Extrait du discours de Jean-Luc Mélenchon du 24 août 2014 à la clôture de l'université d'été du Parti de Gauche.
Les pays d'Afrique de l'Ouest touchés par le virus Ebola sont lancés dans une course contre la montre pour stopper l'épidémie, alors que leurs systèmes de santé sont à bout de souffle et que les moyens de lutte sont dramatiquement insuffisants.
Alors que l’épidémie d’Ebola a déjà fait près de 1 400 morts en Afrique de l’Ouest, le docteur Joanne Liu, présidente de Médecins sans frontières (MSF), en appelle à l’aide internationale : « Le virus ne sera pas contenu si l’on ne dispose pas de plus de centres de traitement, d’action coordonnée, de moyens logistiques et de personnel de santé, écrit-elle dans Time. Des familles entières ont été anéanties. Des travailleurs sanitaires meurent par dizaines. L’épidémie d’Ebola qui fait rage en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone a déjà tué plus de personnes qu’aucune autre dans l’Histoire, et continue de se propager sans relâche… »
Travailleurs sanitaires se préparant pour transporter un cadavre à Monrovia © Reuters/2Tango
La guérison très médiatisée de deux soignants américains infectés au Liberia, Kent Brantly et Nancy Writebol, qui ont reçu un traitement expérimental, le ZMapp, a relancé les spéculations sur l’espoir d’un médicament miracle qui stopperait l’épidémie. Perspective qualifiée de « show hollywoodien » par Sylvain Baize, responsable du Centre national de référence des fièvres hémorragiques virales de l’institut Pasteur, à Lyon. L’efficacité du ZMapp n’est pas démontrée, la molécule n’est pas disponible, et il n’existe aujourd’hui aucun médicament ni vaccin susceptible d’arrêter la progression du virus.
Pour la présidente de MSF, le seul moyen d’empêcher que le bilan ne s’alourdisse est d’intensifier rapidement l’action dans les régions touchées par le virus. « L’épidémie ne sera pas contenue sans un déploiement massif sur le terrain », écrit-elle. Joanne Liu estime que l’action sanitaire est actuellement handicapée par une absence de direction organisée et un manque de compétences dans la gestion de crise.
« Il faut stopper l’épidémie par des mesures de terrain, mais les moyens actuels sont dramatiquement insuffisants, dit Sylvain Baize. Il faudrait les multiplier par dix. » MSF a déployé 1 000 travailleurs sanitaires dans les régions touchées, et a mis en place des centres médicaux d’une capacité globale de 300 lits. Il en faudrait beaucoup plus. « Tous nos centres sont débordés, dit Liu, citée par Reuters. Nous avons un centre Ebola à Foya, au Liberia, près de l’épicentre de l’épidémie. Il était prévu pour une capacité de 20 lits, mais accueille déjà plus de 125 patients. » À Monrovia, la capitale, MSF a ouvert le plus grand centre Ebola de l’Histoire, avec 120 lits, mais il est lui aussi en surcharge.
Il faut aussi souligner que si les rares cas de patients occidentaux ont été très médiatisés, l’épidémie d’Ebola ne constitue pas une menace pour les pays développés, dont les moyens sanitaires suffiraient à contenir une éventuelle incursion du virus (à noter qu’il n’y a pas eu de cas français jusqu’ici, contrairement à des rumeurs lancées par Patrick Balkany). Aujourd’hui, le virus Ebola n’est un danger sérieux que pour l’Afrique. Les quatre pays actuellement touchés par le virus ne le sont pas au même degré, mais ont tous une vulnérabilité inquiétante.
Le Nigeria a suscité une attention particulière, en raison de sa population très importante : à elle seule, la capitale, Lagos, avec une vingtaine de millions d’habitants, est à peu près aussi peuplée que la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone réunis. Jusqu’ici, l’impact du virus est resté limité : 14 cas rapportés, dont 5 morts. Toutefois, les spécialistes du CDC d’Atlanta, aux États-Unis, qui suivent particulièrement la situation au Nigeria, s’inquiètent de la lenteur initiale de la réaction des autorités, qui ont mis près de deux semaines à installer un centre de traitement à Lagos : « Depuis, le Nigeria a beaucoup amélioré sa réponse, mais la réponse à la question de savoir s’il a agi à temps pour éviter une grande épidémie n’est pas encore claire », écrivent-ils dans le New England Journal of Medicine (les CDC – Centers for disease control – ou centres de contrôle des maladies, sont un réseau de surveillance épidémiologique).
Toutefois, l’immense majorité des cas provient de trois pays, la Guinée, où le virus est apparu fin 2013, le Liberia, et la Sierra Leone. Leurs frontières communes ont permis au virus de circuler, notamment entre Guinée et Liberia. « En Guinée, le virus est à peu près contenu mais n’est toujours pas contrôlé, de nouveaux cas continuent d’apparaître, dit Sylvain Baize. Au Nigeria, il y a peu de cas, et la situation semble sous contrôle, mais on ne peut pas exclure une flambée soudaine. En Sierra Leone, la situation est très préoccupante. Au Liberia, elle est critique. »
Lire aussi
• DES SYSTÈMES DE SANTÉ EFFONDRÉS
Joanne Liu observe qu'au bilan de l’épidémie d'Ebola vient s'ajouter celui de maladies ordinaires que les systèmes de santé ne soignent plus. « Les gens meurent de maladies faciles à prévenir ou à traiter comme le paludisme ou la diarrhée, parce que la crainte de la contamination a fermé les installations médicales, conduisant à un effondrement des systèmes de santé, écrit-elle. Lorsque j’étais au Liberia la semaine (du 11 août), six femmes enceintes ont perdu leurs bébés en un jour parce qu’aucun hôpital n’a pu les accueillir et gérer les complications de leur grossesse. »
Sylvain Baize renchérit : « Après des décennies de guerres civiles, les structures de santé du Liberia sont inexistantes et ne permettent pas de gérer les maladies endémiques, à plus forte raison de faire face à une épidémie nouvelle. » De plus, les autorités sanitaires doivent faire face à une certaine hostilité de la population, comme l’ont illustré les incidents survenus à West Point, un bidonville de Monrovia peuplé de 75 000 habitants. Un centre d’isolement a été attaqué le 17 août, ce qui a provoqué la fuite de 17 patients infectés par le virus qui n’ont été retrouvés que trois jours après. « Dans l’intervalle, ces patients ont été en contact avec de nombreuses personnes, et il pourrait en résulter 100 ou 150 nouveaux cas d’Ebola, estime Sylvain Baize. Sans compter le fait que les matelas souillés ont été volés… au total, cet incident risque de relancer un gros foyer épidémique à Monrovia. »
Carte de la distribution des cas d'Ebola (en rouge, zones avec cas confirmés ou probables) © CDC
L’une des causes des mauvaises relations entre la population et les soignants est le fait que ces derniers ne sont pas assez nombreux et n’ont pas assez de moyens. Les systèmes sanitaires du Liberia et de la Sierra Leone sont exsangues, souligne Joanne Liu : on y compte, respectivement, 1 et 2 médecins pour 100 000 habitants, alors qu’il y en a environ 300 pour 100 000 habitants en France.
• UNE ÉPIDÉMIE SOUS-ESTIMÉE
(suite dans mediapart)
Moment d'éloquence de Jean-Luc Mélenchon sur l'Ukraine et Gaza Non classé
24 août 20004
7
http://www.agenceinfolibre.fr/moment-deloquence-jean-luc-melenchon-lukraine-gaza/"
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Extrait du discours de Jean-Luc Mélenchon du 24 août 2014 à la clôture de l'université d'été du Parti de Gauche.
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par Desmond Tutu | Haaretz | 19 août 2014 | L’archevêque émérite Desmond Tutu, dans un article exclusif pour Haaretz, appelle à un boycott global d’Israël et exhorte israéliens et palestiniens à rechercher, au delà de leurs dirigeants, une solution durable à la crise en Terre Sainte. Ces dernières semaines, nous avons assisté à une action sans précédent de la part de membres de la société civile à travers le monde, contre l’injustice de la réponse disproportionnellement brutale d’Israël aux tirs de missiles depuis la Palestine. Si l’on fait le total de ceux qui se sont réunis le week-end dernier pour exiger la justice en Israël et en Palestine – au Cap, à Washington, New York, New Delhi, Londres, Dublin et Sydney, ainsi que dans toutes les autres villes – ce serait sans doute la plus large protestation active de citoyens dans l’histoire du monde, pour une même cause. Il y a un quart de siècle, j’ai participé à quelques manifestations très suivies, contre l’apartheid. Je n’ai jamais imaginé qu’on reverrait des manifestations de cette taille. Seulement, le rassemblement de samedi dernier au Cap était au moins aussi large, sinon plus large. Parmi les participants, il y avait des jeunes et des moins jeunes, des musulmans, chrétiens, juifs, hindous, bouddhistes, agnostiques, athées, noirs, blancs, rouges et verts … comme on attendrait de le la part d’une nation vibrante, tolérante et multiculturelle. J’ai demandé à l’assistance de chanter avec moi : « Nous sommes opposés à l’injustice de l’occupation illégale de la Palestine. Nous sommes opposés aux tueries sans discrimination à Gaza. Nous sommes opposés à l’ignominie infligée aux palestiniens aux checkpoints et barrages routiers. Nous sommes opposés à la violence perpétrée par toutes les parties. Mais nous ne sommes pas opposés aux juifs. Plus tôt cette semaine, j’ai appelé à la suspension d’Israël de l’Union Internationale des Architectes, qui se réunissait en Afrique du Sud. J’ai appelé les sœurs et frères israéliens présents à la conférence à se dissocier et dissocier leur profession de manière active, de la conception et la construction d’infrastructures liées à la pérennisation de l’injustice, y compris la barrière de séparation, les terminaux de sécurité et les checkpoints, et les colonies construites sur la terre palestinienne occupée. « Je vous implore de ramener ce message chez vous », leur ai-je dit, « Veuillez inverser la tendance contre la violence et la haine, en rejoignant le mouvement non violent pour la justice pour tous les peuples de la région ». Tout au long des quelques dernières semaines, plus de 1.6 millions de personnes à travers le monde ont adhéré à ce mouvement en rejoignant la campagne lancée sur Avaz en direction des entreprises qui profitent de l’occupation israélienne et/ou qui sont impliquées dans les mauvais traitements et la répression des palestiniens, les appelant à se désengager. La compagne visait spécifiquement le fonds de pension néerlandais ABP, la banque Barclays, le fournisseur de systèmes de sécurité G4S, la compagnie française de transport Véolia, la compagnie informatique Hewlett-Packard, et le fournisseur de bulldozer Caterpillar. Le mois dernier, 17 gouvernements de l’Union Européenne ont exhortés leurs citoyens à éviter de faire des affaires ou à investir dans les colonies israéliennes illégales. Nous avons aussi assisté récemment au retrait de dizaines de millions d’euros de banques israéliennes, retrait effectué par le fonds de pension néerlandais PGGM. Nous avons aussi assisté au désinvestissement de la Fondation Bill et Melinda Gates de G4S. De même, l’Église Presbytérienne a désinvesti près de 21 millions de dollars de HP, Motorola Solutions et Caterpillar. C’est un mouvement qui prend de l’ampleur. La violence engendre de la violence et de la haine, qui ne fait qu’engendrer plus de violence et de haine. Nous sud-africains savons des choses sur la violence et la haine. Nous comprenons la peine d’être le putois du monde, lorsqu’il semble que personne ne vous comprend ni n’est prêt au moins à écouter votre point de vue. C’est de là que nous venons. Nous connaissons aussi les bénéfices que le dialogue entre dirigeants nous a ramenés à la fin, lorsque des organisations labellisées « terroristes » ont été réhabilitées et leurs dirigeants, y compris Nelson Mandela, ont été libérés de la prison, du bannissement et de l’exile. Nous savons que lorsque nos dirigeants ont commencé à se parler, la justification de la violence qui avait ravagé notre société se dissipa et disparût. Les actes terroristes perpétrés après le début des pourparlers – telles que des attaques contre une église ou un pub – ont été universellement condamnés, et la partie tenue pour responsable boudée aux urnes. L’euphorie qui a suivi notre premier vote conjoint n’était pas l’apanage des Sud-Africains noirs seul. Bien sûr, le fait d’avoir eu une classe de dirigeants extraordinaires nous a aidé. Mais ce qui a finalement forcé ces dirigeants à se mettre ensemble autour de la table de négociations, c’est un mélange de moyens persuasifs, non violents qui ont été développés pour isoler l’Afrique du Sud sur les plans économique, académique, culturel et psychologique. À un certain point – le point critique – le gouvernement de l’époque a réalisé que le coût du maintien de l’apartheid en dépassait les bénéfices. Le retrait de multinationales pourvues de conscience du marché de l’Afrique du Sud dans les années 80 a été à la fin l’un des leviers clés qui ont amené l’état de l’apartheid à s’infléchir, sans effusion de sang. Ces entreprises ont compris qu’en contribuant à l’économie de l’Afrique du Sud, elles contribuaient au maintien d’un statu quo injuste. Ceux qui continuent de faire affaire avec Israël, ceux qui contribuent à la préservation d’une impression de « normalité » dans la société israélienne, desservent les peuples d’Israël et de Palestine. Ils contribuent à la perpétuation d’un statu quo profondément injuste. Ceux qui contribuent à l’isolation temporaire d’Israël disent qu’israéliens et palestiniens ont les mêmes droits à la dignité et à la paix. En définitive, les événements du mois dernier à Gaza permettront de savoir qui croit en le mérite des êtres humains. Il devient de plus en plus clair que les hommes politiques et les diplomates ne réussissent pas à apporter des réponses, et que la responsabilité de négocier une solution durable à la crise en Terre Sainte repose sur la société civile et sur les peuples d’Israël et de Palestine eux-mêmes. En plus de la récente dévastation de Gaza, les êtres humains honnêtes de partout – y compris beaucoup en Israël – sont profondément dérangés par les violations quotidiennes de la dignité humaine et de la liberté de circulation que subissent les palestiniens aux checkpoints et aux barrages routiers. Et les politiques israéliennes d’occupation illégale et de construction de colonies-tampon sur des territoires occupés, rajoutent à la difficulté d’atteindre un règlement acceptable par tous dans le futur. L’état d’Israël se comporte comme s’il n’y avait pas de lendemain. Son peuple n’aura pas la vie paisible et sûre à laquelle il aspire – et à laquelle il a droit – tant que ses dirigeants perpétueront les conditions qui soutiennent le conflit. J’ai condamné ceux qui en Palestine sont responsables de tir de missiles vers Israël. Ils attisent les flammes de la haine. Je suis opposé à toutes les manifestations de violence. En revanche, nous devons affirmer très clairement que le peuple de Palestine a tous les droits pour lutter pour sa dignité et sa liberté. C’est une lutte qui reçoit le soutien de beaucoup autour du monde. Il n’existe pas de problèmes causés par l’homme qui ne soient pas résolubles lorsque les humains réfléchissent ensemble avec un désir sincère de les dépasser. Il n’existe pas de paix impossible à réaliser, lorsque les peuples sont déterminés à la réaliser. La paix exige des peuples d’Israël et de Palestine de reconnaître l’être humain qui est en eux et dans l’autre, et de comprendre leur interdépendance. Les missiles, les bombes et l’invective brutale ne font pas partie de la solution. Il n’y a pas de solution militaire. La solution vraisemblablement viendra de la boîte à outils non violente que nous avons développés en Afrique du Sud dans les années 80, pour persuader le gouvernement de la nécessité de changer de politique. La raison pour laquelle ces outils – boycott, sanctions et désinvestissement – se sont révélés efficaces à la fin, c’est qu’ils ont atteint une masse critique de soutien, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Le même genre de soutien que l’on a observé ces dernières semaines, pour la Palestine. Mon plaidoyer pour le peuple d’Israël, c’est de voir au delà du moment présent, de voir au delà de la colère de se sentir continuellement assiégé, de voir un monde dans lequel Israël et Palestine peuvent coexister – un monde où règne la dignité et le respect mutuels. Cela exige un changement de mentalité. Un changement de mentalité qui reconnaît que tenter de perpétuer le statu quo actuel revient à condamner les générations futures à la violence et à l’insécurité. Un changement de mentalité qui arrête de voir la critique légitime de la politique d’un état comme une attaque contre le judaïsme. Un changement de mentalité qui commencer à l’intérieur puis se répercute à travers les communautés, les nations et les régions - vers la Diaspora dispersée à travers le monde que l’on partage. L’unique monde que l’on partage. On ne peut arrêter les peuples unis dans la quête d’une juste cause. Dieu n’intervient pas dans les affaires des hommes, dans l’espoir que l’on grandisse et que l’on apprenne des résolutions de nos difficultés et de nos différences par nous-mêmes. Mais Dieu ne dort pas. Les écritures juives nous apprennent que Dieu est du coté des faibles, des dépossédés, de la veuve, de l’orphelin ; l’étranger qui affranchit les esclaves pour un exode vers une Terre Promise. C’est le prophète Amos qui a dit qu’on devait laisser la rectitude filer comme une rivière. La bonté l’emportera à la fin. La quête de la liberté pour le peuple de Palestine de l’humiliation et de la persécution dues à la politique d’Israël est une cause juste. C’est une cause que le peuple d’Israël devrait soutenir. Dans sa phrase restée célèbre, Nelson Mandela a dit que les sud-africains ne se sentiraient libres que lorsque les palestiniens le seraient. Il aurait pu rajouter que la libération de la Palestine libèrera Israël aussi. |
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Michael Brown, un ado Noir tué par la police alors qu'il était désarmé près de Ferguson: la vidéo qui accable la police
Voilà qui ne devrait pas calmer l'extrême tension qui règne depuis dix jours à Ferguson, dans le Missouri. Après la mort controversée de Michael Brown, un ado Noir tué par la police alors qu'il était désarmé, la petite ville de la banlieue de Saint-Louis est le théâtre de violences entre la communauté noire et les forces de l'ordre. Une nouvelle affaire pourrait bien remettre le feu aux poudres.
On savait déjà que mardi 19 août, non loin de Ferguson, un autre jeune Noir était mort tué par la police. Mais, avaient aussi tôt prévenu les forces de l'ordre, rien à voir avec l'affaire Michael Brown, qui selon les témoins avait les mains en l'air au moment des faits. Mercredi, le syndicat de police local décide d'ailleurs de diffuser une vidéo de la scène, la jugeant "à sa décharge". Et l'annonce ainsi sur Twitter : "La transparence et l'ouverture construisent la confiance du public dans leur service de police". Sauf que ces images, loin de décharger les policiers, pourraient bien au contraire les accabler davantage.
En quinze secondes et avec une dizaine de balles : voilà comment les policiers ont réglé le sort de Kajieme Powell, la nouvelle victime. Le jeune homme de 23 ans était soupçonné d'avoir volé des beignets et des boissons dans une épicerie de quartier. Sur les images, filmées par un passant avec son téléphone portable, on le voit déambuler sur un trottoir, non loin de l'épicerie. Appelés par le gérant, deux officiers viennent l'interpeller. Powell s'avance alors vers les policiers, qui dégainent leurs armes, en leur criant : "Allez-y ! Tirez moi dessus !" Les deux hommes ne se feront pas prier, et vident leur chargeur. Une dizaine de coups se fait entendre. La victime s'effondre, sous les regards médusés des témoins qui assistent à la scène. Leurs voix s'élèvent : "C'est pas possible !", "Mon Dieu mais ils l'ont tué !", s'indignent-ils.
Le chef de la police de Saint-Louis a expliqué les circonstances du drame lors d’une conférence de presse. En résumé : Kajieme Powell avait sorti un couteau de cuisine devant les agents. Ces derniers se sont sentis menacés, et l'ont abattu. Il s'agit donc d'un cas classique de légitime défense. Fermez le ban. Car c'est ainsi : au Missouri, laloi permet à un citoyen de tuer s'il s'agit de se protéger soi-même ou une autre personne d'un danger mortel, de blessures graves ou de crime par la force.
Une forme de permis de tuer, que la police ne semble pas avoir hésité à s'octroyer. Sans avoir visiblement considéré un instant qu'une balle dans le pied aurait suffit pour écarter la menace que ce jeune homme représentait. Alors que la police a tenu à bien distinguer les deux affaires – celle de Michael Brown et celle de Kajieme Powell – pour ne pas rallumer la mèche, il semble désormais qu'elle ont beaucoup en commun. Un Noir, des policiers blancs... et une gâchette décidément trop facile.
LIRE AUSSI : Michael Brown - la théorie de la légitime défense du policier s'effrite.
>> SI VOUS AVEZ RATE LE DEBUT : Michael Brown : l'affaire qui secoue les Etats-Unis en cinq questions
http://www.metronews.fr/info/jeune-noir-tue-pres-de-ferguson-la-video-qui-accable-la-police/mnhu!5DrROhQZ2Q4Wc/

Voilà qui ne devrait pas calmer l'extrême tension qui règne depuis dix jours à Ferguson, dans le Missouri. Après la mort controversée de Michael Brown, un ado Noir tué par la police alors qu'il était désarmé, la petite ville de la banlieue de Saint-Louis est le théâtre de violences entre la communauté noire et les forces de l'ordre. Une nouvelle affaire pourrait bien remettre le feu aux poudres.
On savait déjà que mardi 19 août, non loin de Ferguson, un autre jeune Noir était mort tué par la police. Mais, avaient aussi tôt prévenu les forces de l'ordre, rien à voir avec l'affaire Michael Brown, qui selon les témoins avait les mains en l'air au moment des faits. Mercredi, le syndicat de police local décide d'ailleurs de diffuser une vidéo de la scène, la jugeant "à sa décharge". Et l'annonce ainsi sur Twitter : "La transparence et l'ouverture construisent la confiance du public dans leur service de police". Sauf que ces images, loin de décharger les policiers, pourraient bien au contraire les accabler davantage.
En quinze secondes et avec une dizaine de balles : voilà comment les policiers ont réglé le sort de Kajieme Powell, la nouvelle victime. Le jeune homme de 23 ans était soupçonné d'avoir volé des beignets et des boissons dans une épicerie de quartier. Sur les images, filmées par un passant avec son téléphone portable, on le voit déambuler sur un trottoir, non loin de l'épicerie. Appelés par le gérant, deux officiers viennent l'interpeller. Powell s'avance alors vers les policiers, qui dégainent leurs armes, en leur criant : "Allez-y ! Tirez moi dessus !" Les deux hommes ne se feront pas prier, et vident leur chargeur. Une dizaine de coups se fait entendre. La victime s'effondre, sous les regards médusés des témoins qui assistent à la scène. Leurs voix s'élèvent : "C'est pas possible !", "Mon Dieu mais ils l'ont tué !", s'indignent-ils.
Le chef de la police de Saint-Louis a expliqué les circonstances du drame lors d’une conférence de presse. En résumé : Kajieme Powell avait sorti un couteau de cuisine devant les agents. Ces derniers se sont sentis menacés, et l'ont abattu. Il s'agit donc d'un cas classique de légitime défense. Fermez le ban. Car c'est ainsi : au Missouri, laloi permet à un citoyen de tuer s'il s'agit de se protéger soi-même ou une autre personne d'un danger mortel, de blessures graves ou de crime par la force.
Une forme de permis de tuer, que la police ne semble pas avoir hésité à s'octroyer. Sans avoir visiblement considéré un instant qu'une balle dans le pied aurait suffit pour écarter la menace que ce jeune homme représentait. Alors que la police a tenu à bien distinguer les deux affaires – celle de Michael Brown et celle de Kajieme Powell – pour ne pas rallumer la mèche, il semble désormais qu'elle ont beaucoup en commun. Un Noir, des policiers blancs... et une gâchette décidément trop facile.
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De quoi parle-t-on lorsque nous parlons d’Occident ?
L’Occident, c’est à la fois une zone, une organisation et un projet. La zone correspond à l’espace euro-atlantique, ce « premier monde » jadis nommé par opposition au « second monde », le bloc communiste, et au tiers-monde. C’est l’aire chrétienne moins le monde orthodoxe. L’Occident, c’est en deuxième lieu, une organisation politico-militaire, offensive et expansive, l’OTAN, « l’instrument de l’hégémonie américaine », comme disait de Gaulle. Malgré son nom, elle n’est plus liée à l’Atlantique Nord, puisqu’elle opère en Afrique comme en Asie centrale, dans ce qu’on appelait le hors-zone. L’Occident, c’est enfin un projet, la volonté de moderniser la planète selon l’acception qu’il donne de la modernité, à savoir un mélange de marché libre, d’hyperindividualisme – l’individu roi, sans tradition ni appartenance, ces boulets aux pieds du consommateur – et de la bonne gouvernance, qui serait l’art de gouverner sans faire de politique, et donc de gérer les pays comme des entreprises.
Ce n’est pas un complot mais une utopie, une folie, qui sous-tend l’occidentalisme de nos gouvernants et de nos communicants, si on peut encore les distinguer.
Lire aussi : Régis Debray dresse un portrait critique de l'Occident
Est-ce qu’à l’instar de l’historien Jacques Le Goff vous diriez que l’Occident est né au Moyen Age avec l’avènement de la chrétienté, la naissance des universités et l’essor des villes ?
Oui, dans la mesure où l’empire carolingien, avec sa double commande, césarienne et papiste, prend la relève de l’empire romain d’Occident, créé en l’an 395. La chrétienté médiévale est la forme achevée de l’Occident, y compris dans ses croisades contre les musulmans. Mais l’éveil me semble pointer vers le quattrocento. Je crois que l’Occident est né le jour où Pétrarque est monté sur le mont Ventoux. Car l’Occident, c’est l’idée qu’il faut passer de la contemplation à la domination du monde, et donc pas seulement observer le mont Olympe comme le faisaient les Grecs, mais le gravir.
C’est avec ce projet d’intervention qui convertit le temps en histoire fléchée et l’espace en confins à conquérir que « l’âme faustienne » se développe, disait le philosophe Oswald Spengler, dans Le Déclin de l’Occident. Toujours plus vite, toujours plus haut, toujours plus fort : c’est la devise olympique. Il faut être le premier, le champion, avant les autres. Et tout mesurer.
Pourquoi parle-t-on aujourd’hui du déclin de l’Occident ? De Platon à Spengler, l’idée d’une perte de grandeur n’est pas nouvelle…
Oswald Spengler a cristallisé une narration poétique de l’Histoire qui a beaucoup influencé André Malraux et impressionné Julien Gracq. Son idée est que la volonté de conquérir le monde supposait que l’on vende son âme au diable, c’est-à-dire à la machine. Chez nous, la théorie est d’emblée une hypothèse de travail : le savant antique contemple le monde, le savant arabe cherche la formule magique qui va lui permettre de conquérir des trésors sans trop bouger, mais le savant occidental devient un ingénieur.
En Orient, on invente la poudre, et on en fait des feux d’artifice. En Occident, on en fait des canons. Il en va de même avec la boussole : on découvre l’Amérique. C’est l’Occident qui sait passer de la connaissance à la technique. Spengler a prévu que la nature finirait par se rebeller, ce sera l’écologie. Mais il s’est trompé sur un point : il n’a pas vu que le faustien pouvait devenir planétaire, que l’Inde et la Chine pourraient un jour se doter d’ingénieurs, de techniques, de brevets industriels.
A quel moment la référence à l’Occident est-elle redevenue centrale ?
Autour de l’an 2000, nous avons assisté à une renaissance du mot Occident, qui avait disparu après la guerre. Avant, on parlait de l’Europe et du concert des nations. Et puis la submersion démographique, la désindustrialisation, la pollution de l’environnement, la perte de foi dans le modèle de croissance ont sonné l’heure de la mélancolie d’une grandeur perdue.
Pourquoi cette obsession ?
L’Europe ayant renoncé à définir une personnalité propre et à se fixer des frontières, tant idéales que spatiales, elle a dû trouver un moyen de se représenter et de se présenter aux autres. N’être qu’un grand marché, ce n’est pas très glorieux. Par contre, l’Occident, cela en impose, ça a fait de l’usage. Par ailleurs, la France républicaine ayant renoncé à son système de valeurs et à son autonomie diplomatique, elle a réintégré les commandements de l’OTAN, décision anecdotique mais symbolique du président gallo-ricain Sarkozy, entérinée par son sosie Hollande. Et nous voilà de retour dans « la famille occidentale ». La double mort historique de Jaurès et de De Gaulle a donné à cette abdication le sens d’un retour à la normale.
On ne se pose qu’en s’opposant. A quoi s’oppose l’Occident ?
Au diable. Satan a changé de nom au cours des siècles : l’hérétique byzantin, le sarrasin, l’Ottoman, les sauvages, le communisme stalinien, et maintenant l’islamisme. La référence un peu nébuleuse à l’Occident, c’est l’avantage d’une polarité implicite sans les inconvénients d’une polémique ouverte. C’est une façon de s’opposer sans dire à quoi tout en le disant.
Dans les années 1960, un groupe d’extrême droite prend, en France, le nom d’Occident pour défendre son idéologie. En 1983, l’écrivain tchèque Milan Kundera écrit un article phare de la pensée dissidente qui s’intitule « L’Occident kidnappé ». Comment expliquer l’usage dissonant et opposé d’un même référent ?
L’ambiguïté de la notion d’Occident fait sa force. Il y a un Occident des valeurs, qui sont des valeurs humanistes, disons de gauche : l’émancipation par la raison, l’universalité du droit, l’égalité des êtres humains. Et il y a un racisme civilisationnel (je dis le droit parce que je suis le plus fort). Il y a même eu, en 1934, un manifeste dit « pour la défense de l’Occident », qui soutenait l’agression italienne sur l’Ethiopie et proclamait la légitimité des Occidentaux à coloniser au nom de sa supériorité ontologique. A ce manifeste a répondu un autre manifeste, signé par François Mauriac et quelques autres. Preuve qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. En tout cas, voir le thème de la défense de l’Occident repris par des organes supposés de gauche est un curieux retournement des choses.
Quels sont les points forts de l’Occident ?
Premièrement, une cohésion sans précédent sous l’égide de Washington, accepté en définitif par tous. Dans un monde multipolaire, l’Occident est le seul ensemble unipolaire. Jamais un Chinois ne se laisserait représenter par un Indien, et vice versa. Jamais un Brésilien par l’Argentine, ou un Nigérien par l’Afrique du Sud. L’Occident n’a qu’un numéro de téléphone en cas de crise, la Maison Blanche.
Deuxièmement, le monopole de l’universel : l’Occident est la seule fraction du monde capable de représenter ses intérêts particuliers comme ceux de l’humanité en général. L’expression la plus élevée de la conscience universelle, l’ONU, se situe à New York, au cœur de l’hyperpuissance, la seule qui dispose de bases militaires sur les cinq continents. Preuve que le droit est là où se tient la force. Personnellement, j’aurais préféré que l’ONU ait pour siège Jérusalem, ville sainte, frontière de l’Orient et de l’Occident, où 180 pays auraient à cœur la sécurité de leur personnel.
Troisièmement, l’Occident c’est aussi l’école des cadres de la planète. L’Amérique n’a pas d’émigrants, mais 42 millions d’immigrés. Elle a des fils adoptifs partout. Y compris les fils des dirigeants chinois qui viennent se former dans ses business et universités. L’Amérique est « multidiasporique », ce qui est un cas unique.
Quatrièmement, le formatage des sensibilités humaines, ce qu’on appelle aussi le soft power, qui est une façon d’imprimer l’imaginaire du monde entier.
Malgré la décolonisation et le monde multipolaire, l’Occident a donc gagné la bataille pour l’hégémonie culturelle ?
L’Ouest a gagné la guerre froide par le jazz, les Beatles et les seins nus autant que par la force financière et militaire. Aujourd’hui, les dix premières agences de pub sont occidentales. Les prix Nobel et les brevets assurent à l’Occident une formidable suprématie. Les rapports de puissance ne sont pas réductibles à des rapports de forces matériels et quantifiables. Le fait que la Chine redevienne la première puissance économique mondiale en 2030, comme elle l’était en 1830, ne signifie pas qu’elle devient la première puissance hégémonique.
Les Etats-Unis n’ont même pas besoin d’avoir des instituts culturels à l’étranger. Au Vietnam, les GI ont perdu, mais Coca-Cola a gagné la guerre. L’hégémonie, c’est quand une domination est rendue non seulement acceptable mais désirable par les dominés. M. Sarkozy était fier d’arborer le tee-shirt NYPD [de la police de New York], et M. Hollande est fier qu’Obama lui mette la main sur l’épaule.
Quels sont les points faibles de l’Occident ?
Tout d’abord l’hybris, la folie des grandeurs. Une ignorance condescendante du monde extérieur : The West and the Rest, dit-on outre-Atlantique. L’Occident a mis huit ans à comprendre que ses troupes étaient des occupants en Afghanistan. La perte du sacré et le déni du sacrifice ensuite : le 26 août 1914, 26 000 soldats français ont été tués et le président Poincaré n’est pas sorti de son bureau. C’était normal. Aujourd’hui, un soldat est tué au Mali et c’est un drame. Notre relation à la mort a fondamentalement changé, d’où la recherche de la guerre zéro mort ou du drone de guerre. Le sacré est ce qui commande le sacrifice et interdit le sacrilège. Il n’y a pas d’Européens prêts à mourir pour l’Europe. L’Orient a gardé le sens du sacré, donc du sacrifice, et c’est son point fort.
Pourtant neuf Américains sur dix croient en Dieu, et même les séances du Sénat s’ouvrent sur une prière. Les Etats-Unis ne seraient-ils pas le lieu du sacré occidental ?
Oui. Sa religion biblico-patriotique en fait une nation soudée, imperméable et dominatrice, structurée par une verticale. L’alliance du dollar et du bon Dieu, de l’hypermodernité scientifique et d’un archaïsme métaphysique, c’est l’équation souveraine. Elle vaut pour l’Amérique comme pour Israël, qui n’est pas une colonie mais la métropole symbolique des Etats-Unis en tant que terre promise.
L’Occident, c’est aussi le règne du présentisme ?
C’est sa grande faiblesse. On pense et on gouverne au rythme du journal de TF1, on veut des actions éclairs et des frappes instantanées. Les « adversaires », eux, vivent dans un temps plus long. Les humiliés ont toujours plus de mémoire que les maîtres. Parce que l’on se souvient plus des gifles que l’on a reçues que de celles que l’on a données. Leurs maîtres mots s’appellent résistance et résilience. Voir l’Irak, l’Afghanistan et la Libye, ces démences amplement punies. En plus, à force de casser les Etats nationaux, le prétendu droit d’ingérence dissémine le perturbateur.
A court terme, on bombe le torse. A long terme, on fiche le camp. Se pose toujours la question de l’après, à quoi nous n’avons pas de réponses. A supposer qu’Israël puisse détruire le Hamas, il aura sur le dos des organisations beaucoup plus radicales, sans numéro de téléphone.
N’oubliez-vous pas la singularité occidentale qui réside dans la critique et le doute permanent qui en font une exception, à l’heure du retour des orthodoxies ?
Vous avez raison, la distance à soi et l’insubordination critique sont notre principal atout. Sauf que chaque fois que l’on demande à l’Occident de répondre de ses actes, il brandit ses valeurs. Avec l’Islam c’est l’inverse : on parle des actes des extrémistes de l’Islam mais non des valeurs de l’Islam. Bref, l’Occident est toujours ce qu’il n’est pas et n’est jamais ce qu’il est.
N’évacuez-vous pas trop vite cette Europe culturelle, encore vivante, qui n’a cessé de remettre en cause sa propre tradition, qui nourrit la contestation de sa domination ?
L’Occident de Montaigne, de Lévi-Strauss, de Zeev Sternhell et de Snowden, je suis prêt à me battre pour lui. L’Occident des ethnologues, de la curiosité, du courage civique, pour qui l’Autre existe, c’est celui qu’il faut défendre. Le coin de monde où il est permis de douter. Nous avons même le privilège de pouvoir absorber la négativité critique. Quand on a un dissident, on le coopte. Quand on a un opposant radical, on l’intègre. Regardez, on a fait de Daniel Cohn-Bendit la grande notabilité de l’Europe néolibérale !
Cet Occident culturel n’est-il pas indissociable de l’Occident politique ?
Il me semble que c’est plutôt son alibi. L’alibi d’une volonté de domination aussi hypocrite qu’imbécile. C’est vrai que l’Europe politique est une Europe de la délibération et non de la décision. Alors, bien évidemment, il y a des passerelles entre les universités et les chancelleries, mais le culturel, hélas, a tout d’une peau de chagrin. L’argent a gagné la partie.
La fameuse phrase d’Hegel qui, à propos de Napoléon, disait avoir vu passer « l’Esprit du monde à cheval » n’a-t-elle aucun fondement ? N’y a-t-il pas de valeurs universelles qui s’imposent par la force, voire la conquête ?
Non. Tout ce qui s’impose par la force suscite une résistance, et le recours à des contre-valeurs. La renaissance de l’islamisme, c’est un peu ça : une réaction d’immunité identitaire. La croyance, le ramadan, les interdits culturels ne peuvent être bombardés sans retour de bâton.
Aujourd’hui, les ennemis de l’Occident semblent clairement identifiés, c’est l’islamisme radical et le djihadisme. Nouveau choc des civilisations ?
L’Occident a un projet universel depuis qu’il est devenu chrétien. Saint Paul a dit : « Allez enseigner à toutes les nations. » Après lui est venue une autre religion également universelle avec un Dieu unique : Allah. La première a les moyens de sa fin, la seconde ne les a pas. Le djihad global est un fantasme. Ce que le taliban afghan cherche, c’est simplement qu’on n’envahisse pas sa vallée, il ne veut pas convertir le monde entier. On a fait de l’islam un mot-valise où on met les assassins et les assassinés ensemble. La division entre chiites et sunnites, qui évoque celle des protestants et des catholiques au XVIe siècle, n’a plus de répondant chez nous au XXIe. Aucune capitale sunnite ou chiite n’a fait sienne la théorie du djihad global. Il y a une « internationale occidentale », il n’y a pas d’« internationale islamique ».
Depuis Thomas d’Aquin, les Occidentaux n’ont cessé de théoriser un interventionnisme militaire ou humanitaire. N’y a-t-il pas de guerre juste ?
Tout pays qui commence une guerre la déclare juste. Suivons Jaurès sur ce point : une guerre juste est une guerre de défense nationale. Quand un peuple occupé ou agressé par un tiers entre en résistance. Mais aller occuper un pays aux antipodes qui ne vous a pas déclaré la guerre, c’est du colonialisme, lequel a toujours eu une couverture humanitaire.
Dans une tribune au « Monde », la philosophe Valérie Charolles se demande pourquoi seuls des hommes décrivent le « déclin » de la France. Et émet l’hypothèse que la nostalgie d’un âge d’or perdu est le signe de l’affaiblissement de la position des hommes dans la société française. Parce que, pour les femmes occidentales, ces trente dernières années ne relèvent pas du déclin, mais du tremplin vers l’émancipation. Le déclinisme est-il un machisme ?
C’est une intuition juste et une observation judicieuse. Mais je ne suis pas un décliniste. L’émancipation féminine, avec le passage de l’égalité abstraite à l’égalité concrète, est une des plus grandes réussites de l’Occident. L’historien Ibn Khaldoun (1332-1406) n’aurait pas dit ça en son temps, parce que pour lui les sociétés commencent avec des cavaliers et s’affaissent dans le sérail avec des odalisques.
A l’occasion de la crise ukrainienne, Vladimir Poutine n’est-il pas en train de réinvestir une civilisation, qui pourrait être, avec le monde musulman, l’autre grand Autre de l’Occident, à savoir l’Eurasie ?
Il y a eu, en 1054, le schisme du Filioque et, en 1204, le sac de Constantinople par les croisés latins. Depuis lors, la ligne Riga-Split coupe l’Europe en deux. N’oublions pas que Moscou, c’est la troisième Rome, et nous avons complètement oublié la seconde Constantinople. L’Empire byzantin, euro-asiatique lui aussi, et césaro-papiste luttait à la fois contre Rome et contre l’Islam.
Avec la crise ukrainienne, on a vu resurgir un refoulé historique, à base civilisationnelle donc religieuse. L’histoire a plus de mémoire que nous. Malheureusement, pour les anciens élèves de l’ENA, elle commence en 1944 au débarquement en Normandie, et pour les plus archéologues en 1914. Ce moulin à gaufres, école d’inculture historique et géographique, produit des têtes légères qui réduisent l’Univers à l’économie. Il serait bon peut-être de fermer l’ENA, sans quoi nous irons de bourde en bourde, par arrogance et par ignorance.
Sommes-nous en train d’assister à une tribalisation du monde plutôt qu’à un choc des civilisations ?
On s’est longtemps imaginé en effet qu’on allait sortir du monde des Etats- nations par le haut, par des organisations mondiales, et on découvre qu’on en sort par le bas, c’est-à-dire par la tribu. On voit aujourd’hui resurgir des formations archaïques, à fondement ethnique ou religieux. Ce serait le moment ou jamais de remettre en selle de bonnes vieilles idées nées en Occident telles que la citoyenneté, communauté fondée sur une même loi pour tous et non sur l’origine des uns ou des autres, ou encore la laïcité, notion difficilement exportable mais essentielle à la survie. On n’en prend pas le chemin quand on voit par exemple le sionisme laïque des fondateurs se transformer en nationalisme religieux. Même chose en Palestine où ce n’est plus la lutte politique du Fatah qui prime, mais les islamistes du Hamas.
L’Inde de même redevient hindouiste comme d’autres redeviennent bouddhistes, là où les bonzes prennent les armes. La France, si elle avait encore un peu d’indépendance d’esprit, aurait pu rappeler l’Occident et ses partisans à ses principes culturels fondateurs, au lieu de plonger la tête dans le sable, notamment au Proche et au Moyen-Orient.
L’Occident n’est donc plus en proie au « désenchantement du monde » ?
L’inventeur de l’expression, le sociologue Max Weber, avait parié sur une rationalisation des sociétés, qui renverrait dans le passé les religions et les croyances. C’est vrai que le désenchantement de la Belgique ou de la France est incontestable. Mais l’Europe de l’Ouest est désormais à la marge et non au centre du devenir humain. Il faut se faire à l’idée que la modernisation est régressive et la mondialisation une balkanisation. Plus le monde s’uniformise par la technique et par l’économie, plus il a besoin de retrouver des identités perdues. C’est ce qu’on appelle l’« effet jogging » en médiologie : on disait qu’à force d’aller dans des automobiles les gens allaient devenir des hommes-troncs. Mais depuis que les citadins ne marchent plus, ils courent, ils joggent. Le siècle des Lumières n’a pas supprimé notre part nocturne et romantique, il l’a refoulée, et le refoulé fait retour dès qu’un adulte ou une culture entrent en crise. Poursuivre le travail des Lumières, me semble-t-il, cela consiste aujourd’hui à rendre raison de l’irrationnel, et non à le glisser sous le tapis comme une chose impensable.
Nicolas Truong
Journaliste au Monde