Thierno S. Bah : « Alpha Condé, mésalliances, vulgarité, absurdité.. »

 

Le 4 octobre courant, au cours d’une rare parution devant la presse de son pays, la prestation du Président Alpha Condé a été indigne de sa charge de premier magistrat de la république. Comme d’habitude, la courtoisie, la substance et la logique manquaient. Par contre, la rudesse, la légereté et la confusion étaient présentes. Pour preuve, sous le titre “Confidences d’Alpha Condé : ‘Je me suis marié avec une femme Peuhle de Kankalabé’” le site Africaguinée n’a retenu que l’évocation d’un pan de la vie privée du chef de l’Etat. En réalité, la sous-performance de M. Condé évoque ou expose ses mésalliances, la vulgarité de son langage et l’absurdité de ses vues politiques.

Mésalliances

Tel un chasseur (donsokè) présentant un trophée de battue, Alpha Condé déclare : “Je me suis marié avec une femme Peuhle de Kankalabé.”
Il ne précise pas cependant pourquoi il demanda la main de sa “compatriote”. Parmi les témoins de la cérémonie il ne signale que la présence de politiciens sénégalais. Il oublie que le mariage est avant tout une affaire privée, personnelle et familiale. De plus, il ne souffle pas un mot sur la participation de ses parents à lui, encore moins celle de sa fiancée, i.e. sa belle-famille (birankè). Comme d’habitude, s’exprimant à la première personne du singulier (je), il donne à la cérémonie une dimension entièrement politique.

Président Alpha Condé à Conakry, 4 octobre 2014

Aimait-il seulement sa compagne ?  Faisait-il un calcul politicien et une arithmétique  électoraliste visant à amadouer l’electorat du Fuuta-Jalon ?
Alpha Condé rappelle ce mariage. En vérité, ce fut une mésalliance qui s’acheva par le divorce, qui, en soi, est un aveu d’échec et un constat de faillite. En conséquence, président Condé aurait dû s’abstenir d’étaler ce sujet devant la presse. Au nom de la pudeur et de l’humilité,

L’erreur est humaine. Répétée, elle devient une faute. Voire un crime. Mais une chose est presque certaine :  si l’occasion devait se présenter à nouveau — ce qui est improbable et impossible —  on peut parier que Mme Mama Kanny Diallo ne consentirait pas à convoler en noces avec M. Condé une seconde fois. Un proverbe anglais ne dit-il pas : “Fool me once, shame on you; fool me twice, shame on me.”
Les équivalents français de ce dicton varient. L’un d’eux dit :
— “Dupe-moi une fois, honte à toi. Dupe-moi deux fois, honte à moi.”
L’autre, plus direct, affirme :
— “Tu m’y prends une fois, tu es une fripouille ; tu m’y prends deux fois, je suis une andouille.”

Alpha Condé peut se vanter à gogo de sa défunte union. Qu’il sache cependant que la plupart des Fulɓe déplorèrent le mariage de leur fille (sœur, nièce, cousine, petite-fille) avec l’opposant Condé. Les arrière-pensées du  prétendant étaient un secret de Polichinelle. De même, le monolithisme ethnique et les visées hégémoniques de son parti politique, le RPG étaient déjà notoires. En rétrospective, ils présagaient la violence qui a caractérisé l’arrivée d’Alpha Condé au pouvoir. Ils se méfiaient et se défiaient de lui. A l’époque donc, les Fulɓe ne  voyaient pas le bien-fondé de l’union conjugale. Que M. le Président du RPG le retienne une fois pour toutes.

Voilà pour le passé ! Venons-en à aujourd’hui. La Guinée nage en pleine crise Ebola. Pourquoi M. Condé s’égare-t-il dans le souvenir ses noces échouées ? Ne voit-il pas qu’il y a péril en la demeure, au sens figuré et littéral de l’expression ? Ne comprend-il pas compte que le Guinéens se moquent éperdument de ses conquêtes féminines ? Enfoncé dans l’égocentrisme, concentré sur lui-même, coupé de la réalité du pays, M. Condé néglige ses responsabilités publiques.

 Femmes Fulɓe

A l’exception de Moussa Dadis Camara, chaque président de la Guinée a eu une femme Pullo (peule). Trois d’entre eux (Lansana Conté, Sékouba Konaté et Alpha Condé) eurent des épouses légitimes. Par contre Sékou Touré, lui, choisit une concubine, Fally Kesso Bah. L’attraction devait être forte entre le président et celle qui officiellement était Mme Sow. Belle, intelligente, diplômée de mathématiques de l’Institut Polytechnique de Conakry, ambitieuse, la Pullo devait avoir de l’ascendant sur un veillissant Sékou Touré.Africa Confidential accolait erronément Touré à son nom en 1984. La publication la plaçait au 8è rang dans la hiérachie de l’entourage immédiat du président. La classification est approximative voire un peu erronée. Mais il est frappant de lire le nom de Mme Kesso  immédiatement après celui de Mme. Andrée Touré. Elle y devançait Sékou Chérif, pourtant membre du Bureau politique et beau-frère du dictateur.…

Fally Kesso Bah

Vice-gouverneur de la Banque centrale, elle devint un rouage clé du régime. A la mort de son co-époux le 26 mars 1984 à Cleveland, Ohio, un témoin oculaire qui lui rendit visite, m’a affirmé qu’elle portait le voile du veuvage. En dépit du fait qu’aucune union (religieuse ou laïque) ne consacrait sa liaison avec Sékou Touré.…  André Lewin rapporte que, “par malice,” le Conseil militaire de redressement national (Cmrn), dirigé par Colonel Lansana Conté, ordonna que Mmes Andrée (l’épouse légitime) et Bah (l’amante) partagent la même cellule au Camp Keme Bourema de Kindia après le coup d’Etat du 3 avril 1984.

Sous des formes diverses, le mariage a longtemps été à l’intersection du sexe et de la politique.… En Guinée, depuis 1958, la femme Pullo n’a pas échappé à cette règle, qui a été accentuée par les bouleversements tous azimuts de la société. Sollicitée pour sa beauté,  recherchée pour sa fécondité — réputée génératrice d’une progéniture intelligente —, la femme Pullo  a meublé et rythmé la vie (officielle ou officieuse) de quatre présidents guinéens sur cinq.

Les relations entre Alpha Condé et le Fuuta-Jalon ne se  limitent évidemment pas aux femmes. Elles incluent sa collaboration avec des cadres de cette région, et non des moindres. Je mentionnerai ci deux cas importants : feus Samba Baldé et Alfâ Ibrâhîm Sow.

Samba Baldé

Le principal livre politique d’Alpha Condé s’intitule Guinée : Albanie d’Afrique ou néo-colonie américaine ? L’organisation déséquilibrée et le style pamphlétaire de l’ouvrage mettent à nu les lacunes intellectuelles de l’auteur, et qui se sont affermies avec le temps.  Par exemple, Alpha Condé appelle prolétaires  la main-d’oeuvre non qualifiée de paysans contraints de travailler sur le chantier mortel du chemin de fer Conakry-Niger en dans les années 1910-20 ! Tout Marxiste réfuterait cette confusion élémentaire et déplorable entre le prolétariat des pays industriels et les “indigènes” ruraux d’une colonie française d’Afrique ; astreints à l’économie de subsistence et taillables et corvéables à merci !

Samba Baldé, leader de l’Association générale des Elèves et Etudiants guinéens (AGEEGS)

Quoiqu’il soit M. Condé dédie son livre ainsi qu’il suit :

«  A la mémoire de Baldé Samba, mon Ami, mon Camarade, président de l’Union des Etudiants de Dakar décédé le 28 février 1969
Martyr et héros de la jeunesse politique guinéenne. Par sa lucidité, son courage, son humilité, sa ferme détermination, sa fermeté dans les principes, et sa souplesse tactique, il a marqué l’Union des Etudiants de Dakar (U.E.D.). Il rest un exemple et un modèle pour les jeunes patriotes guinéens. Au Sénégal, l’Association générale des Elèves et Etudiants guinéens (AGEEGS) , animée longtemps par Baldé Samba, regroupe la grande majorité des scolaires guinéens sur des positions patriotiques. En dépit des multiples difficultés et des différentes tentatives des réactionnaires du FLNG, les militants de l’Association maintiennent fermement leur ligne anti-impérialiste conséquente. Fidèle à la mémoire du héroïque 
Baldé Samba, l’AGEEGS sera sûrement une des composantes les plus dynamiques de la future UGEEG. »

Alfâ Ibrâhîm Sow

Alfâ Ibrâhîm Sow, 1938-2005

Dans mon oraison funèbre intitulée “Morts et Rédemption d’Alfâ Ibrâhîm Sow”, j’écris :

L’exhumation des trésors culturels du Fuuta-Jaloo ne l’intéresse plus. Il se détourne de la recherche pour les mirages de la politique. Il rejoint ainsi les légions de Fuutanke auto-exilés à Conakry. Et qui, par leur exode massif, accentuent la crise de leur région. C’était une forme de suicide. Et pourtant, la politique lui avait déjà valu sa première mort (voir plus haut). Alfâ savait donc que si la Guinée broie ses éducateurs, scientifiques, intellectuels, artistes, et sportifs, elle dévore ses politiciens. Son parti n’ajouta rien à son prestige de chercheur. Au contraire. En 1998, il devint le directeur de campagne d’Alpha Condé. Ce rôle secondaire ne fit guère l’unanimité. De fait, il lui valut l’incompréhension et le rejet. Son parti, l’UFD, éclata peu après, après la défection de l’un des ses collaborateurs, Bah Oury, qui alla fonder l’UFDG.
En 2001 et en 2004 les ONG Tabital Pulaaku International et Tabital Pulaaku Guinée (TPG) sont créées à Bamako et à Conakry respectivement. Toujours victime de l’aveuglement partisan, de l’ostracisme politique des siens et de son auto-isolement culturel, et comble d’ironie, Alfâ Sow est écarté du processus. De toute évidence, l’environnement politicisé et intellectuellement stérile de TPG n’aurait pas favorisé une participation effective de l’expert. La collaboration eût été donc impossible.

En définitive, ce n’est pas seulement son mariage avec Mama Kanny qui aurait dû conduire Alpha Condé à respecter les Fulɓe du Fuuta-Jalon.  C’est aussi sa dette et sa reconnaissance aux deux individualités sus-nommées. Sans savoir qu’ils avaient contracté une mauvaise alliance, ils coopérèrent avec lui de bonne foi, et contribuèrent à l’avancement de sa carrière. Parvenu au pouvoir par les moyens dévoyés et les méthodes brutales que tout le monde  connait, M. Condé devait, tout de même, leur exprimer sa gratitude et honorer leur souvenir. Mais non, il choisit l’opposé de cette voie noble.  Et, comme on le verra ci-dessous, depuis 2010, il s’en prend directement à leur communauté. Samba Baldé et Alfâ Ibrâhîm Sow doivent se retourner dans leur tombe.…
Venant 38 ans après le 
Complot Peul de Sékou Touré, la récidive est criminelle, condamnable et impardonnable !

Vulgarité

Président Condé lance le mot conneries à ses interlocuteurs journalistes. Le terme est indécent et inapproprié dans le discours public du chef de l’Etat. Il écorche l’oreille comme grossier et vulgaire.
Le mot souligne l’arrogance et la maladresse d’Alpha Condé. Par-dessus tout,, il révèle le mépris de M. Condé pour la presse guinéenne, qu’il maintient hautainement à distance. Aurait-il parlé de la même manière à Jeune Afrique ou à un autre organe de presse étranger ? J’en doute.

La vie privée du président ne figurait pas à l’ordre du jour du point de presse. Elle n’y a pas sa place. Son passé matrimonial étant nullement important, Alpha Condé devrait désormais se concentrer sur les affaires pressantes du pays. Sans  amuser — ou ennuyer — la galerie avec ses histoires personnelles.

Absurdité ethnique

Alpha Condé prétend n’accorder aucune importance à la question de savoir “qui est Malinké,  qui est  Peul ou qui est Soussou.” Sa mémoire est sélective. A moins qu’elle ne se rouille avec l’âge. Mais les Guinéens se souviennent de ses propos outranciers.
Par exemple, en 1991, il décernait le titre peu honorable de bâtard à tout Malinké qui ne voterait pas pour son parti, le RPG.
Durant la campagne présidentielle de 2010, Alpha Condé  ses partisans accusèrent les Ful
ɓe d’avoir empoisonné des boissons en distribution. Puis, il regroupa ses troupes  autour du slogan “Tout sauf un Peul…”

Aujourd’hui, il prétend être indifférent à l’appartenance ethnique des Guinéens. Etrange ! Mais la planche de bois a beau flotter, elle ne deviendra pas un caïman. Autrement dit, chasser le naturel et il revient au galop. Le “Professeur” peut crier à tue-tête sa soudaine conversion . Il trouvera peu de gens crédules et naïfs pour croire à sa confession.

Cela dit, l’ethnie est l’alpha et l’oméga de l’humanité. Elle constitue le pilier durable des  cultures et des civilisations. Ni les révolutions, ni  les hégémonies (religion, science, capitalisme, communisme) n’ont pas pu effacer la réalité de l’ethnie, qui se perpétue,  s’adapte, et évolue avec le “progrès”, quel que soit le sens que l’on donne à ce mot.
En France, Bretons, Corses, Alsaciens, Catalans, Occitans co-existent sans exclusion ou antagonismes. De même, en Grande-Bretagne, où Anglais, Ecossais, Irlandais forment une alliance qui  reconnaît à chaque nation constituante le droit de préserver son patrimoine et de développer sa personnalité culturelle. Aux USA, la diversité est encore plus marquée entre les communautés et ethnies : Indigènes (Amérindiens) Anglo-Saxons, Africains-Américains, Italiens,  Polonais, Arabes, Juifs,  etc.
M. Condé réduit exaggérément l’ethnie à la politique. En réalité, celle-ci est avant tout le dépôt des codes qui régularisent les étapes du cycle de la vie : naissance, enfance, initiation,  mariage, mort, En l’occurrence, c’est l’ethnie (Malinké) qui a donné au président guinéen son prénom et son nom. C’est elle qui lui apprit la langue africaine qu’il parle, et lui inspire les bagues qu’il porte aux doigts. Leur qualité esthétique et leur valeur bijoutière sont relatives. Mais fonctionnellement, ces anneaux charrient des forces occultes du
terroir mandé, auxquelles M. Condé croit profondément. N’en déplaise au double socialiste —ou plutôt socialisant — de sa personnalité ! Ou bien aux autres composantes de son idéologie à géométrie variable !
Enfin, au moment ultime, l’ethnie commandera le rite  des  funérailles du “Professeur”.…
Pour toutes ces raisons, si Alpha Condé ne comprend toujours pas le rôle vital de l’ethnie en société, qu’il lui colle au moins la paix !

Drôle de panafricaniste !

Terminant sa tirade, Président Condé se déclare panafricaniste. Vraiment ?! Quel type de panafricaniste est-il ? Ses prestigieux prédécesseurs ont buté, trébuché et échoué dans le panafricanisme.  Prenons Kwame Nkrumah, par exemple. Il fut un co-fondateur de l’Organisation de l’Unité Africaine, à Adis-Abéba, en 1963. Trois ans plus tard, l’armée ghanéenne le renversait. Et la statue du Rédempteur (Osagyefo) tombait sous les coups de boutoir des foules d’Accra.

Telli Diallo, premier secrétaire général de l’OUA, fut assassiné en 1977 au Camp Boiro par Sékou Touré, un autre autre champion du panafricanisme.

Tout comme Sékou Touré, Alpha Condé utilise l’ethnie pour diviser, conquérir et régner. Imitant le “Responsable suprême de la révolution” M. Condé trône autocratiquement à la présidence de la république.

Après avoir semé la discorde, la mésentente, les tensions et les attaques entre les ethnies, il se présente aujourd’hui comme un panafricaniste !

Drôle de panafricaniste qui empoche quelque $725 millions d’argent public provenant de tractations secrètes (Rio Tinto, Palladium) autour des maudites mines guinéennes. Et qui continue à les dépenser à sa guise, sans en rendre compte à l’Assemblée nationale, pourtant co-gestionnaire des deniers publics, selon les dispositions de la Constitution.

Tierno S. Bah

PS. Dans sa sortie verbale Alpha Condé a mentionné la Chefferie de canton. Comme à l’accoutumée, il n’a pas pu ou voulu préciser sa pensée ou développer le sujet. Je compte y revenir dans un autre blog.

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Dan Israel :« L'imposture économique », le livre qui ébranle la pensée néolibérale

 

Les économistes néoclassiques ne vivent pas dans le monde réel, mais dans un univers parallèle, basé sur des hypothèses hasardeuses et non démontrables, qui empêchent une vraie réflexion sur l'état de nos sociétés. Telles sont les conclusions ravageuses de L'Imposture économique, un livre iconoclaste de l’économiste australien Steve Keen, qui retourne contre la pensée dominante les armes de l'analyse économique la plus traditionnelle.

Le programme est énoncé sans fard et sans crainte des superlatifs dès les premières pages du livre. Il s’agit de « provoquer une révolution scientifique, attendue de longue date en économie ». Pas moins. L’auteur de cette profession de foi s’appelle Steve Keen. Cet économiste australien est aujourd’hui directeur du département Économie, Histoire et Politique de l’université de Kingston à Londres. Son livre, L'Imposture économique, qui paraît en France le 9 octobre aux éditions de l’Atelier, est paru dès 2001 pour sa première édition dans le monde anglo-saxon, sous le titre Debunking economics, « Démystifier l’économie ».

Il s’y emploie à dynamiter méthodiquement les bases de la théorie néoclassique, la pensée économique qui sous-tend toute l’idéologie néolibérale contemporaine. Un par un, Steve Keen examine les axiomes de la micro-économie, censés décrire le fonctionnement des consommateurs et des entreprises. Il ne le fait pas à coup de méthodes extravagantes ou en faisant appel à des théories farfelues. Au contraire, il les expose à la lumière de certains des auteurs classiques de la discipline et les analyse avec les armes mêmes de la pensée économique la plus traditionnelle.

Après avoir été passées à ce crible, ces théories, parfois aussi centrales que les « lois » de l’offre et de la demande, ne tiennent plus guère debout. « La prétendue science économique est un agrégat de mythes qui fait passer l’ancienne conception géocentrique du système solaire de Ptolémée pour un modèle puissamment sophistiqué », balance, cruel, l’auteur. « L’une des nombreuses raisons qui ont permis aux économistes de réussir à prendre le contrôle des politiques sociales, c’est l’affirmation d’une certaine légitimité intellectuelle face à quiconque s’oppose à leurs recommandations, rappelle-t-il. L’objet de ce livre est de montrer que cette affirmation est fallacieuse. »

Le livre sort avec une certaine pompe dans l’Hexagone, l’auteur étant sur le territoire ces jours-ci pour participer à plusieurs réunions publiques (voir la liste de ces rencontres sous l’onglet Prolonger). Il est appuyé par Gaël Giraud, un économiste français hétérodoxe qui s’est imposé dans le débat politique français en publiant, fin 2012, une note extrêmement sévère sur le projet de loi de séparation des activités bancaires, qu’il jugeait tout à fait insuffisant (consulter sa note ici). Auteur de la préface, Giraud a supervisé la traduction française du livre de Keen. Il juge, dans une passionnante interview à Mediapart (à lire ici), qu’« il s’agit d’un texte majeur qui fera date ». « Ce livre est une interpellation. Celle d’un universitaire économiste qui apostrophe sa communauté et, par-delà celle-ci, notre société tout entière », écrit-il.

Car il faut prendre la mesure du monde dans lequel vivent et raisonnent les économistes. Un monde parallèle, qui ne reflète la réalité que de très loin. Et à rebours de toute démarche scientifique réelle. « Plutôt que démarrer par un phénomène qui nécessite une explication, comme le ferait une science, les économistes commencent avec une opinion sur la façon dont devrait être la réalité. Par exemple, avec leur abstraction favorite, le marché où devrait régner une “concurrence pure et parfaite”. Aucun marché sur la planète n’a jamais approché cette abstraction, mais ils tentent de modéliser l’économie entière “comme si” elle était principalement constituée de ces phénomènes non existants », rappelle Steve Keen à Mediapart.

Les économistes travaillent donc, rappelle Giraud dans sa préface, dans « un univers sans monnaie et sans secteur bancaire, où le capital s’accumule tout seul sans être produit par personne (…). Une galaxie imaginaire peuplée de gentlemen dotés d’une puissance de calcul infinie, capables d’anticiper le niveau de tous les prix (…) jusqu’à la fin des temps ». Un univers que Keen s’emploie à mettre à bas.


Les lois de l'offre et de la demande ne tiennent pas la route

Le livre est écrit d’une plume alerte, un brin moqueuse, mais soucieuse de pédagogie. Le langage plutôt accessible (qui nous enjoint par exemple de « calculer le schmilblick ») ne masque pas la rigueur théorique à l’œuvre. À tel point que certains passages de déconstruction économique sont à réserver aux lecteurs avertis, entrepreneurs, économistes ou étudiants désireux de s’informer à d’autres sources que les programmes universitaires classiques. Car Steve Keen parle le langage commun à tous les économistes qui se respectent, fait de modélisation et de formules mathématiques (même s’il épargne à ses lecteurs la moindre équation dans ses quelque 500 pages de démonstration passionnée).

 Par Martine orange

« Les économistes néoclassiques utilisent des équations et des modèles qui paraissent compliqués à quiconque n’est pas spécialisé en physique ou en mathématiques, et ils semblent donc posséder un savoir plus grand que le simple mortel, explique l’auteur à Mediapart. Il faut une profonde connaissance des maths et de la science pour comprendre qu’il s’agit d’une pseudo-science. »

Parmi les cibles de Keen, on trouve la fameuse « loi » de la demande, selon laquelle « chaque consommateur s’efforce d’obtenir le plus haut niveau possible de satisfaction en fonction de son revenu ». Or, explique le livre, « cette théorie n’est pas solide ». Si les économistes apportent une analyse cohérente du comportement d’un seul individu, ils ne parviennent en revanche pas à faire passer la modélisation au degré supérieur, en analysant le comportement de tous les individus formant ensemble une société. Pour le faire, ils sont contraints de postuler qu’il n’existe soit qu’un seul individu, soit qu’une seule marchandise dans toute la société ! « Les conditions qui sont nécessaires pour “assurer” la validité de la loi de la demande au niveau du marché constituent en fait la preuve par l’absurde que cette loi ne peut s’appliquer », estime Keen.


Il en va de même avec la non moins célèbre courbe de l’offre, base de l’analyse économique de la production des entreprises, qui, selon l’économiste australien, « n’existe pas ». Quant à la courbe croissante du coût marginal, qui explique que, à « court terme », la productivité d’une entreprise chute à mesure que la production augmente, de telle sorte que de plus hauts niveaux de production conduisent à des prix plus élevés, elle serait sans aucun fondement dans la plupart des cas : « Seules les marchandises qui ne peuvent être produites dans des usines (comme le pétrole) sont susceptibles d’avoir des coûts de production qui se comportent selon les attentes des économistes » !

(A suivre à Médiapart)

 

Dr Ben Youssef Keïta : "Ebola est en Guinée depuis 1982 et il y a une irresponsabilité des dirigeants de ce pays depuis cette date jusqu’à maintenant"

Dr Ben Youssouf Kéïta est un médecin ayant pratiqué des hôpitaux de Paris, formé à Cuba et en France. Il est député à l’Assemblée Nationale, membre de la commission santé, éducation, affaires sociales, Jeunesse, sports et arts. C’est aussi un responsable du Conseil politique de l’Ufdg, le principal Parti d’opposition et membre du groupe parlementaire des libéraux démocrates.
Au micro d’Aminata.com, ce député médecin dit comment il
a découvert un document attestant la présence du virus Ebola
en Guinée depuis 1982. Suivez

Dr Keita vous venez de découvrir une information très importante au sujet du virus Ebola, est-ce que vous pouvez nous dire de quoi il s’agit ?

Je vous avoue que c’est extraordinaire ce que je viens de découvrir, c’est extraordinaire. Il y a des Guinéens qui connaissaient et qui ont découvert Ebola à  travers des recherches scientifiques à Pastoria de 1982 1983 (ndlr : l’institut Pasteur de Guinée, sise à Kindia). Ils ont constaté que des Guinéens mourraient dans la région de Kindia, surtout à Madina Oula. Ces gens présentaient les mêmes symptômes et les mêmes signes que nous sommes en train de voir actuellement. Alors, ils ont fait des recherches, des publications, ils sont arrivés à la conclusion en 1987, que ces personnes meurent d’hémorragie, de vomissements, de fièvres et étaient atteintes par Ebola. J’ai le document avec moi, je veux vous le donner. Il s’agit du Professeur Ibrahima Boiro, l’ancien ministre de l’environnement, un certain Inapogui qui est décédé, il y a un autre M. Baldé (ndlr : qui a fait signe de vie à Aminata.com) que, je ne connais pas. Mais, le professeur Boiro et le nommé Baldé sont tous là actuellement et sont dans l’ombre.

Donc, cette découverte que vous venez de faire prouve que la maladie n’a pas été importée, comme le voudraient certaines rumeurs ?

Je viens d’avoir la confirmation que la maladie n’a pas été importée. Et moi, je n’ai jamais douté de cela, parce que ça serai trop criminel d’importer une maladie pareille et la « jeter » sur ses concitoyens ou bien sur ses compatriotes. Parce que, personne ne sait qui sera épargné et qui va être atteint. Je n’ai jamais cru que la maladie a été importée. En tant que scientifique, je sais qu’Ebola est capté à partir des rongeurs et partout où il y a la forêt il peut y avoir Ebola. Pour moi, je savais il y a très longtemps que cette affirmation de certaines personnes n’étaient que fallacieuses. Objectivement, Ebola n’a pas été importé, Ebola est en Guinée depuis 1982.

À l’époque quelles étaient les mesures utilisées pour vaincre la maladie ?

Mais c’est extraordinaire, vous allez voir dans le document, les chercheurs ont effectivement prouvé que plus de 50% des malades atteints par Ebola mouraient. Ils ont fait des études. Je veux vous lire la partie.
Regardez bien, le tableau synoptique est là, donné
es sur la mortalité dû à des fièvres Ebola dans la sous-préfecture de Madina Oula. Ça c’est des études faites de 1982 à 1983 et publiées depuis 1987.

Localités visitées : Dar es Salam ; nombre d’habitants 340, nombre de décès 15, taux de l’létalité 35,5% ; Famaya : nombre d’habitants 82, nombre de malades 19, nombre de morts 7, taux de l’létalité 36,5 ; Douania : le nombre d’habitants n’est pas donné, le nombre de malades 25, nombre de décès 10, taux de l’létalité 40% ; Domania : nombre d’habitants 415, nombre de malades 17, nombre de décès 6, 35,5% ; Kankouya : nombre d’habitants 140, nombre de malades 35, nombre de décès 13 soit 35,5% ; Negueyah : il n’y avait pas de chiffres en nombre d’habitants, mais 30 malades dont 8 sont morts, 26,6% ; Bombiya : nombre d’habitants 220, nombre de malades 12, nombre de décès  3, le taux de l’létalité 23% ; Sékousouria : il n’y a pas un le nombre d’habitants, le nombre de malades 6, nombre de décès 3, 50% ; Saféré : nombre d’habitants 240, nombre de malades 66, nombre de décès 23, soit un taux de létalité de 34, 8% ; Karimouya : nombre d’habitants 150, nombre de malades 50, nombre de décès 19, soit 38, 8% ; Wasso : nombre d’habitants 475, nombre de malades par Ebola 60, nombre de morts 300 soit 50%. Cela fait un total de 2168 habitants dont 360 ont été atteints par Ebola et 137 sont morts soit, 38%. Et ça, c’était de 1982 à 1983 et cette étude a été publiée en 1987.  Aussi ces gens-là sont là.

A l’époque comment ils ont arrêté la progression de la  maladie ?

Mais je viens de découvrir moi aussi ce document. Ce sont ces gens-là, qu’il faut appeler pour leur demander comment ils ont pu stopper la maladie de 1982 1983. Deux ans avant la mort de Sékou Touré. Donc, cela veut dire que depuis le 1er régime, on savait qu’Ebola existait. Des gens qui ont étudié ça, ils sont là encore. Je ne sais pas comment ils ont pu circonscrire ça, parce que sur une population de 2168 habitants, 360 ont attrapé Ebola avec 137 morts. Et on n’avait pas de moyens pour circonscrire. Comment  maintenant en 2014, au 21ème siècle soit plus de 32 ans avec tous les moyens sophistiqués que nous avons, comment nous ne pouvons pas alors juguler Ebola ? Comment nous pouvons enregistrer une telle catastrophe jusqu’à ce que le pays tombe ? Quelque part, il y a une irresponsabilité des dirigeants de ce pays depuis 1982 jusqu’à maintenant, il faut savoir pourquoi on n’a pas laissé ces gens-là évoluer, créer l’Institut Pasteur ? Parce que, les gens qui ont fait cette étude travaillaient à l’institut Pasteur de Kindia.

Est-ce que docteur, le nom de la maladie était bel et bien signifié (donné) dans ce document ?

Je vous le montre, c’est écrit noir sur blanc. Regardez ce passage par exemple « en prenant en compte l’ensemble des données épidémiologiques et de laboratoire ci-dessus, on pourrait admettre l’existence en Guinée de poussés EPI démo semblables à des fièvres hémorragiques dont les agents étiologiques seraient le virus Ebola ». Et ça c’était en 1982 en Guinée.

Présentement quelle est la solution que vous préconisez?

Ce qui est important dans ça, cest que ce ne sont pas que les chauve-souris qui seraient vecteurs du virus. Parce que eux (les chercheurs à l’époque ndlr) ont découvert des rongeurs, ils ont dit « ces rongeurs sont reconnus des réservoirs et des agents de transmission à l’homme du virus Ebola ».

Est-ce que vous avez une solution qui pourrait contribuer actuellement à travers ce document à arrêter ou à limiter les dégâts qu’Ebola est en train de causer dans notre pays ?

Mais, la médecine se base sur l’expérience, parce que le corps, il est le même chez le Blanc, chez le Noir, chez le Jaune, nous avons tous 4 membres, la tête et le tronc ; ça ne change pas.  Donc, ceux qui ont travaillé là, ils ont une expérience de plus de 30 ans. Ces gens-là savaient qu’Ebola existait, ils ont eu des cas, ils ont travaillé, ils ont su limiter. Et ces gens sont là encore et ont fait d’autres études plus poussées. Pourquoi ne pas les appeler immédiatement. Il faut les appeller et les mettre à contribution pour cette lutte.

C’est une occasion pour moi, de lancer un appel encore au Président de la République, M. Alpha Condé comme mon récent appel pour que Sackoba Keita actuel coordinateur de la riposte aie les mains libres et qu’on lui donne toutes les responsabilités pour la gestion d’Ebola. Parce qu’il a pu gérer toutes les épidémies, comme la méningite et le choléra. Comme le Président nesait pas que ces gens-là sont là, alors moi je profite de ma position de député à l’Assemblée et membre de la commission santé, ayant accès à beaucoup d’informations, pour lui demander d’ajouter à l’équipe de Sackoba, ces brillants professeurs qui sont encore ici et qui sont  dans l’ombre. Il s’agit de Professeur Ibrahima Boiro et de Dr Mamadou Cellou Baldé, c’est ma contribution en tant que médecin, en tant que Guinéen député pour qu’Ebola soit éradiqué.

Aminata : merci docteur ….

Propos recueillis par Abdallah Baldé assisté d’Oumar M’ Böh pour Aminata.com le jeudi 09 octobre 2014

 

 

 

 

 

Mo Ibrahim : « Il faut éviter la stigmatisation de toute l’Afrique »

Mo Ibrahim était à Paris lundi 6 octobre pour participer au 14ème forum économique international sur l’Afrique, organisé par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Cet homme d’affaire britannico-soudanais ayant fait fortune dans les télécommunications a mis une partie de sa richesse dans sa fondation, qui incite à une meilleure gouvernance en Afrique.

Vous avez su développer rapidement vos affaires, mais en tant que philanthrope, vous constatez à quel point les progrès en matière de gouvernance sont lents. Comment vivez-vous cela ?

Je tente d’être patient, mais j’admets que je ne le suis toujours pas. Ces questions de gouvernance sont pour moi évidentes et les actions à mener sont simples. Nous espérons seulement que d’autres personnes suivent le chemin que nous recommandons.

L’économie peut-elle avancer sans progrès politique ?

Il est difficile de ne pas lier les deux. Vous pouvez avancer un certain temps sans vous préoccuper d’autres secteurs tels que les services sociaux, les droits de l’homme, la démocratie, la transparence, l’inégalité dans les répartitions et les tensions qui en découlent. Mais au final vous vous réveillerez avec des soulèvements majeurs au sein de la société. En France, vous avez eu une Révolution. Vous savez donc quels types de conflits peuvent provoquer les inégalités sociales. L’égalité était l’une des trois revendications lors de la Révolution française. Ce phénomène se produit dans plusieurs parties du continent africain et je crois que derrière chaque soulèvement politique, il y a une injustice ou un sentiment d’injustice.

« Derrière chaque soulèvement politique, il y a une injustice ou un sentiment d’injustice »

L’index des pays africains que vous avez publié en septembre montre un écart de richesse grandissant entre les pays et à l’intérieur des pays. N’est-ce pas une bombe à retardement pour le continent ?

C’est une affaire complexe. Il faut se souvenir qu’il y a 54 pays très différents en Afrique. Il faut être prudent avec les considérations générales mais je dirais que la gouvernance et les droits humains sont en progrès. Cependant, il ne faut pas être complaisant. Les questions de sécurité, de conflits doivent encore être prises en compte. La marginalisation constitue des lignes de front de nos sociétés. Je pense que lorsque il y a un conflit, il y a toujours l’injustice qui se cache derrière. On ne prend pas les armes sans raison. La victimisation conduit au conflit. Pour résoudre ces questions, il faut instiller du dialogue, du libéralisme politique.

En 2012 et 2013, le prix portant votre nom qui récompense des chefs d’Etat africains exemplaires n’a pas été remis. Le sera-t-il cette année ?

Ce n’est pas moi qui remets le prix et je ne suis pas membre du comité décisionnaire. Si je ne veux pas de problème avec le comité, je suis obligé de me taire. Je ne suis pas surpris que le prix n’ait pas été remis ces deux dernières années, car l’excellence est rare. Nous recherchons des dirigeants exceptionnels, qui ont pris des décisions très courageuses, qui ont changé l’histoire de leur pays. Si l’Union européenne venait à remettre un tel prix, combien de dirigeants européens auraient été éligibles lors des cinq dernières années ? Je ne crois pas que l’on en aurait trouvé davantage qu’en Afrique.

Vous dites en avoir assez d’entendre des Africains parler de choses qu’ils ne feront pas...

En 2003, à Maputo (Mozambique), les dirigeants africains se sont engagés à investir 10% des budgets de leur pays en faveur de l’agriculture. En 2014, combien l’ont fait ? Il faut que quelqu’un se charge de remplir des feuilles de résultats. On ne peut pas faire de grandes déclarations et ne pas respecter sa parole. On parle de l’intégration comme d’une grande priorité pour l’Afrique mais combien de lois, de réglementations douanières ont été ratifiées par les Parlements ? Combien de limitations de visas entre pays africains ont été levées?

« Comment pouvons-nous parler de marché unique si les gens ne peuvent pas voyager ? »

Comment pouvons-nous parler de marché unique si les gens ne peuvent pas voyager ? Tous parlent d’industrialisation mais ne font rien pour favoriser un marché unique. Nous avons tant de régions, de communautés en Afrique qui sont prêtes à collaborer avec leurs voisins. Il faut que les leaders répondent de leurs actes. Il faut savoir ce qui a été vraiment réalisé. Je souhaite que quelqu’un fasse cet index pour que l’on sache qui tient ses promesses. Ma fondation pourrait le faire mais nous ne voulons pas devenir lassants et je pense qu’il y a assez d’organisations, de membres de la société civile qui ont les compétences pour cela.

Quelles sont à votre avis les trois urgences du continent ?

La première évidence concerne les mouvements de biens et de personnes pour faire naître un marché unique. C’est le plus important. Il y a aussi la question de l’agriculture et de la terre. Les titres de propriété doivent être donnés à ceux qui travaillent la terre et qui sont principalement des femmes. En donnant ces titres à ces gens vous faites d’eux des partenaires économiques, capables de lever des fonds à la banque. Cela aiderait à libérer les forces de la jeunesse dans l’agriculture. La troisième mesure serait la transparence, qui diminuerait les mouvements de fonds frauduleux. Les entreprises d’Europe, d’Amérique et de Chine paieraient enfin leurs impôts, et il y aurait moins de petits arrangements financiers.

Pensez-vous qu’il faille une dose de protectionnisme pour favoriser l’industrialisation de l’Afrique ?

Tous les pays usent de protectionnisme pour développer leur économie, même s’ils appellent cela autrement. En Europe, il y a la politique agricole commune pour protéger les grands cartels. Il faut que l’on suive votre exemple et notamment celui des Français. Je pense cependant que la solution passe par l’intégration verticale. Par exemple, dans l’agriculture, au lieu de vendre des tomates, nous pourrions vendre des boîtes de sauce tomate. Cela permet de générer davantage de revenus, d’aller un peu plus loin dans la chaîne de valeur. Nous sommes capables de produire des chaussures, des pantalons. Nous ne sommes peut-être pas capables de construire des Airbus mais nous pouvons faire des choses simples et utiles pour vous.

« Nous ne sommes peut-être pas capables de construire des Airbus mais nous pouvons faire des choses simples et utiles pour vous »

Si vous étiez un riche investisseur, dans quel secteur en Afrique placeriez-vous votre argent ?

Je suis déjà un riche investisseur et je place déjà mon argent en Afrique. Mais je ne vous dirais pas dans quel domaine, car je veux continuer à faire de l’argent!

L’épidémie de fièvre Ebola en Afrique de l’Ouest, selon de nombreux observateurs, aurait pu être circonscrite si les systèmes de santé des pays les plus touchés (Guinée, Liberia et Sierra Leone) avaient été mieux organisés. Ebola est-il un indicateur de la mauvaise gouvernance ?

Absolument. Le problème est que les systèmes de santé ne sont pas appropriés. Il faut se souvenir que le Liberia et la Sierra Leone sortent chacun d’un conflit. Ce sont des pays très fragiles. Au Sénégal et au Nigeria, il y a eu des cas d’Ebola mais qui ont été traités sans difficulté. Ebola ne devait pas poser autant de problèmes, mais le fait que des pays n’ont pas la capacité de répondre à cette menace nécessite que nous devions tous nous mobiliser pour les aider et avoir une approche réfléchie. Des gens ont annulé leur voyage en Afrique du Sud ou au Kenya. Pourtant, Paris est plus proche de l’Afrique de l’Ouest que ne l’est l’Afrique du sud et personne n’a peur de se rendre à Paris. Il faut éviter la stigmatisation de toute l’Afrique et prendre en considération les distances. Si vous avez un problème à Moscou, allez-vous stigmatiser Paris ? C’est fou !

« La panique engendrée par cette épidémie risque de provoquer davantage de dégâts qu’Ebola en tant que tel »

La panique engendrée par cette épidémie risque de provoquer davantage de dégâts qu’Ebola en tant que tel. Au final, combien de personnes sont mortes à cause d’Ebola ? 3 000. En comparaison, combien de personnes meurent chaque semaine du paludisme ? Il faut être vigilant, mettre les ressources nécessaires, mais il ne faut pas stigmatiser le continent, ni mettre ces trois pays en état de siège, sinon ils souffriront de la famine et davantage de gens mourront, à cause des difficultés économiques.

 

 

 

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