William Lacy Swing : « Des vies de migrants sont en jeu, n’attendons pas trop tard »

Cette année, près de 5 000 migrants ont péri dans le monde en empruntant de dangereuses routes dans l’espoir de trouver la sécurité et une vie meilleure pour leur famille. Sur ce nombre, plus de 3 000 se sont noyés en Méditerranée en tentant de rejoindre l’Europe sur des bateaux de fortune surchargés. C’est sans compter tous ceux qui se sont noyés loin des regards et dont on ne connaîtra jamais le nombre. Un bien triste record. Ils étaient 700 en 2013.

Ce sont des drames de tous les jours qui se déroulent sous nos yeux dans une quasi indifférence. Quels efforts déploie-t-on pour traquer ces trafiquants criminels qui profitent de la détresse pour détrousser les migrants de sommes considérables en échange d’un ticket le bien souvent pour la mort sur des bateaux qui ne sont pas faits pour naviguer en mer ?

Or, j’aimerais rappeler ici que les migrants sont des êtres humains. Ce ne sont pas des criminels. Leur seul tort est de vouloir échapper à l’enfer. On entend des extrémistes de droite parler d’invasion de migrants venus, entre autres, d’Erythrée, du Soudan, de la Syrie, de la Palestine fuyant la dictature ou encore la faim et la pauvreté extrême.

Ils ne sont pourtant pas si nombreux. Qu’est-ce que 160 000 migrants frappant à la porte de l’Europe qui compte 500 millions d’habitants comparé au Liban, petit pays généreux de 4,5 millions d’habitants, qui donne asile à un million de réfugiés syriens ?
L’Italie a fait preuve d’une grande générosité en créant Mare Nostrum, une opération de sauvetage qui a permis de sauver la vie de 160 000 migrants, grâce à des navires de la marine italienne qui ont patrouillé jour et nuit, sept jours par semaine la Méditerranée pendant toute l’année.

Malheureusement, l’Italie met un terme à cette expérience. Peut-on blâmer l’Italie de ne plus vouloir assumer seule une aventure de 10 millions d’euros par mois ?
Or, nous avons désespérément besoin d’une opération de sauvetage en mer. Des vies humaines sont en jeu. Mais, nous nous orientons davantage vers des opérations de contrôle que de sauvetage. Avec ses quelques navires et ses restrictions de navigation à l’intérieur des eaux territoriales, l’opération « Triton », gérée par Frontex, l’organisme européen de surveillance des frontières européennes, reconnaît ne pas avoir été dotée des moyens nécessaires pour prendre la relève.

Je n’ose penser à l’hécatombe dont nous pourrions être les témoins lorsque les beaux jours reviendront et que les migrants prendront à nouveau le risque de traverser la Méditerranée si nous n’avons pas en place une opération de secours en mer digne de ce nom.

La migration est une opportunité

Ne vous leurrez pas. Les migrants connaissent les dangers qu’ils courent. Ils savent qu’ils risquent leur vie. Mais ils le font par désespoir, car il faut être désespéré pour accepter de mettre sa femme et ses enfants sur de tels bateaux. Rappelez-vous les boat-people vietnamiens et l’émotion que suscitait leur drame à l’époque ! Les contrebandiers qui ont coulé de sang-froid, près de Malte, un bateau avec ses 500 passagers le 6 septembre dernier, qui se sont tous noyés à l’exception de dix d’entre eux, sont comparables aux ignominieux pirates en mer de Chine de l’époque.

Mais c’est un désespoir doublé d’une incroyable force de vivre et d’une envie phénoménale de s’en sortir - une énergie dont, je me dis chaque jour, les pays hôtes, en pleine crise économique, seraient sages de profiter.

Rien de plus déchirants que ces coups de téléphone, ces emails, ces photos que j’ai reçus de parents des 500 passagers du bateau coulé volontairement en Méditerranée demandant si leurs enfants, leurs maris, leurs frères étaient du nombre des seuls dix survivants. Des familles entières ont péri. Il s’agissait d’ingénieurs, de jeunes universitaires, de médecins, etc. Certains avaient fui les 60% de chômage en Palestine.

Ne vous méprenez pas. Je ne prêche pas pour que les frontières soient ouvertes sans restriction. Mais si des possibilités d’immigration légale étaient mises en place, on ne verrait pas autant de gens risquer ainsi leur vie. Si les ambassades mettaient en place des modalités d’application pour le droit d’asile dans les premiers pays où arrivent les réfugiés après avoir fui la guerre chez eux, on n’aurait pas eu, par exemple, autant de Syriens morts en mer cette année.

Je pense que la migration ne devrait pas être vue comme un problème, mais une opportunité. Nous vivons désormais dans un monde global où la migration est devenue un phénomène de notre temps qui va continuer à se développer. Avec une population vieillissante dans l’hémisphère nord et extrêmement jeune dans le sud, nous ne devons pas nous cacher la vérité. Nous allons avoir besoin les uns des autres.

Ce ne sera pas facile. Mais refuser cette réalité c’est courir vers davantage de problèmes sociaux. C’est un défi à relever. Les politiciens doivent se retrousser les manches et aborder une question qui est loin d’être populaire dans une période de crise économique. Mais, nous n’avons pas le choix. N’attendons pas trop tard.

William Lacy Swing est directeur général de l’Organisation internatinale pour les migrations (OIM).


source : le Monde

Médiapart Contrechamp : «Main basse sur la culture»

Mediapart lance dans son studio tout neuf du passage Brulon un nouveau rendez-vous vidéo et long format consacré à la manière dont se fabrique la culture. Réseaux, argent, prébendes, contraintes : Contrechamp dissèque, chaque mois, les conditions de production et les processus de création de ce qui nous est donné à lire, voir et entendre.

 

À rebours d’un magazine d’actualité culturelle ou d’une émission de critique artistique, Contrechamp vous emmène dans les coulisses d’un monde culturel qui se chiffre en milliards d’euros, se décline en produits dérivés et se trouve au centre d’enjeux politiques nationaux et internationaux.

Comment fonctionnent les turbines de l’industrie culturelle ? Que trouve-t-on dans les tuyaux des institutions et des politiques du même nom ?

Contrechamp part d’un double constat. D’un côté, le monde de l’art et de la culture est aujourd’hui un univers dans lequel les jeux de pouvoir, les prébendes et les conflits d’intérêts importent autant que les processus de création.

De l’autre, ces mécaniques restent souvent invisibles car le journalisme dit culturel est le plus souvent soit prisonnier d’une vision trop segmentée de son champ (cinéma, théâtre, livre, musique…), soit trop dépendant des personnes, des institutions ou des industries dont il parle.

Chaque mois, un acteur ou un observateur de ce champ sera donc interrogé par un journaliste de Mediapart, ainsi qu’Olivier Alexandre, sociologue de la culture et de ses modes de production.

Pour débuter cette série, le premier invité de Contrechamp est Michaël Moreau, coauteur avec Raphaël Porier de Main basse sur la culture – Argent, réseaux, pouvoir, une enquête qui cherche à déterminer qui a pris le pouvoir dans les milieux culturels français et qui sont ceux qui tirent vraiment les ficelles de l'art, au moment où l'argent privé prend le relais des deniers publics. Et ce, alors même que l'industrie culturelle connaît des bouleversements irréversibles de ses modes de production et de diffusion.

Par Joseph Confavreux et Olivier Alexandre

Médiapart

 

René Backmann : EN ISRAEL TSAHAL DEVIENT L’ARMEE DE DIEU (Un dossier de Médiapart)

L'armée israélienne est colonisée par les religieux

Année après année, l'armée israélienne s'est «théocratisée». Les rabbins se font désormais inspecteurs des casernes et négocient les missions et le statut des soldats avec les hauts gradés. Cette présence désormais massive de religieux ultra-orthodoxes pose le problème du rôle politique de l'armée et de son attitude si elle reçoit un jour l’ordre d’évacuer les 500 000 colons de Cisjordanie et de Jérusalem-Est.

Datée du 9 juillet, au deuxième jour de l’opération « Bordure protectrice » contre la bande de Gaza, la lettre porte la signature du colonel Ofer Winter, commandant de la brigade Givati, l’une des plus célèbres unités d’infanterie de l’armée israélienne. Né à Kyriat Ata, à l’est de Haïfa, formé à l’école militaire religieuse Bnei David, dans la colonie d’Eli, au cœur de la Cisjordanie, le colonel Winter, qui porte la kippa des juifs ultra-orthodoxes, est un soldat de choc. Pendant ses classes, il s’est porté volontaire pour le commando d’élite Sayeret Matkal, puis pour les parachutistes et l’unité spéciale Maglan, chargée de l’infiltration derrière les lignes ennemies, avant de coiffer le béret violet de la brigade Givati et d’en prendre le commandement en 2013. 

Qu’un commandant d’unité de combat parle ou écrive à ses hommes avant une offensive pour préciser le sens et la valeur de leur mission est assez banal, en Israël comme ailleurs. Ce qui l’était moins, dans la lettre du colonel Winter, dactylographiée en hébreu et frappée de l’emblème des Givati, un renard pourpre, c’était le ton. Et le choix des arguments mobilisateurs. Après avoir affirmé à ses « chers officiers et soldats » qu’ils avaient « le grand privilège de commander et de servir dans la brigade Givati », il affirmait qu’ils avaient été « choisis par l’histoire pour être le fer de lance du combat contre l’ennemi terroriste qui maudit, défie et profère des blasphèmes contre le Dieu des armées d’Israël ». Et il concluait en adressant au ciel une prière : « Dieu d’Israël, donne-nous la victoire, aide-nous à vaincre cette bataille pour Ta Nation, Israël, contre un ennemi qui maudit Ton  nom. » 

La lettre du colonel Winter

Dérapage mystique d’un dévot en uniforme ? Égarement rhétorique d’un soldat en proie à une soudaine exaltation messianique ? Non. Choix décomplexé, assumé, d’un officier religieux qui ne voit pas de frontière entre son devoir de soldat et sa mission de croyant. Et établit sa propre hiérarchie entre les ordres de l’État, du gouvernement et les injonctions divines.

Car Ofer Winter ne s’en est pas tenu là. Quelques semaines plus tard, alors que l’offensive contre la bande de Gaza était toujours en cours, le commandant de la brigade Givati a accordé une longue interview à l’hebdomadaire ultra-orthodoxe Mishpacha dans laquelle il affirmait qu’il ne regrettait pas un mot de sa lettre. « Ceux qui m’ont attaqué à propos de ce texte, expliquait-il, n’ont vu des armes qu’en photo, n’ont jamais combattu et ne savent pas ce qu’est l’esprit du combat. Lorsqu’une personne se trouve dans une situation où sa vie est en péril, elle se trouve confrontée à ses vérités les plus profondes, et dans ces cas-là, même l’athée le plus athée rencontre Dieu. »

Dans la même interview, Ofer Winter allait plus loin encore en confiant à Mishpacha que son unité avait miraculeusement bénéficié de la protection divine au cours d’une opération. « Un raid nocturne que nous avions préparé a été retardé et le soleil venait de se lever lorsque les soldats se sont mis en route en direction de leur objectif, ce qui les exposait à l’ennemi. À ce moment précis, un brouillard épais est descendu du ciel pour couvrir leurs mouvements jusqu’à la fin du raid. Et il ne s’est dissipé que lorsqu’ils se sont retrouvés à l’abri, mission accomplie. C’était clairement l’exaucement du verset : Le Seigneur Dieu est celui qui t’accompagne pour te donner la victoire », ainsi qu’il est écrit dans le Deutéronome.

Éclipsé par le fracas de la guerre qui se poursuivait à Gaza, l’incident a connu un écho modeste dans les médias israéliens. Quelques observateurs, civils et militaires, rendus vigilants par le poids croissant de la religion dans la société, la politique et les institutions israéliennes ont déploré l’initiative du colonel Winter. Les nostalgiques de l’Israël des pionniers ont rappelé que David Ben Gourion voulait une armée sans sectarisme, respectueuse des lois religieuses de base (respect de la cacherout et de la règle du Shabbat) mais loyale à l’État, au gouvernement, à l’état-major, sans lien avec les partis politiques et les autorités religieuses. L’incident était pourtant révélateur. D’autant qu’il n’était pas le premier du genre. 

Le colonel Ofer Winter © DR

Début 2009, s’adressant à des soldats réunis sur la base de Tse’elim, dans le Negev, avant de participer à l’opération « Plomb durci », dans la bande de Gaza, un rabbin avait soutenu que « la bataille de Gaza est la guerre des fils de lumière contre les fils des ténèbres ». Un « halo de sainteté nous enveloppera dans cette guerre », avait poursuivi le religieux. Au cours du même rassemblement, une brochure du rabbinat militaire avait été distribuée aux soldats. On y lisait notamment qu’il est « interdit de céder un seul millimètre de la terre d’Israël » et que la cruauté à l’égard de l’ennemi « est parfois une vertu ».

En novembre de la même année, s’exprimant devant les étudiants de l’école militaire religieuse de la colonie de Karnei Shomron, à l’est de Qalqiliya, le rabbin Avichai Rontsky, aumônier en chef de l’armée israélienne, s’était référé au discours de Maimonide sur les lois de la guerre pour avertir ses auditeurs que « tout soldat qui manifesterait de la pitié à l’égard de l’ennemi serait damné ». 

Dans les années 1960, l’armée n’était pas une cible pour les religieux

En 2005, déjà, lorsque l’armée israélienne avait été mobilisée pour participer à l’évacuation des colonies de la bande de Gaza, des signes inquiétants de « dissidence religieuse » avaient été constatés au sein de certaines unités. Affirmant que la participation à cette opération était proscrite par la loi divine, plusieurs rabbins avaient demandé aux soldats de désobéir aux ordres de l’état-major. Ancien officier devenu chercheur, Ze’ev Drori était alors de ceux qui mettaient en garde le monde politique israélien contre une évolution redoutable. 

« Depuis l’élection de Menahem Begin comme premier ministre, en 1977, expliquait-il, une nouvelle religion est en train de se substituer, au sein de l’armée, à la vieille "religion de la sécurité nationale", c’est la "religion de la rédemption". Ses fidèles ont le devoir de se rebeller contre les institutions du gouvernement et de l’armée, si ces dernières agissent en contradiction avec les prescriptions de la religion ou les droits qui ont été accordés au peuple juif en vertu de la promesse divine. »

L’état-major avait réagi en plaçant les unités militaires en deuxième ou troisième rideau, derrière les policiers, au cours des opérations d’évacuation des colonies de Gaza, pour éviter que des soldats portant les kippas tricotées des colons soient directement confrontés aux colons chassés de leurs maisons. La manœuvre semblait avoir réussi : 63 soldats seulement avaient refusé d’obéir aux ordres. Ce qui n’avait pas rassuré Drori. « Comment une armée nationale unifiées’interrogeait-il, peut-elle accepter que les missions assignées à ses unités soient choisies en fonction de critères religieux ? La volonté des Forces de défense d’Israël de trouver un compromis avec le camp national religieux pose clairement un problème de principes aux officiers ». 

 

« Dans les années 1960 et 70, l’armée n’était pas une cible pour les religieux. Au contraire, nombre d’entre eux, et au premier chef leurs rabbins, redoutaient même le risque de sécularisation des croyants que créait leur coexistence sous l’uniforme avec les laïcs », explique Yagil Levy, spécialiste de l’armée au département de sociologie et de sciences politiques de l’Université ouverte de Raanana.

« De leur côté, ajoute-t-il, les militaires qui ne voulaient pas se retrouver dans l’obligation de prendre des dispositions spéciales pour les religieux pratiquants, les écartaient des unités de combat et les cantonnaient dans des unités auxiliaires ou dans l’administration. Le problème de la présence croissante des hommes à kippa dans l’armée a commencé à se poser après la Guerre d’octobre, en 1973, puis au lendemain de la première guerre du Liban en 1982. En manque de personnel, et confronté à l’arrivée massive de conscrits issus de la classe moyenne, qui avaient d’autres rêves que de combattre, l’état-major s’est efforcé d’attirer les jeunes religieux. En multipliant les marchandages avec les rabbins et les arrangements spécifiques destinés à faciliter l’enrôlement des religieux pratiquants. »

C’est à cette époque qu’a été créée la première académie militaire religieuse, Bnei David, à Eli, celle-là même où fut formé le colonel Winter. D’année en année, grâce à l’hospitalité bienveillante ou à l’indifférence imprudente de l’état-major, le nombre de soldats religieux a commencé à croître, particulièrement dans l’armée de terre. La marine et surtout l’aviation, demeurant, jusqu’à ce jour, manifestement moins attirantes. Ou moins accueillantes. Pourquoi ? « Parce que la formation scientifique et technique requise des aviateurs est peu compatible avec l’étude assidue de la Torah, explique un officier. Mais aussi, et peut-être surtout parce que c’est l’infanterie qui est, sur le terrain, chargée de défendre et protéger les colonies, d’où sont issues la majeure partie des recrues religieuses. »

Les rabbins sont ainsi devenus, progressivement, les partenaires institutionnels des responsables militaires. Au point de débattre avec eux des questions de statut des conscrits, d’organisation du service, voire de déploiement des unités. « Aujourd’hui les responsables des ressources humaines de l’armée, les commandants de division, les gens de l’état-major ont totalement accepté l’empreinte des rabbins dans l’armée, confirme Yagil Levy. Ils sont même contents de négocier avec eux. De leur déléguer une partie de la formation des soldats. Tant qu’il a été au pouvoir, Ben Gourion a refusé la création des Hesder Yeshiva où les études talmudiques sont poursuivies parallèlement à la formation militaire puis au service actif, pendant cinq ans. La première a été créée en 1965, deux ans après son départ du pouvoir à Kerem Yavneh, près d’Ashdod. En 1998 il en existait déjà 30. En 2011, il y en avait 68, rassemblant 8 500 étudiants. Dans le même temps sont apparus des commandants de bataillon, de division, et même, dans les années 1990, les premiers généraux religieux. »

«Un besoin de rattacher les soldats aux valeurs juives»

Observateurs extérieurs et officiers hostiles à la « théocratie militaire » sont d’accord sur ce point : pour la première fois, au début des années 2000, les rabbins ont jugé la « masse critique » de religieux au sein de l’armée suffisante pour tenter de convaincre leurs étudiants de désobéir s’ils recevaient l’ordre d’évacuer des colonies. L’état-major y a répondu en recourant, comme il l’a fait en 2005 à Gaza, à une stratégie de déploiement qui évite aux soldats de se retrouver confrontés aux colons. Une manière de contourner le problème sans le résoudre. 

Une étape décisive de la théocratisation de l’armée a été franchie dans les années 2000, après la « deuxième intifada », lorsque certains commandants qui déploraient l’effet démobilisateur des accords d’Oslo sur le moral de leurs troupes, ont entrepris de combattre le libéralisme des conscrits, contaminés par l’hédonisme de l’heure, et de promouvoir au sein de leurs unités la ferveur nationaliste qui leur faisait défaut en s’appuyant sur les valeurs juives traditionnelles. L’état-major a concentré ses efforts sur la réforme des corps d’éducation, au sein de l’armée. Et les rabbins militaires ont saisi cette occasion pour revendiquer – et obtenir – un rôle accru dans l’encadrement et la formation des jeunes soldats. 

Les destructions sans le quartier de Chajaya à Gaza, septembre 2014 © Pierre Puchot

La tâche a été entamée par le rabbin militaire en chef Israël Weiss et poursuivie, à partir de 2006, par son successeur Avichai Rontsky. Né dans une famille non-religieuse d’Haïfa, devenu croyant et rabbin sous l’uniforme, Avichai Rontsky a créé la hesder eshiva de la colonie d’Elon Moreh, près de Naplouse, avant de participer en 1984 à la naissance de la colonie d’Itamar, où il dirige toujours l’école talmudique. Auteur d’un guide en quatre volumes des règles de la vie religieuse à l’usage des militaires, il a imposé l’idée que les religieux étaient plus aptes au combat et meilleurs soldats que les laïcs et entrepris de ramener dans la bonne voie les recrues non-croyantes, ouvrant avec certains des officiers chargés de la formation un conflit qui n’a toujours pas été réglé.

Dans une lettre adressée aux officiers du rabbinat militaire en octobre 2008, Avichai Rontsky assurait qu’il « existait un besoin crucial de rattacher les soldats à leurs racines et aux valeurs juives » et qu’il revenait aux rabbins militaires d’inculquer ces valeurs aux recrues. Sous son autorité, le rabbinat militaire avait même distribué, début 2009, des « études quotidiennes de la Torah pour les soldats et officiers de l’opération Plomb durci » critiquées, par le spécialiste des affaires miliaires de Haaretz, Amos Harel, pour leur nationalisme aux frontières du racisme.

Comme on pouvait le redouter, ce poids croissant des religieux au sein de la hiérarchie et de l’institution militaire s’est aussi traduit par une offensive contre la mixité de l’armée, spécificité historique des Forces de défense d’Israël.

Jusqu’au début des années 2000, le rôle des femmes n’avait cessé de s’étendre. Longtemps cantonnées aux tâches de soutien et à l’administration, elles avaient bataillé jusqu’à faire leur apparition dans les unités de combat et même dans l’armée de l’air. En 2001, Roni Zuckerman, petite-fille de rescapés de l’insurrection du ghetto de Varsovie, était devenue la première pilote d’avion de combat de l’armée de l’air israélienne. Confronté à un sérieux problème de main-d’œuvre, l’état-major, selon Yagil Levy, avait alors jugé judicieux d’être plus attentif aux revendications des féministes, d’autant qu’il y était encouragé par plusieurs décisions de la Cour suprême et par un amendement à la loi sur le service militaire adopté en 2000 qui garantissait des droits strictement égaux aux femmes et aux hommes à servir dans l’armée. En 2011, 33 % des soldats et 51 % des officiers de l’armée israélienne étaient des femmes.

Bien qu’il ait rencontré celle qui allait devenir sa propre femme dans l’armée, au cours de son service militaire, le général-rabbin Rontsky était ouvertement hostile à la promiscuité des sexes qu’entraîne la vie militaire. À ses yeux, la présence de femmes dans les unités de combat nuisait à l’efficacité du déploiement et à l’ardeur à la guerre des hommes. 

Cela avait conduit à l’époque le député travailliste Ophir Pines Paz à demander au ministre de la défense, Ehoud Barak, une enquête sur les activités du rabbinat militaire, accusé « d’outrepasser son autorité, qui consiste à fournir des services religieux ». « Rontsky, écrivait Pines Paz, mène une campagne agressive pour convaincre les soldats des Forces de défense d’Israël de devenir des religieux pratiquants. En agissant ainsi, il sape les fondements des relations entre religieux et laïcs au sein de l’armée, et utilise l’institution militaire pour promouvoir ses idées religieuses et politiques. »

«La coopération entre soldats religieux et colons a créé une nouvelle réalité en Cisjordanie»

Les boîtes aux lettres des habitants de la colonie de Ganeytal où vivent 8500 colons, qui résidaient auparavant à Gaza © Pierre Puchot

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A suivre sur Médiapart

Par René Backmann

René Backmann a été journaliste au Nouvel Observateur de 1967 à 2014, d'abord grand reporter au service étranger, puis chef de ce service pendant dix ans et chroniqueur de politique internationale jusqu’en octobre 2014. Il est l'auteur notamment d'Un mur en Palestine. Il s'agit de sa première contribution à Mediapart.

 

Mamadi Kaba : regard sur le passé

En direct de Montréal (Canada). Rétrospective historique avec l’excellent Mamadi Kaba dit Kabaké, probablement le meilleur narrateur connu de l’histoire mandingue, assisté d'Ousmane Sylla, Alpha Oumar Kaba et Hadja Ramatoulaye Magasouba de Bruxelles. Une découverte des méandres du Manden. A ne rater sous aucun prétexte.

source : www.kabanews.com

 

Didier Fassin : après Ferguson, l’ère nouvelle de la protestation


Dans les heures suivant l’annonce de la décision du grand jury de New York de ne pas poursuivre en justice le policier blanc qui avait étranglé un homme noir soupçonné de vendre des cigarettes dans la rue, des milliers de personnes ont manifesté dans de nombreuses villes des Etats-Unis pour exprimer leur colère. « I can’t breathe » (« Je ne peux pas respirer »).

Lire : Colère à New York après un nouveau non-lieu pour un policier

Les derniers mots d’Eric Garner, dont la mort, filmée par un témoin, est passée en boucle sur toutes les télévisions, étaient leur cri de ralliement, mais les slogans les plus entendus dans ces manifestations improvisées, de Times Square à la gare de Grand Central, du parc historique de Boston Common aux abords protégés de la Maison Blanche, étaient « No justice, no peace » (« Pas de paix sans justice »), « Respect existence or expect resistance » (« Si vous ne respectez pas les existences, attendez-vous à une résistance ») et surtout « Black lives matter » (« La vie des Noirs compte »). Souvent accompagnées de die-in, qui consistent à s’allonger sur le sol dans des lieux publics, les protestations se sont ainsi multipliées à travers le pays, sur les campus et dans les stades, à l’occasion de l’illumination de sapins de Noël et dans les grands magasins en cette période de fête. Elles représentent un fait remarquable à trois titres.

Indignation nationale

Premièrement, ces réactions tranchent avec l’indifférence qui entoure les centaines de morts survenant chaque année dans le cadre de ce que la police appelle des « homicides justifiables » : indifférence telle que même le nombre n’en est pas connu, puisque les plus de 400 décès annuellement enregistrés par le FBI proviennent des déclarations, au demeurant incomplètes, de seulement 750 des 17 000 commissariats du pays, soit 4 %.

Deuxièmement, les manifestations procèdent sur le mode de rassemblements pacifiques au cœur des villes, par opposition aux émeutes meurtrières et destructrices parties des quartiers populaires qui ont, dans le passé, caractérisé les réponses aux violences policières et à l’impunité dont elles bénéficient : on se souvient des désordres qui avaient suivi l’acquittement des policiers jugés pour avoir brutalisé Rodney King à Los Angeles en 1992, causant la mort de cinquante-trois personnes et des dégâts matériels supérieurs à 1 milliard de dollars (808 millions d’euros).

Troisièmement, les protestations surviennent sur tout le territoire des Etats-Unis, au moins pour ce qui est des villes, réunissant des personnes sans distinction de couleur de peau, Noirs, Blancs, Hispaniques, souvent des jeunes hommes et femmes de milieux sociaux variés : même limitées du point de vue du nombre des participants, ces mobilisations sont inhabituelles à la fois par leur diffusion et leur composition dans un pays où les rares expressions de révolte contre les injustices demeurent le plus souvent locales et socialement différenciées, y compris pour ce qui est du mouvement Occupy.

Si la décision du grand jury de New York a provoqué une telle « indignation nationale », selon la formule souvent utilisée par la presse, c’est qu’elle survenait après celle, identique, du grand jury de Saint-Louis. Car c’est bien la mort de Michael Brown, Afro-Américain âgé de 18 ans, abattu par un policier, le 9 août dernier à Ferguson dans le Missouri, alors qu’il n’était pas armé et qu’il avait, selon le seul témoin direct, les mains en l’air, qui a été le point de basculement dans la longue histoire des violences policières contre les Noirs. La raison le plus souvent avancée pour expliquer pourquoi cet homicide, plus que les autres causés quotidiennement par les forces de l’ordre aux Etats-Unis, a suscité une réaction d’une telle ampleur réside dans le traitement fait au corps de la victime, abandonné à la vue de tous au milieu de la chaussée pendant quatre heures, baignant dans son sang sous le brûlant soleil d’été, ajoutant à la douleur des proches l’indignité de cette exposition macabre. Le corps noir du jeune homme offert en spectacle à une foule impuissante par un cordon de policiers presque tous blancs a semblé une ultime marque de mépris à l’égard de la communauté noire, mais aussi une cruelle leçon à son intention.

Lire : Aux Etats-Unis, colère contre l’impunité policière

Comme le dit une femme, membre d’une association locale : « C’est le message que nous envoient les forces de l’ordre : Voilà ce qu’on peut vous faire, à n’importe quel moment et en plein jour, et vous, vous ne pouvez rien contre ça”. » La mise en scène de cette mort a même été assimilée par certains à une forme contemporaine de lynchage. Elle rappelle en effet combien, plus d’un demi-siècle après le mouvement des droits civiques, la division raciale de la société états-unienne demeure profonde, non seulement sur le plan socio-économique mais aussi du point de vue des libertés fondamentales.

Selon les statistiques des Centers for Disease Control [centres de contrôle sanitaire], entre 1968 et 2011, le taux de mortalité lié à l’intervention des forces de l’ordre a été en moyenne quatre fois supérieur pour les Noirs comparé aux Blancs, mais ces données prennent en compte la totalité de la population, indépendamment de l’âge et du sexe. Or, ce sont bien sûr les hommes jeunes qui sont le plus directement concernés. D’après une étude de ProPublica [site Internet voué au journalisme d’investigation] portant sur les années 2010-2012, un jeune noir a 21 fois plus de risques d’être tué par un policier qu’un jeune blanc entre 15 et 19 ans.

Rupture

Les homicides ne représentent toutefois que la part la plus visible et la plus tragique de la violence des rapports entre la police et le public. Selon un sondage Gallup, un quart des hommes noirs âgés de 18 à 34 ans disent avoir été traités de manière injuste par un agent des forces de l’ordre au cours du dernier mois. Le profilage racial est en effet la règle dans l’activité policière. D’après les données du New York Police Department, alors même que 88 % des personnes contrôlées et fouillées sont reconnues innocentes, les Noirs sont 15 fois plus exposés que les Blancs à cette pratique. Un tel harcèlement conduit à des arrestations plus nombreuses et à des condamnations plus sévères. Selon l’association American Civil Liberties Union, alors que la consommation de drogues est un peu plus fréquente chez les Blancs que les Noirs, ces derniers sont 3,7 fois plus souvent arrêtés et 10 fois plus souvent emprisonnés pour des infractions à la législation sur les stupéfiants. D’une manière générale, les Noirs sont proportionnellement 7 fois plus nombreux que les Blancs parmi les 2,3 millions de personnes incarcérées aux Etats-Unis, pays qui, de loin, a le taux de population carcérale le plus élevé dans le monde.

Ces faits ne sont pas nouveaux. Les chiffres sont depuis longtemps disponibles. Les événements de Ferguson ont cependant permis qu’ils soient rendus publics. Ce qui fait l’expérience quotidienne des citoyens noirs, et que la majorité blanche ignorait voire niait, est désormais débattue. Certes, selon le think tank Pew Research Center, les Noirs sont deux fois plus nombreux que les Blancs à considérer que la mort de Michael Brown pose des problèmes en rapport avec la question raciale, mais sur l’ensemble des répondants, plus de la moitié de ceux qui expriment une opinion sont de cet avis, avec des proportions nettement plus élevées parmi les 18 à 29 ans et ceux qui ont fait des études supérieures. Autrement dit, même si la prise de conscience demeure inégalement répartie, elle existe aujourd’hui dans l’ensemble de la population. Longtemps occultées ou minimisées, la banalité des discriminations et des violences policières à l’encontre des Noirs, la complicité dont elles font l’objet de la part des pouvoirs politiques et l’impunité dont elles bénéficient dans le système judiciaire sont aujourd’hui sur la place publique.

C’est donc à double titre que Ferguson marque une rupture : d’une part, les inégalités sociales et raciales qui minent l’ensemble du dispositif policier, politique et judiciaire se trouvent mises à jour ; d’autre part, les mobilisations contre l’iniquité de ce dispositif s’opèrent au-delà précisément des divisions sociales et raciales. Le premier constat procède de la lucidité ; le second invite à l’espoir. Celles et ceux qui ont exprimé leur indignation dans l’espace public sont porteurs de l’une et de l’autre. On ne peut prédire ce qu’il adviendra de cette reconnaissance et de ce mouvement, mais un changement a bien eu lieu dans la manière dont la société états-unienne considère son appareil punitif.

Didier Fassin, professeur à l’Institute for Advanced Study (Princeton) et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Paris)

Le Monde


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