EMMANUEL DONGALA : « AU SIÈCLE DES LUMIÈRES, IL Y AVAIT DÉJÀ UNE ÉLITE NOIRE EUROPÉENNE »

Dans son dernier roman, l’écrivain congolais revient sur le destin d’un violoniste métis dont le talent subjugua les plus grands compositeurs de son époque.
L'écrivain congolais Emmanuel Dongala.

Pendant cinq ans, pour son sixième roman, Emmanuel Dongala s’est plongé dans un univers singulier, bien éloigné de son Afrique natale, jusque-là seul territoire de son écriture. Il s’est aventuré dans l’Europe des Lumières, celle où l’on tient salon et où la musique joue un rôle central.

Volontairement écrite dans un style classique, La Sonate à Bridgetower, du nom du violoniste pour qui Beethoven avait originellement composé la Sonate pour violon et piano n° 9, l’œuvre revient sur l’histoire de ce métis né en 1778 à Biala (Pologne) d’un père noir natif de la Barbade et d’une mère blanche originaire d’Europe centrale.

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Elève de Joseph Haydn, George Bridgetower aura marqué son époque de son immense talent avant de sombrer dans l’oubli. Le romancier congolais tenait à lui rendre hommage ainsi qu’à toute une génération de Noirs et de métis qui ont su briller dans une Europe esclavagiste.

Comment expliquer que l’Histoire a totalement oublié l’existence de ce violoniste de génie qui avait pourtant marqué son époque ?

Emmanuel Dongala George Bridgetower a été réellement célèbre. Quand il arrive à Paris et qu’il donne son premier concert à l’âge de 9 ans, il remporte un vif succès. La presse en parle, le Tout-Paris aussi. En Angleterre, le prince de Galles, futur roi George III, le prend sous son aile. Et, surtout, Beethoven écrit la Sonate pour violon et piano n° 9 pour lui ! L’Histoire l’a par la suite totalement oublié car, après s’être brouillé avec Beethoven, qui décide finalement de dédicacer cette sonate au compositeur Rodolphe Kreutzer, il repart à Londres et enseigne la musique. Comme il n’était pas un grand compositeur, il n’a pas laissé de traces. Ce qui est extraordinaire, c’est que sa rencontre avec Beethoven, qui a été brève – trois mois – a abouti à ce chef-d’œuvre qu’est cette sonate, l’une des pièces les plus difficiles, que les amateurs ne peuvent pas jouer.

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Le violoniste George Bridgetower (1778-1860).

Ce roman est l’occasion de croiser d’autres personnages historiques, Noirs ou métis, comme le général Dumas – père de l’écrivain –, le chevalier de Saint-George, Angelo Soliman… Comment expliquer l’existence d’une telle élite à l’époque où l’esclavage bat son plein aux Antilles ?

Habituellement, quand on s’intéresse aux Noirs du XVIIIsiècle, on ne parle que des esclaves. Et on oublie qu’il y avait une élite noire qui évoluait dans le milieu aristocratique. Elle fréquentait les salons et était intégrée, même s’il existait ce qu’on appellerait aujourd’hui un « plafond de verre ». La direction de l’Opéra échappe au chevalier de Saint-George car il n’est pas blanc, par exemple. Cette élite, souvent métisse, voulait tellement s’intégrer qu’elle avait fini par accepter la hiérarchie de la couleur de l’épiderme qui prévalait : plus vous étiez blanc, plus vous étiez considéré. Et elle ne voulait pas être associée aux autres Noirs. Vous savez, les mulâtres affranchis étaient souvent du côté des planteurs et possédaient eux-mêmes des esclaves. Des gens comme Saint-George, Dumas, etc. étaient pour la liberté des Noirs mais n’étaient pas des militants. Dans le monde anglo-saxon, c’est différent. Il y a des grands noms – méconnus en France – comme Olaudah Equiano ou Ignatius Sancho qui écrivent une littérature militante contre l’esclavage très importante.

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Et en même temps, cette élite noire connaît un destin tragique. La fin de Soliman, empaillé, est épouvantable…

Oui, Angelo Soliman, qui était noir, était très bien intégré. C’était un ami de l’empereur Joseph II, de Mozart qui s’est inspiré de lui pour l’un de ses opéras, de Haydn. Ils appartenaient à la même loge maçonnique que Soliman a d’ailleurs dirigée en personne. Il a épousé la sœur du général Kellerman que Napoléon a fait duc de Valmy. Et quand il est mort, on l’a empaillé et mis dans un musée. C’est l’époque où l’Europe se faisait. Où l’on commençait à remettre en cause l’idée d’esclavage, certes, mais où l’on pensait déjà qu’il y avait trop de Noirs en France ! Il y avait une police des Noirs qui surveillait que les Noirs portent bien leur « cartouche », sur laquelle figurait leur nom, leur date de naissance ainsi que le nom de leur maître s’ils en avaient un, les contrôlait et veillait à ce que soit respectée l’interdiction de mariage entre Blancs et Noirs.

Vous évoquez le destin des esclaves irlandais à la Barbade et dites que « l’esclavage et sa cruauté étaient indifférents à la couleur de l’épiderme »…

Oui, on oublie que les premiers esclaves dans les colonies anglaises, c’était des Irlandais qui travaillaient le tabac avant que la canne à sucre n’arrive et s’impose. On a alors importé des esclaves d’Afrique, plus appréciés que les Irlandais et qui valaient beaucoup plus cher. On les a même utilisés pour faire des enfants avec de jeunes Irlandaises pour avoir des esclaves de plus grande valeur !

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Vous évoquez également la traite arabo-musulmane avec le cas de Soliman et parlez de castration et d’infanticide. C’est là la description d’un génocide !

Absolument. Tidiane N’Diaye a d’ailleurs écrit sur ce sujet Le Génocide voilé. Quand on parle d’esclavage, on ne pense qu’à la traite transatlantique. On oublie que l’esclavage arabo-musulman était bien antérieur, à partir du VIIsiècle. Il n’a été aboli en Arabie saoudite qu’en 1962 et en Mauritanie il y a fort peu. Il n’y a pas de degrés dans l’horreur. C’est évident. Mais on peut dire que l’esclavage arabo-musulman a été le plus dévastateur, à un point tel qu’aujourd’hui aux Etats-Unis, au Brésil, il y a plus de 70 millions de Noirs ou de métis, alors que, du côté des pays arabo-musulmans ou dans les pays du Golfe, où il y a eu beaucoup d’esclaves, il n’y a pratiquement pas de Noirs ou de métis. Ils castraient les esclaves : 70 % de ceux qui subissaient cette mutilation en mourraient. Et on tuait les enfants nés dans les harems d’une mère noire. Castrations, infanticides, en termes modernes, c’est un génocide ! Les intellectuels africains, hélas, jettent un voile sur l’esclavage arabo-musulman pour des raisons de solidarité politique et religieuse. Mais j’ai tenu à le rappeler dans ce roman pour que l’on n’oublie pas cette histoire.

Une histoire qui a laissé des traces au Maghreb…

Oui, tout à fait. De toute manière, les sociétés arabo-musulmanes n’ont jamais remis en cause l’esclavage, alors qu’en Europe il y a eu quand même quelques philosophes et intellectuels pour le dénoncer.

Vous dites que vous n’étiez pas un fin connaisseur de la musique classique avant ce roman. On a dû mal à vous croire tant l’on vous sent habité !

J’ai écouté beaucoup de musique classique pour ce roman et je peux dire maintenant que j’aime autant la musique classique que la rumba congolaise ! [Rires.]

La Sonate à Bridgetower, d’Emmanuel Dongala, Actes Sud, janvier 2017 (336 pages, 22,50 euros).

Séverine Kodjo-Grandvaux contributrice Le Monde Afrique, Douala

Winnie Byanyima, directrice d’Oxfam : « Nous avons le talent, l’imagination et les compétences pour rendre ce monde meilleur »

Winnie Byanyima, directrice d’Oxfam, prend à partie les puissants de ce monde avant le sommet de Davos. Sans justice fiscale, pas de développement en Afrique, dit-elle.

Winnie Byanyima, directrice d’Oxfam international.

Vous pourriez les réunir autour d’une table. Ils pourraient tenir dans un seul ascenseur. Ils sont huit. Huit hommes à détenir – vous n’en croirez pas vos yeux – autant de richesses que les 3,6 milliards de personnes qui représentent la moitié la plus pauvre de l’humanité.

Bienvenue dans la réalité de la crise mondiale des inégalités, dans laquelle l’Afrique occupe une place de premier plan.

Richesses inaccessibles

Notre continent compte d’innombrables filles et garçons talentueux au potentiel non valorisé. Quant à la richesse des ressources naturelles dont regorge l’Afrique, elle quitte notre sol et nos rivages sans jamais toucher nos frères et sœurs.

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Prenez le nombre de milliardaires africains : il a doublé depuis 2010. Le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté en Afrique a cependant augmenté de 50 millions depuis 1990.

La théorie du ruissellement ? Ne m’en parlez pas.

Des inégalités endémiques génèrent mécontentement, frustration, peur et colère, comme nous avons pu le constater l’an dernier avec les résultats des urnes un peu partout dans le monde.

Aux Etats-Unis, le milliardaire Donald Trump a remporté l’élection présidentielle en se ralliant de nombreux électeurs dont le travail avait été délocalisé, les industriels cherchant à réduire leurs coûts de main-d’œuvre et à accroître leurs bénéfices.

La colère a couvé

Aux Philippines, les électeurs ont préféré Rodrigo Duterte aux candidats des partis traditionnels, les années de boom économique n’ayant guère bénéficié aux 25 % de la population qui vivent dans la pauvreté depuis vingt ans.

En Afrique du Sud, l’un des pays les plus inégalitaires du monde, le Congrès national africain (ANC), le parti de Nelson Mandela, a subi son pire revers depuis la fin de l’apartheid et a perdu le contrôle de Pretoria, du Cap et de Johannesburg.

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Les gouvernements ont laissé couver toute cette colère et, tant qu’ils ne mettront pas tout en œuvre pour réduire le fossé entre les plus riches et le commun des mortels, elle ne s’apaisera pas.

Les plus riches amasseront des sommes toujours plus vertigineuses au détriment du reste de la société. Des centaines de millions de personnes continueront de souffrir de la faim, les services publics de manquer de ressources, les salaires de diminuer, et le gros des impôts de peser sur ceux-là mêmes qui ont le moins de moyens.

Nous avons égrené la liste des problèmes à maintes reprises, mais qu’allons-nous faire pour y remédier ?

Œuvrer au service des 99 %

Espérer, malgré tout. Oxfam, comme d’autres organisations, manifeste depuis des années son indignation face aux inégalités, car il ne doit pas nécessairement en être ainsi. Les inégalités ne sont pas une fatalité. Nous avons le talent, l’imagination et les compétences nécessaires pour rendre ce monde meilleur.

Partout se dessinent des solutions pour bâtir un monde plus juste et plus stable, un monde qui se fonde sur une économie solide et efficace, dans lequel les gouvernements ne sont pas au service d’intérêts particuliers, mais œuvrent activement au service des 99 %.

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Je crois que l’heure est venue de nous atteler à la construction d’une économie davantage centrée sur l’humain, une économie qui profite à toutes et tous, et non à quelques privilégiés.

Permettez-moi de développer quelques idées.

Ce n’est un secret pour personne que les réformes fiscales progressives sont essentielles dans la lutte contre les inégalités.

La Banque mondiale les a qualifiées de « pièce maîtresse d’une stratégie pour garantir l’égalité des chances ». En augmentant les impôts sur les revenus les plus élevés, les gouvernements peuvent mobiliser les fonds nécessaires pour investir dans l’éducation universelle et la santé de leurs citoyens. La nécessité de tels investissements pour réduire les inégalités n’est plus à prouver.

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Il arrive que les efforts de pays se voulant plus progressistes en matière fiscale soient déjoués par un système fiscal mondial qui y résiste. Les plus riches prospèrent en abusant de ce système, tandis que les pays et les populations les plus pauvres en souffrent. Les grandes fortunes qui dissimulent leurs avoirs dans les paradis fiscaux privent l’Afrique de 14 milliards de dollars de recettes fiscales par an. Une telle somme suffirait pour couvrir les soins de santé maternelle et infantile qui pourraient sauver 4 millions d’enfants par an. Elle permettrait également d’employer suffisamment d’enseignantes et d’enseignants pour scolariser tous les enfants africains.

Très chers cadeaux fiscaux

Dans une économie plus centrée sur l’humain, les gouvernements s’efforceraient ensemble de stopper la concurrence pernicieuse que se font les pays en réduisant leurs taux d’imposition des sociétés pour attirer les investissements. Les cadeaux fiscaux accordés aux grandes entreprises coûtent 1,1 milliard de dollars par an au Kenya, par exemple, soit près du double de son budget national pour la santé !

Comme beaucoup sur notre continent, j’estime que les entreprises doivent stimuler la croissance et fournir des emplois à nos jeunes. Mais nous avons besoin d’un « bon capitalisme », dans lequel les fruits de l’activité économique profitent à toutes et tous, y compris aux travailleurs et aux communautés locales, et pas seulement à des actionnaires fortunés.

Pour cela, les gouvernements doivent soutenir les entreprises dont les politiques sont favorables aux travailleurs. Souvent, les coopératives et autres entreprises détenues par les salariés offrent à leur personnel de meilleurs salaires et respectent mieux leurs droits. Pour les pays africains, cela implique de soutenir les coopératives agricoles locales, plutôt que les « mégaexploitations » à capital étranger, qui s’emparent des terres des petits agriculteurs et concentrent les bénéfices entre les mains de quelques-uns.

Enfin, il est tout aussi important que les gouvernements promeuvent des politiques permettant à nos femmes et à nos filles de réaliser tout leur potentiel. En Afrique, une économie centrée sur l’humain doit donner la possibilité à nos filles de mener une vie accomplie. Quand ce n’est pas le cas, elles y perdent, mais nous aussi. Il suffit de penser à l’ingéniosité et à la créativité dont notre monde se prive quand les filles sont contraintes de quitter l’école pour piler le maïs et aller chercher l’eau ; ce qui arrive au moment même où vous lisez ces lignes.

La Zambie, plus pauvre malgré la croissance

Il est primordial de réduire le fossé entre les riches et les pauvres pour éliminer la pauvreté, en Afrique et dans le monde. La croissance doit bénéficier au plus grand nombre, notamment aux femmes, au lieu de quelques privilégiés. Les bénéfices de la croissance économique ne peuvent plus continuer à revenir à une élite, comme c’est le cas en Afrique. Des pays comme la Zambie ont connu une augmentation du taux de pauvreté en même temps qu’une croissance économique dynamique.

Les inégalités menacent désormais de faire reculer des progrès âprement acquis sur notre continent. Cependant, en bonne Africaine, je demeure une incorrigible optimiste et garde espoir pour notre avenir.

Notre continent a un potentiel énorme. Conjuguons nos efforts pour faire en sorte que nos économies et nos gouvernements se mettent au service de l’ensemble de nos sociétés.

Winnie Byanyima est directrice exécutive d’Oxfam International. Née en Ouganda, elle est une figure de proue de la défense des droits des femmes, de la gouvernance démocratique et de la consolidation de la paix. Son organisation publie lundi 16 janvier son rapport annuel sur les inégalités, avant le World Economic Forum (sommet de Davos).

 
Le Monde

François Burgat: «La violence dite islamique ne vient pas de l’islam»

François Burgat est directeur de recherche CNRS à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM) et coordinateur du projet européen When Authoritarianism Fails in the Arab Wold (WAFAW). Derrière ces titres et fonctions académiques se trouve l’un des rares chercheurs ayant travaillé aussi longtemps sur autant de terrains du monde arabe : Libye, Algérie, Yémen, Palestine, Égypte, Liban, Syrie…

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De ce parcours, il a tiré un ouvrage intitulé Comprendre l’islam politique. Une trajectoire sur l’altérité islamiste 1973-2016 (éditions La Découverte), qui constitue à la fois une plongée rétrospective dans un parcours de recherches impressionnant et une thèse, aussi élaborée que combative, sur ce que recouvrent aujourd’hui les mots d’islam, d’islam politique ou d’islamisme.

Son approche du phénomène islamiste distingue deux processus. « Le premier s’attache à rendre compte du pourquoi du “retour du parler musulman” dans le monde arabe. Le second rappelle l’extrême diversité des “agirs” qu’autorise ce lexique et, de ce fait, l’inanité des démarches réduisant à la seule référence religieuse les motivations des acteurs de “l’islam politique”. »

Considérant la « plasticité extrême du lexique islamique » dont le spectre peut aller de l’acceptation du régime démocratique par le Tunisien Rached Ghanouchi, leader d’Ennahda, à la volonté de constituer un sanguinaire califat par Abou Bakr al-Baghdadi, François Burgat juge que le « parler musulman aujourd’hui est un lexique, et non une grammaire » rigide.

Mais, pour le chercheur, contrairement au sens commun, « les vertus mobilisatrices de ce lexique musulman retrouvé proviennent moins de sa dimension sacrée que de son caractère endogène », en ce qu’il permet de se réapproprier une culture dont la colonisation a dépossédé le monde arabe. En effet, pour François Burgat « la dépossession culturelle ultime, longtemps non dite, voire, sur la rive nord de la Méditerranée, valorisée au nom de la “civilisation”, n’a ni l’évidence de la domination politique, ni celle de la dépossession foncière ou économique. C’est par ce biais pourtant que la société dominée prend lentement conscience que son univers symbolique est discrédité, périphérisé, marginalisé, et qu’elle est en train de “s’indigéniser” ».

En conséquence, « alors que la doxa du sens commun, cautionnée notamment par la thèse de Gilles Kepel, stipule que la radicalisation sectaire serait le préalable ou la cause de la radicalisation politique », François Burgat propose une lecture strictement inverse dans laquelle « la violence "islamique" ne vient pas de l’islam ».

Cette analyse rend vains les appels réitérés à une « réforme » de l’islam car, écrit-il, « si pour pacifier, on croit qu’il faut réformer la pensée religieuse radicale, on part dans la mauvaise direction, car ce n’est pas en réformant le discours religieux que l’on pacifiera la région, mais bien en pacifiant la région que l’on réformera le discours religieux ».

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Si l’on considère, comme le fait le politiste, que l’islamisme constitue donc moins une dérive religieuse que le « troisième étage de la fusée de la décolonisation » et l’accélération d’un processus de repositionnement du Sud dominé à l’égard du Nord, faire face aux manifestations violentes commises au nom de l’islam impose avant tout un nouveau partage qui reconnaisse la part de l’Occident, et de certaines élites musulmanes qui ont épousé les cadres de lecture forgés ailleurs, dans la fabrication de la terreur qui le frappe aujourd’hui et sorte du « repli cognitif », accéléré depuis les attentats de Charlie Hebdo.

En plus de développer une thèse sans concession « face à la terrible force d’inertie du sens commun », le livre de François Burgat ne dissimule pas les modalités concrètes d’une telle recherche sur des terrains sensibles, ni dans ses conditions matérielles, ni dans l’attrait qu’elle peut exercer sur différentes officines étatiques, ni dans l’affrontement qu’elle peut provoquer vis-à-vis d’autres chercheurs. François Burgat développe ainsi, avec précision, son opposition frontale à la lecture jugée « culturaliste » de Gilles Kepel, mais aussi les limites qu’il perçoit à la manière dont Olivier Roy lit les phénomènes islamistes, notamment la thèse de « l’islamisation de la radicalité ».

 

Edgar Morin: "Humanisons le transhumanisme !"

Le catastrophisme et le transhumanisme constituent les deux futurs antagonistes de notre humanité. Mais ne tombons pas dans les illusions de « l’homme augmenté », estime le sociologue.

Les moteurs couplés qui propulsent le vaisseau spatial Terre science/technique/économie ont déjà commencé à préparer deux futurs antinomiques et pourtant inséparés.

L’un est catastrophique, l’autre est euphorique.

Le processus catastrophique, non certain, mais probable, est ainsi prévisible :

– poursuite de la dégradation de la biosphère, comportant déforestations massives, réduction de la biodiversité, réchauffement climatique, destruction de la fertilité des sols sous l’effet de l’agriculture et de l’élevage industrialisés, pollutions multiples et, par conséquent, dégradations des conditions de vie humaine, sous l’effet de consommations malsaines, d’émanations toxiques, de migrations massives ;

– poursuite d’une économie mondialisée vouée à une croissance aveugle sur ses conséquences, dominée par la finance spéculative, sujette à dérégulation et crises ;

– poursuite de la multiplication et miniaturisation des armes nucléaires et des armes toxiques, et conditions de conflictualité aggravées ;

– poursuite des crises de civilisation occidentale et traditionnelles, et aggravation des angoisses et désespérances qui alimentent les régressions politiques, les régressions mentales, les nihilismes, et fanatismes ;

– poursuite du somnambulisme des dirigeants politiques et économiques concentrés sur l’immédiat et disposant d’une pensée binaire incapable de percevoir et de concevoir la complexité du réel ;

– poursuite du règne des experts au savoir compartimenté et unilatéral et de l’impuissance du monde intellectuel à appréhender les problèmes vitaux de l’humanité.

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Révolution de l’être biologique

Tous ces processus sont voués à s’entremêler, s’entre-renforcer et produire des conflits et, ou, des catastrophes en chaîne.

Toutefois, parallèlement le triple moteur science/technique/économie a déjà commencé à révolutionner l’être biologique et l’être social de l’humanité. En fait le transhumanisme, comme le catastrophisme, a déjà commencé.

Tout d’abord, la possibilité d’allonger la durée de vie individuelle sans vieillissement est déjà envisagée, aussi bien par l’utilisation (encore incontrôlée) des cellules souches, des organes artificiels et sous la surveillance des médecines prédictives.

En second, la possibilité que les robots et machines intelligentes effectuent toutes taches pénibles, ennuyeuses, de sécurité, est également envisageable. Nous avons déjà même des robots de compagnie pour soulager les besoins affectifs.

En troisième lieu, la colonisation d’autres planètes, perspective plus lointaine, est déjà envisageable avec la préparation d’une première colonie pilote sur Mars. L’histoire de l’humanité ayant toujours été incroyable à partir de l’émergence d’Homo sapiens, on ne peut exclure ce qu’ont imaginé les sciences-fictions, la violation de l’espace-temps par une nouvelle découverte.

Toutefois ces trois perspectives sont parasitées par trois mythes ou illusions ainsi qu’une grande ignorance.

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Créations inattendues

Le premier mythe est celui de l’immortalité par rajeunissement indéfini et infini. Or, vu leur aptitude à l’acquisition de défenses et aux mutations, il semble bien que bactéries et virus ne puissent être liquidés et menaceront sans cesse les vies humaines. Les risques inéliminables d’accidents énormes, d’explosions et d’attentats massifs disloqueraient irrémédiablement les corps. De toute façon, notre Soleil mourra, entraînant dans sa mort toute vie sur Terre. Et comme il est hautement probable que notre Univers mourra de dispersion, l’immortalité humaine est un rêve dément que les religions ont sagement placé au ciel.

Le thème de l’homme augmenté, qui est celui du transhumanisme, est une illusion purement technocratique par son caractère quantitatif. Il est dans la ligne de la philosophie politico-économique dominante, qui concentre toute connaissance dans le calcul et met tout progrès dans la croissance. L’immortalité est conçue non comme acquisition d’une sagesse à la limite quasi divine, mais comme quantité de vie infinie (la vraie sagesse est dans la formule de Rita Levi-Montalcini : « Donnez de la vie à vos jours plutôt que des jours à votre vie. ») Le vrai progrès serait dans l’homme amélioré, non dans l’homme augmenté. L’humain a un besoin majeur d’amélioration intellectuelle, morale, affective.

Si nous nous comportons comme des machines triviales dans le métro-boulot-dodo, nous pouvons nous comporter de façon inattendue, y compris dans le métro et le boulot

La troisième illusion, elle prospère aujourd’hui dans la croyance, fortifiée par le big data, en l’algorithmisation de la vie humaine et sociale. Déjà l’esprit techno-éconocrate est persuadé qu’il connaît l’humain, la société, le monde par le calcul, ignorant ce que le calcul ignore : la souffrance, le bonheur, le malheur, la joie, ce qui fait notre humanité. L’idée d’algorithmisation généralisée suppose que tout est contrôlable et prédictible par le calcul. Il suppose que l’être humain et la société sont des machines déterministes triviales, dont on peut connaître les output, autrement dit les comportements, quand on connaît les input, autrement dit les programmes. Or, si nous nous comportons comme des machines triviales dans le métro-boulot-dodo, nous pouvons nous comporter de façon inattendue, y compris dans le métro et le boulot.

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Sauvegarder les vertus du cœur et de l’âme

Toutes les grandes transformations sont venues de créations inattendues, depuis les messages de Bouddha, Jésus, Mohamed, jusqu’à Marx et Deng Xiaoping. De même que la révolution française, ni la révolution d’Octobre, ni l’accession d’Hitler au pouvoir, n’étaient programmées ni prévisibles, de même étaient imprévues les conversions de Péguy et Claudel au christianisme, celles d’Aragon et d’Eluard au communisme, la conversion de l’aristocrate anglais Philby à l’espionnage pour le compte de l’Union soviétique, ou la défection du soviétique Kravtchenko. Aucune grande découverte ou théorie scientifique, à commencer par celle de l’amateur Darwin, n’était prévisible, aucune grande œuvre d’art ne pouvait être prévue à l’avance par le calculateur le plus avisé.

La révolution transhumaniste n’est nullement un fantasme, mais elle est gangrenée dès son début par des leurres majeurs.

Enfin, le transhumanisme ignore que son développement coïncidera avec le développement de forces de chaos et de catastrophes. Ou bien il sera emporté dans une grande régression due aux catastrophes, ou bien il sera isolé dans des réserves protégées et blindées pour une élite du pouvoir et de la richesse, tandis que le monde autour s’effondrerait. Ainsi le transhumanisme deviendra inhumain.

Mais de toute façon, s’il n’est pas trop tard pour changer de voie et en même temps humaniser le transhumanisme, c’est-à-dire non seulement sauvegarder les vertus du cœur et de l’âme, mais lui donner un grand supplément du cœur, d’âme, une pensée qui soit complexe. Comment changer de voie pour minimiser les catastrophes et humaniser le transhumanisme sans une grande et profonde réforme intellectuelle et morale ? Comment sauver l’humanité tant qu’on ne saurait réguler la science, la technique, l’économie ?

Edgar Morin est sociologue et philosophe. Directeur de recherche émérite au CNRS, il a récemment fait paraître Pour une crisologie (L’Herne, 2016) et Sur l’esthétique (Robert Laffont, 2016)

 
Le Monde

Babacar Justin Ndiaye : Du Burkina Faso au Burkina Foutoir mijoté par Blaise

L’après-Blaise ancre, chaque jour, le Burkina Faso dans une bourrasque intermittente et infernale. L’agenda du chaos est surchargé. Hier, une prise d’otages tragique dans un luxueux hôtel de la capitale diffusait la peur. Aujourd’hui, les attaques meurtrières contre les positions de l’armée dans la partie semi-désertique du pays et les infiltrations déstabilisatrices le long de la frontière ivoirienne collent la fièvre obsidionale, c’est-à-dire une psychose d’assiégés, aux tenants du pouvoir à Ouagadougou. Bref, le tournis est à son paroxysme, chez les plus hautes autorités de l’Etat burkinabé, avec l’arrestation mouvementée et sanglante de suspects hors du commun (des malabars militairement formés) par des gendarmes en faction sur un pont.

Largement suffisant pour que le ministre d’Etat, ministre de la Sécurité intérieure, Simon Compaoré, monte au créneau, sonne l’alerte maximale et dénonce une tentative de déstabilisation des institutions suivant trois plans (A, B et C) dont la mise en œuvre serait, aux yeux des spécialistes, totalement cauchemardesque, tant au niveau du Burkina qu’à l’échelle sous-régionale. En effet, l’assaut projeté contre le Palais présidentiel de Kosyam par une poignée d’hommes principalement venus de l’extérieur, l’éclatement concomitant d’une mutinerie dans quelques garnisons de la capitale et des provinces et, enfin, la dévastation programmée de la Prison militaire n’aboutiraient pas à une prise viable et durable du Pouvoir, mais à un gigantesque chaos qui transformerait le Burkina Faso en Burkina Foutoir. Pire, une telle perspective – à ne pas écarter définitivement – offrirait le Burkina (sur un plateau d’argent) aux djihadistes solidement sanctuarisés au Nord-Mali mais en perpétuelle balade dans le Sahel. Un scénario sombre qui ne dissuade ni les acteurs extrémistes ni les commanditaires revanchards des tentatives répétées de déstabilisation du régime du Président Christian Roch-Marc Kaboré.

Davantage que les objectifs des comploteurs, ce sont les suspects sous les verrous et les suspicions hors des frontières qui renseignent sur les évènements. A cet égard, la proximité entre la date des entretiens Blaise Compaoré-Henri Konan Bédié (le 10 octobre) et celle de l’annonce de l’arrestation des infiltrés (le 21octobre) taraudent l’esprit des responsables burkinabés qui y décèlent la première activité publique de l’ex-maitre du Faso, jusque-là inerte et effacé dans son exil abidjanais. Un tête-à-tête Bédié-Compaoré dont le prologue a été délibérément surmédiatisé et l’épilogue enveloppé d’un silence lourd d’interrogations. Pourquoi une telle mise en scène qui mixe une dose de médiatisation et un volet de mystère ? Seule Mami Watta pourrait répondre à cette question. Par conséquent, bonjour les conjectures les plus noires !

Certes, Bédié ne préside pas présentement aux destinées de la Côte d’Ivoire ; toutefois sa communion politique et son entente stratégique avec le Président Ouattara au sein du Rassemblement des Houphouêtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP fondé en février 2005), suggèrent que les deux leaders s’activent comme deux larrons en foire. Leur complicité autour de la nouvelle Constitution en est, d’ailleurs, une réelle illustration. Il s’y ajoute que lors d’un sommet africain, Alassane Ouattara a fait au Président de la Transition, Michel Kafando, la confidence que voici : « Je dois beaucoup à Blaise ». Y compris un renvoi d’ascenseur. Une dette partiellement remboursée, puisque que l’ancien réfugié et nouveau citoyen ivoirien s’appelle désormais Blaise Kouamé Compaoré. C’est ce qu’on lit sur son passeport. Last but no least, la bonne mine et la fraicheur physique (le toujours beau Blaise) n’annoncent ni un repos ni une résignation ; encore moins une extinction des ambitions. A ce propos, Blaise Compaoré (il n’était pas encore Blaise Kouamé) disait, dans les années 90, à un ambassadeur d’Algérie, dans la solitude de son bureau : « Excellence, nous les Présidents africains sommes tous programmés pour être ensuite déprogrammés ». Glaçante vérité ! Question : lui le programmé-déprogrammé se sent-il maintenant reprogrammé ?

Le syndrome congolais – perte et reconquête du pouvoir par Denis-Sassou Nguesso via la guerre civile – étant difficilement transposable au Burkina, il va sans dire que le régime, en place à Ouagadougou, redoute un 18 Brumaire burkinabé orchestré par le CDP et le RSP, c’est-à-dire l’ex-Parti politique et l’ancienne Garde prétorienne de Blaise Kouamé Compaoré. L’angoisse du triumvirat dirigeant (le chef de l’Etat, Marc Kaboré, le Président de l’Assemblée nationale, Salif Diallo, et le Ministre d’Etat, Simon Compaoré) est palpable et, surtout justifiée, au vu des leviers disponibles pour la subversion politico-militaire. Le Régiment de Sécurité Présidentielle (RSP) est dissous et dispersé dans les régions militaires. Cependant, des éléments déserteurs éparpillés entre la Côte d’Ivoire, le Mali et le Togo restent toujours en contact secret avec les inconditionnels de Blaise camouflés dans l’armée. Tous se considèrent comme les gardiens de l’âme et les sentinelles de la légende du Régiment. C’est donc, sans aucune surprise, que l’Adjudant-chef Gaston Coulibaly figure parmi les infiltrés arrêtés par la Gendarmerie. Au sein du mort-vivant RSP, les sous-officiers vouent aux officiers supérieurs (Gilbert Diendéré, Boureïma Kéré et autre Aziz Korogho) un respect qui frise la vénération.  

De son côté, le Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP) tient la dragée haute face au régime. Son Président intérimaire Achille Tapsoba est clair : « Jamais nous ne renierons Blaise ». Déclaration faite à l’issue du Bureau politique du 26 septembre 2016. Sans commentaires. Absent de la présidentielle de 2015, le CDP est implanté dans tout le pays et sponsorisé par des argentiers vivant en exil. Parmi ceux-là figure, en bonne place, Mme Alizéta Ouédraogo, richissime femme d’affaires et belle mère de Blaise Kouamé Compaoré. D’aucuns disent que c’est elle qui, depuis l’Etranger, torpille la politique économique du Président Kaboré, en téléguidant le Patronat burkinabé vers le désinvestissement. D’où l’atonie ambiante au plan social.

Le regain d’activités des ennemis de la démocratie burkinabé n’est pas stratégiquement fortuit. Bien au contraire. La pression subversive s’amplifie au moment où les failles, les faiblesses et les vulnérabilités s’amoncellent à Ouagadougou. D’abord, la santé de deux des trois personnages du triumvirat, fondateurs du MPP et tombeurs de Blaise, est chancelante. Le ministre d’Etat en charge de la Sécurité, Simon Compaoré, est malade. Cet ancien maire de la capitale travaille avec difficulté et marche péniblement. Il est miné par la maladie. Moins affecté que Simon, le patron des députés, Salif Diallo, n’a pas visiblement une meilleure santé. Ce juriste formé dans les facultés de Dakar est un animal politique intellectuellement alerte mais physiquement diminué. Ensuite, les conspirateurs tablent sur la vulnérabilité que représentent les divergences de vues et, surtout, la dégradation inexorable des relations entre le Président de la république et le Président de l’Assemblée nationale. En un mot, les nostalgiques et les revanchards de tout acabit, trouvent que le mur d’en face se lézarde et, du coup, leur offre des opportunités de destruction ou de franchissement sans précédent.

Evidemment, les menaces intérieures et extérieures sont bien prises très au sérieux, à Ouagadougou. Mais l’appareil policier est en interminable restructuration. Le renseignement, jadis coordonné par le Général Diendéré, reste le talon d’Achille du régime qui cafouille encore dans ce domaine. Une prudente réorganisation est en cours avec la nomination du Colonel François Ouédraogo à la tête des services secrets rattachés à la Présidence du Faso. Face à l’avalanche de menaces aux frontières et au regard du nombre croissant de secousses intérieures, le Burkina a, un moment, envisagé de s’attacher les compétences de Honoré Gbanda, l’excellent patron des services de renseignement du Président Mobutu. Un homme surdoué qui est consulté par plusieurs chefs d’Etat d’Afrique centrale et de l’Ouest. Le choix n’a pas prospéré, puisque Honoré Gbanda est très lié au régime des Eyadema (père et fils) qui accueille à Lomé, l’épouse du Général Diendéré, Madame Fatou Diendéré née Diallo, ex-commissaire de la Police burkinabé. Prudence et vigilance tous azimuts !

Babacar Justin Ndiaye

Dakaractu

 

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