’égard de ses origines ne l’empêche pas d’avoir une vie sexuelle épanouie en dehors des prescriptions traditionnalistes. Dans la nouvelle « Tu as le sexe d’un ange » (Artalys, 2014), Yannis Z. réaffirme cette dimension en souhaitant rompre avec l’épistémologie de la blanchité et du différencialisme culturaliste. Daniel est un jeune adolescent qui n’a encore jamais couché avec une fille. Il tombe amoureux de Leïla, une jolie marocaine très attachée à la religion islamique mais également pleine de désir pour lui : « Je ne la voyais pas comme un fantasme oriental. Ces visions néo-coloniales de la sexualité m’avaient toujours rebuté, notamment dans certains films pornos. Cette chambre d’hôtel n’avait pas des allures de harem. C’était tout simplement le nid d’amour de deux êtres en train de s’éprendre l’un de l’autre. Rien d’autre. J’étais Leïla et elle était moi. Nos chairs avaient la même saveur voluptueuse». Dans La maghrébine (Blanche, 2010), Lounja Charif adresse une charge violente contre la domination masculine et la racialisation des corps, à travers le périple d’une femme arabe qui vit sa sexualité en retournant, contre le patriarcat, ses propres armes.

Pour reprendre encore les mots de Deleuze, les auteurs érotiques contemporains apportent « non pas un modèle, une méthode ou un exemple, mais un peu d’air pur, un courant d’air » dans un contexte où sévissent des censures, des intégrismes violents de tout ordre. Ils réinventent la sexualité en s’affranchissant des passions tristes. Dans L’ivresse des sens (Sous La Cape, 2013,) Noann Lyne dresse le portrait d’une femme mélancolique qui s’enivre tristement de sperme dans les cinémas pornos et tombe sur le grand amour, en offrant son corps à une multitude d’hommes. Vision utopique ? Les choses sont plus complexes. La ligne de fuite est matérialisée dans les paroles de cet homme qui cherche une « complice dans la perversion ». Elle n’est pas à rechercher dans un ailleurs. C’est ce que nous voyons également dans la nouvelle « La fosse au lion » (Editions de l’Ombre, 2014) de Ambre Delatoure, proche des idées de Deleuze et Guattari sur les machines désirantes. Alors qu’elle assiste à un concert dans les arènes de Nîmes, Estelle sent un homme contre elle. Dans le rythme de la foule, leurs corps se mélangent. Son désir se construit au sein d’un agencement spécifique, qui la transporte dans des sensations voluptueuses : « Fuyant toute raison, elle se surprit à onduler en se pressant contre lui. Une torride excitation enflammait tout son bas-ventre et les battements de son cœur lui semblaient bien plus puissants que les notes du bassiste qui, comme en écho à son trouble, faisaient vibrer ses vêtements ». Dans Ceux qui attirent (Artalys, 2013) de Claire DeLille, les corps explorent les plans d’immanence. Anelyse, le personnage principal, ne délire pas sur « Papa/Maman » mais sur le monde, les races, les tribus, les climats.

 « Les écrivains sont des créateurs avant d’être des auteurs » rappellent Deleuze et Parnet dans Dialogues. Ils inventent des mondes qui n’existeraient pas sans eux, en fusionnant avec ceux qui n’écrivent pas. Dans «Un goût d’interdit » (Atramenta, 2013),  Sara Agnès L. dresse le portrait d’une mère de famille divorcée qui découvre à quel point elle aime le sexe en faisant l’amour avec l’un des amis de son fils, âgé d’une vingtaine d’années : «Il se laisse tomber sur moi et, pendant que son sperme continue de m’inonder, je ferme les yeux pour savourer cet instant si doux. Pour Robbie, j’existe. Je suis une femme et, mieux encore, je suis désirable. J’avais oublié à quel point c’était délicieux (…). Sans réfléchir, je glisse mon corps plus bas et récupère sa verge empreinte de nos sucs entre mes lèvres. Étrangement, ça ne me gêne pas, mais je sais que je n’aurais jamais osé faire une chose pareille avec mon mari. Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Je me sens vilaine et je suce ce sexe avec tellement d’envie que Robbie se met à jouir comme un fou ». Les personnages découvrent des sensations inédites. Le désir ne découle pas d’un manque. Le désir de sexe est machinique. Il produit et ne se laisse pas produire. La pensée des écrivains érotiques se branche sur une ethnographie charnelle.

Les personnages libertins de Catherine Millet (La vie sexuelle de Catherine M.), Clara Basteh (Itinéraire d’uns scandaleuse, Blanche, 2007) et Emma Cavalier (La rééducation sentimentale, Blanche, 2013) montrent ce que peut un corps lorsqu’il s’affranchit des transcendances qui l’emprisonnent et prend conscience des possibilités offertes à lui, notamment en explorant les pratiques et milieux libertins. Le libertinage n’est pas une fin en soi et peut d’ailleurs être remis en cause, au même titre que toutes les sexualités conventionnelles, comme le montre le recueil de nouvelles de Denise Miège et Leeloo Von Loo, Transports en commun (Tabou, 2013). « Le libertinage ne suffit pas à combler mes vices », pense l’une des héroïnes en se perdant avec son amant dans des rencontres clandestines, « je vais pimenter ma sexualité par d’autres biais, pour ne pas finir désabusée par le sexe de convenance, qu’il soit conjugal ou libertin ». C’est une sexualité des marges, des interstices, des égarements que porte la littérature érotique. Daniel Nguyen illustre cet aspect dans Le réceptionniste (2013), lorsque son personnage se retrouve entre les mains d’une femme qui le mène à une jouissance encore inconnue, en jouant avec tous ses orifices : « Elle continua à masser mon anus pendant que je giclais de plus belle. Je n’en pouvais plus. Mon corps me lâchait complètement et j’adorais ça ». C’est ce que ressentent les personnages féminins de Léon de Griffe (Les vies d’Adèle, Atramenta, 2014), d’Isabelle Boucheron dans Mon cher Balmy (Dominique Leroy, 2014) ou d’Odile Bréhat (Shunga, Atramenta, 2014) qui explorent différents fantasmes sans pour autant devenir de simples objets de désir consommables pour les hommes.

Une belle immanence est construite par Eva Delambre dans L’esclave (Tabou, 2014), racontant l’entreprise de dépersonnalisation d’une femme qui veut s’offrir entièrement à la domination d’un Maître. Comme le souligne Deleuze en parlant du roman de Sacher Masoch La vénus à la fourrure, l’héroïne d’Eva Delambre semble être éduquée par le Maître, mais en réalité c’est elle qui prend possession de son âme, à travers son abnégation : «  « Elle avait aimé qu’il lui dise qu’elle n’était rien, lorsqu’il l’avait prise, mais ce baiser, ce simple geste démontrait le contraire, et c’était dans ces petits gestes, dans ces regards que se créait le lien. Ce lien précieux, inestimable, qui unissait un Maître et son esclave ». L’identité devient un flux. Elle coule dans la vie et explore des agencements inédits. A l’image du personnage féminin de Florence Dugas dans Dolorosa Solor (La Musardine, 2014), qui expérimente les sensations des pratiques BDSM. Les êtres se branchent avec des multiplicités et tracent des lignes de fuite, qui peuvent être aussi des lignes de mort comme dans La pâle heure sombre de la chair de Julie-Anne de Sé (Tabou, 2012), ou bien la nouvelle de GIER « Le cœur de la matière » (Altramenta, 2015), racontant les souffrances d’une jeune modèle qui se transforme en statue de pierre sous les yeux jouisseurs de l’artiste. Les textes littéraires exposent la vulnérabilité des êtres, comme cet homme qui se masturbe devant les films pornos pour ne pas être amené un jour à tromper sa femme et à lui faire du mal : «  Le sexe devint ainsi pour moi assez souvent une activité cachée, solitaire, compulsive, devant un écran où des femmes aux gros seins feulaient un orgasme. J’avais honte de mes activités nocturnes alors que ma femme dormait dans la pièce attenante, mais je me disais aussi que je n’allais pas voir ailleurs pendant ce temps et que d’autres ne se gêneraient pas à ma place » (ChocolatCannelle, Exhibition on line, Sous La Cape, 2014). 

Les corps fuient la transcendance des assignations de genre. Comme le montrent Julie et Pauline Derussy dans L’amour nous rend liquides (Dominique Leroy 2015) ou Nathalie Gassel dans Corps androgyne (Alcanthe, 2000), les corporéités masculines s’inscrivent dans des « devenir-femme » où l’enjeu n’est plus d’avoir un pénis ou un vagin.  Dans Don Juan ou la passion d’un mythe (Artalys, 2014) de Charlène Willette, c’est une femme avec un sexe d’homme attaché à son pubis qui pénètre le mythique séducteur et s’émerveille de la jouissance qu’elle lui donne : « Je saisis ses hanches exactement comme il attrape les miennes lorsqu’il me prend en levrette et je fais des allers et retours en lui. Je me demande jusqu’où va le plaisir qu’il ressent alors, d’une main décidée je constate que son sexe est en érection. La sensation lui est visiblement très agréable et je vois son excitation croître. Il devient comme fou ». Dans Premiers émois d’une étudiante de Lily Dufresne (Dominique Leroy, 2014) ou bien dans La découverte de Tamy Blackred (2014), les pratiques lesbiennes ne sont pas là pour satisfaire les plaisirs patriarcaux. Le désir des femmes n’a que faire du triste charme des masculinités hégémoniques. Au sein du recueil Tintamarres (L’encre parfumé de Lys, 2014) la nouvelle « Glory » de Élena MacCiestric évoque le portrait d’un jeune homme, en boîte, qui suce la verge des inconnus : « Parfois, certains préfèrent éjaculer sur le visage d’Antonin. Pas dans la main, pas dans la bouche, mais dans le vide, en espérant recouvrir son visage d’ange de ce lait blanchâtre. Antonin pourrait tricher et les laisser retapisser le mur du fond de la cabine, mais il aime ce contact tiède contre la peau tendre de ses joues, sur ses lèvres, son nez, parfois sur ses paupières qu’il clôt pieusement, ou dans ses cheveux ». Un soir, il tombe sur un client qui le séduit, le trouble, et il fond littéralement à son contact. Il va par-delà les services pécuniaires et souhaite lui donner la quintessence du plaisir, juste pour se délecter de sa jouissance : « Le client n’a pas payé pour être bu, mais Antonin a soif de cet homme, il veut en boire la sève, il veut le goûter dans son intimité la plus totale ». La sexualité nous transcende, nous fait sortir des bassesses et des mélancolies d’une vie terne, sans saveur. Ecrire l’érotisme, écrire la sexualité n’a pas pour but de raconter ses parties de jambes en l’air,  en étant parfois accusée lorsqu’on adopte ce type d’écriture en tant que femme d’être une « salope » ou de faire à son corps défendant le jeu du patriarcat. Les écrivains de la littérature érotique n’ont que faire du regard bien-pensant des entrepreneurs de morale qui les rappellent à l’ordre. Ils connaissent les charmes de l’indécence et la saveur voluptueuse des regards lubriques. De nombreux textes nous font découvrir les déterritorialisations du corps et les branchements qui sont susceptibles d’exister avec notre dehors : « faire l’amour n’est pas ne faire qu’un, ni même deux mais faire cent mille. C’est cela, les machines désirantes ou le sexe non humain : non pas un ni même deux sexes mais n… sexes »[1]. Cette conception rhizomatique des sexes et des sexualités fait la grandeur de cette littérature mineure, capable de comprendre et de rendre compte de ce qu’aimer veut dire : « Comment briser même notre amour pour devenir enfin capable d’aimer ? » (Deleuze, Parnet, Dialogues).  


[1] G. Deleuze, F. Guattari, L’Anti-Œdipe, Minuit, 1972, p. 352.

Jean Zaganiaris

AUDIO Commandant Mamadou Barry : en Guinée, l’État a démissionné

 

«Les causes de la violence en Guinée, c'est la démission de l’État, des parents, le manque d’emplois, et la pauvreté...Il faut que les hommes en uniforme cessent de violer le domicile des citoyens. Il arrive des fois que les hommes en uniforme partent renverser les marmites de nos mamans en train de préparer, et qui n'ont rien à voir avec ces manifestations là, je pense que c'est quelque chose que nos agents doivent arrêter... »

Reçu de Kbarrie

www.guineeinformation.fr

 

Michel Leiris, un explorateur exposé

 

Michel Leiris, à Gallabat, au Soudan, en mai 1932.

Michel Leiris (1901-1990) est l’écrivain de Glossaire j’y serre mes gloses, de L’Âge d’homme et des quatre tomes autobiographiques de La Règle du jeu, règle qui est de ne rien passer sous silence. Michel Leiris est l’ethnologue africaniste qui a travaillé de 1938 à 1984 au Musée de l’homme et qui, ayant participé à la mission Dakar-Djibouti (1931-1933), en a écrit le récit, L’Afrique fantôme, ouvrage majeur.

Michel Leiris est le poète passé de Max Jacob au surréalisme, selon André Breton, puis de celui-ci à la dissidence intellectuelle que représentait la revue Documents. Elle n’a paru que de 1929 à 1931, mais, dirigée et rédigée en grande partie par Leiris, Georges Bataille et Carl Einstein, elle a été décisive dans le mouvement des idées et des arts, au même titre que La Révolution surréaliste, à laquelle Leiris avait d’abord participé. Michel Leiris est le critique qui a défendu et compris André Masson, Joan Miró, Alberto Giacometti, Pablo Picasso et, plus tard, à partir de 1965, Francis Bacon. De tous, il a été l’ami et, parfois, le modèle.

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    Francis Bacon : « Portrait de Michel Leiris », 1976 – huile sur toile - « Restitution sur le vif d’une présence, ce portrait de Michel Leiris est sans doute, de tous les portraits réalisés par ses amis peintres – Masson, Picasso, Giacometti –, celui qui donne à voir le mieux, et immédiatement, la complexité et l’ambivalence de la personnalité de Leiris : l’inquiétude quasi morbide qui en creuse et convulse les traits, l’acuité et l’exigence du regard, l’extrême mobilité de l’esprit toujours en alerte. C’est là un portrait/miroir comme saisi à la loupe et livré sans concession par Bacon. » Crédits : © THE ESTATE OF FRANCIS BACON/ALL RIGHTS RESERVED/ADAGP, PARIS 2015
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    Man Ray : « Michel Leiris », vers 1930 - « Une des rares photographies de Leiris jeune, exécutée au temps de son appartenance au surréalisme. Le jeune poète, alors familier du cénacle de la rue Blomet, y livre l’exigence d’absolu et de vérité qui le hante, sa détermination à affirmer une singularité qui se cherche encore, sa revendication d’authenticité, au-delà des masques et des poses. » Crédits : © MAN RAY TRUST/ADAGP, PARIS 2015
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    André Masson : « Homme dans un intérieur [Homme attablé] », 1923-1924 – huile sur toile - « Peint par André Masson, son “mentor” et ami essentiel pour toujours, ce portrait spectral d’un homme en statue de pierre offre un miroir emblématique au Leiris mélancolique du début des années 1920, au jeune homme exalté adepte du “sublime”, qui se choisira comme double anagrammique Damocles Siriel, le héros de son roman “Aurora”. » Crédits : © CENTRE POMPIDOU, MNAM-CCI, DIST. RMN-GRAND PALAIS/ADAGP, PARIS 2015
 
 
 
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A ces définitions simultanées s’ajoutent d’autres traits nécessaires à son portrait. De par sa famille, il s’est trouvé, dès sa jeunesse, initié à Raymond Roussel et a vu, à 11 ans, le spectacle que celui-ci avait tiré de son livre Impressions d’Afrique. Il était le gendre de Daniel-Henry Kahnweiler, le galeriste essentiel du cubisme, et, l’année même de son mariage avec Louise, dite « Zette », en 1926, a assisté à sa première course de taureaux en compagnie de Picasso. Durant l’occupation nazie, alors que les Kahnweiler étaient cachés dans le Limousin, il a refusé de publier dans la NRF, dirigée par Drieu la Rochelle, et, en 1944, a participé à la fondation de la revue Les Temps modernes.

Dans l’après-guerre, il a participé en première ligne au mouvement en faveur de la décolonisation, a été proche d’Aimé Césaire et de Franz Fanon, a voyagé en Afrique et aux Antilles, a signé, en 1960, le Manifeste des 121 pour l’indépendance de l’Algérie. En 1970, pour avoir dénoncé les conditions de vie des travailleurs maliens en banlieue parisienne, il connut l’interpellation et la garde à vue. Lui et « Zette » donnèrent la collection qu’ils avaient constituée au Musée national d’art moderne et au Musée de l’homme, en 1983. En 1988, après le décès de « Zette », il fit d’Amnesty International, du MRAP et de la Fédération internationale des droits de l’homme ses légataires. Voici Leiris.

Paralysante timidité

Sur le plan physique, c’était un homme très petit et maigre, avec un crâne immense et d’une inquiétante nudité. Il était affligé d’une paralysante timidité, pour les autres comme pour lui-même. Il était autant encombré par sa gloire dans les dernières décennies de sa vie qu’il l’avait été par ses doutes durant les premières, quand il ne savait que faire de son corps et de ses désirs. Il ne semble pas excessif de conclure de ce qui précède qu’il a été l’un des hommes les plus nécessaires et les plus lumineux du XXe siècle en France.

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"Le jet de sang" (1936), d'André Masson.
"Le jet de sang" (1936), d'André Masson. Centre Pompidou/MNAM-CCI/ADAGP

Qu’une exposition lui soit consacrée est donc naturel, bien que l’on imagine sans peine combien il aurait été gêné s’il avait dû assister à son ouverture. Elle se tient au Centre Pompidou-Metz, qui rappelle par là combien il est une institution précieuse, qui ne cherche pas le succès dans la facilité. Cette exposition se déroule dans l’ordre d’une biographie, alternant les parties consacrées à la littérature, aux arts, à l’ethnologie et à la politique. Tendant à l’exhaustivité, elle rassemble près de 350 peintures et sculptures, avec une densité rarement atteinte de chefs-d’œuvre.

Ce n’est pas une surprise, étant donné que Picasso, Miró, Giacometti et Bacon dominent. Mais, qu’elles aient appartenu à Leiris ou soient prêtées par des musées, elles ont été choisies et disposées avec une grande élégance – sans qu’il y en ait trop et en ménageant des assonances. Entre elles, mais séparément, sont présentés une quantité considérable de documents : photographies de famille et de vacances, lettres, cartes postales, pages de journaux, rapports de police, manifestes politiques et, naturellement, livres – tous ceux de Leiris et quelques-uns de ceux que ses amis lui dédicaçaient à parution : René Char, Joyce Mansour, Claude Lévi-Strauss, entre autres.

L’un de ces volumes est une ruine prestigieuse. Quand ils devinrent amis, Leiris offrit à Bacon un exemplaire de l’édition originale de L’Afrique fantôme, celle de 1934, celle qui fut interdite par Vichy. Bacon fit plus que la lire. Il traça à l’encre, sur la page de faux-titre, un portrait de Leiris puis dépeça un peu le volume en reprenant, à l’encre et au pinceau, presque toutes les photographies contenues dans le volume. Ce n’est là qu’un exemple, tant abondent dans les vitrines les éléments significatifs, les moindres n’étant pas les manuscrits de Leiris, les uns composés par collages de petites bandes de papier, d’autres tracés en rouge.

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Illustration de Joan Miró pour « Bagatelles végétales », de Michel Leiris.
Illustration de Joan Miró pour « Bagatelles végétales », de Michel Leiris. sucession Miro/adagp, paris 2015

Il faut prêter attention aux juxtapositions de ces textes et des œuvres, mis en rapport avec précision. Ainsi, dans l’espace consacré à la mission Dakar-Djibouti, il ne faut pas se contenter d’admirer la construction complexe des masques rapportés des villages bambara et dogon.

Lire aussi : Pour Michel Leiris, « le jazz fut un signe de ralliement, un étendard orgiaque »

D’une part, il est rappelé avec la clarté nécessaire, et comme Leiris l’écrivit lui-même, que nombre de ces pièces ont été extorquées ou volées par les ethnologues, sous la conduite de Marcel Griaule et avec la participation – honteuse sans doute, mais active – de Leiris. D’autre part, entre deux cartels, une citation est insérée. Elle est tirée d’une lettre de Leiris à « Zette », datée du 7 novembre 1931 : « Ces objets (…), quand tu les verras, ils seront à Paris, dans une caisse ou une vitrine du musée. Ils auront perdu toute leur fraîcheur et seront tombés au rang d’abjects objets de collection. »

Voués à la contemplation

Placé dans une exposition, l’avertissement est raide. Il est logique. Leiris a vu, au cours de la mission, à quels usages sociaux et religieux les masques étaient destinés, à quelles cérémonies, à quelles danses. Posés sur un socle, derrière une vitre, ils ne sont plus que des vestiges voués à la contemplation de leur forme et à la méconnaissance de leurs fonctions.

Qu’est-ce qui fait cependant que, bien qu’elles soient enfermées dans l’apparat muséal, ces sculptures ne soient pas que d’« abjects objets de collection » et qu’elles développent une forme de magnétisme sensible ? L’action de Leiris lui-même, sa cohérence constante. Avant d’en arriver aux Dogon, on est ainsi passé entre des Miró de 1925, elliptiques, dénudés. Les uns sont hérissés de pointes et tachés de rouge, les autres font l’éloge de la courbe et du féminin sur un fond blanc.

Près d’eux, les Giacometti les plus géométriques, ceux que Leiris a présentés dans Documents, célèbrent le corps et le sexe. Ils s’entendent immédiatement avec la statuaire africaine. Il n’y a entre eux aucune ressemblance formelle, mais une intimité poétique, celle que Leiris a ressentie et que l’on éprouve après lui. Miró et Giacometti conduisent aux Dogon et réciproquement. Beaucoup plus tard, vers la fin de l’exposition, Picasso et Bacon se trouvent mis en relation avec la passion de Leiris pour Verdi. On est d’abord interloqué. Mais il suffit de prendre le temps de regarder en écoutant pour lui donner raison, une fois de plus.

Leiris & Co., Centre Pompidou-Metz, 1, parvis des Droits-de-l’Homme, Metz (57). Du mercredi au lundi de 10 heures à 18 heures, vendredi, samedi et dimanche jusqu’à 19 heures. De 7 € à 12 €. Jusqu’au 14 septembre. Centrepompidou-metz. fr

 

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/culture/article/2015/04/04/michel-leiris-un-explorateur-expose_4609667_3246.html#X4h3vampq7w54ISJ.99

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