Notre identité est de relation (Edwy Plenel)

Marine Le Pen a pris prétexte d’incidents mineurs mais surmédiatisés après les matchs de qualification de l’équipe d’Algérie au Mondial pour désigner à la vindicte xénophobe nos compatriotes d’origine algérienne. Face au silence assourdissant de nos gouvernants, voici notre réponse, défense d’une identité française tissée de relation entre ici et là-bas.

 Invitée, dimanche 29 juin, du « Grand Rendez-Vous Europe 1, i-Télé, Le Monde », la présidente du Front national a affirmé qu’il fallait « maintenant mettre fin à la double nationalité » et dénoncé « l’échec total de la politique de l’immigration ». Visant les supporteurs en France de l’équipe d’Algérie, assimilés en bloc à des « Franco-Algériens », elle a proposé, sous la forme d’impératifs catégoriques, leur exclusion de la communauté nationale : « Il faut supprimer la double nationalité. Il faut arrêter l'immigration (…). Il faut supprimer l'acquisition de la nationalité automatique au motif qu'on naît sur le territoire français » (lire ici).

Confirmant que l’exacerbation de la haine entre opprimés est le fonds de commerce du Front national, au service d’un ordre d’injustice et d’inégalité, ces propos xénophobes n’ont suscité aucune protestation officielle. Comme si nos gouvernants n’avaient qu’un pauvre silence à opposer à ce discours d’exclusion qui, depuis trente ans, ne cesse d’imposer son agenda à notre vie publique. Alors qu’il faudrait, au contraire, se battre front contre front, imaginaire (de solidarité) contre imaginaire (de séparation), horizon (de perdition) contre horizon (d’émancipation).

C’est ce chemin que propose avec entêtement Mediapart, et que j’ai récemment tenté de résumer dans l’un des chapitres de Dire non (Don Quichotte, 2014), intitulé précisément « L’horizon ». En réponse à la xénophobie frontiste, je le republie ici, in extenso. Par solidarité avec nos compatriotes d’origine, de culture ou de nationalité algérienne. Et en invite collective à dresser face aux régressions d’une identité d’exclusion la puissance d’une identité de relation.

Irrationnelles et délétères, la haine et la peur, ces passions dévorantes de l’inégalité, ne se raisonnent pas. Elles peuvent, au mieux, se dépasser et se conjurer par des dynamiques et des solidarités qui élèvent et réveillent, comme l’on s’échapperait d’un marécage ou comme l’on sortirait d’un cauchemar. Des imaginaires de fraternité, des horizons de liberté, des lignes de fuite et des échappées belles.

« Qu’est-ce qu’être français ? » J’ai toujours eu beaucoup de mal à répondre à la question ainsi formulée. Je peux dire quelle idée j’ai de la France, quelle idée j’ai du monde, quelle expérience j’ai de l’une et de l’autre, je peux raconter un parcours, mais je ne sais pas définir ce que serait une identité nationale au singulier, épinglée, encagée et étiquetée comme le serait un papillon de collection, ainsi sortie de tout contexte historique, de toute histoire particulière, de tout itinéraire singulier.

Pourquoi ? Tout simplement parce que je ne crois pas qu’il y ait une identité française qui puisse ainsi se réduire à une formulation unique et univoque. Parce que cette identité, la nôtre, dans la diversité de notre peuple, est justement faite de mouvements et de déplacements, de passages et d’évolutions, de croisements et de rencontres. Bref, tout le contraire de la fixité et de l’immobilité – le pluriel plutôt que l’un, le divers plutôt que le même.

C’est ce que ce Mediapart avait proclamé, fin 2009, lors du prétendu débat sur l’identité nationale voulu par Nicolas Sarkozy dans un appel, largement signé (d’Olivier Besancenot à Dominique de Villepin, donc de l’extrême gauche à la droite gaulliste) et intitulé « Nous ne débattrons pas », qui disait notamment : « Affaire publique, la nation ne relève pas de l’identité, affaire privée. Accepter que l’État entende définir à notre place ce qui nous appartient, dans la variété de nos itinéraires, de nos expériences et de nos appartenances, c’est ouvrir la porte à l’arbitraire, à l’autoritarisme et à la soumission. La République n’a pas d’identité assignée, figée et fermée, mais des principes poli- tiques, vivants et ouverts. C’est parce que nous entendons les défendre que nous refusons un débat qui les discrédite. Nous ne tomberons pas dans ce piège tant nous avons mieux à faire : promouvoir une France de la liberté des opinions, de l’égalité des droits et de la fraternité des peuples. »

Pour échapper aux monstres qui nous rabaissent, pataugeant dans leurs marécages, aveugles et ignorants, il nous faut donc un horizon. Désigner cette ligne rêvée dont la quête élève et relève, emporte et exalte, à la manière d’un appel d’air et d’une envie d’espace. La voici : illustrer le mouvement, défendre le déplacement, tisser ensemble cet imaginaire commun de l’ici et de l’ailleurs, du très proche et du plus lointain. « Je ne peins pas l’être, je peins le passage », cette phrase de Montaigne dans ses Essais pourrait nous servir de fil conducteur, tout comme cette autre, du même, pourrait valoir feuille de route : « On dit bien vrai qu’un honnête homme, c’est un homme mêlé. »Croiser nos passages et donner à voir ce qu’ils ont mêlé en nous. Par où sommes-nous passés ? De quoi sommes-nous les passeurs ?

 Cette question du déplacement – entre pays, histoires, régions, lieux et espaces, origines et cultures, paysages et nourritures, croyances et communautés, etc. – recouvre une interrogation vitale qui ne se réduit pas à l’anecdote de parcours géographiques ou culturels. Se déplacer, ce n’est pas forcément bouger dans l’espace, c’est d’abord se mouvoir en esprit. Quand, dans son fameux Abécédaire, le philosophe Gilles Deleuze définit le sens pour lui du mot « Gauche », il répond que c’est regarder au-delà du coin de la rue, au-delà de son quartier, au-delà de son environnement immédiat, bref que c’est se préoccuper de l’autre et du lointain, de l’éloigné ou de l’étranger, du différent et du mystérieux. Oui, le déplacement, et son corollaire, la relation, est une question éminemment politique – l’envers des fixités mortifères et des clôtures guerrières.

La France que j’évoque et convoque ici est à ce croisement-là. Celui du creuset et de la relation : du mélange des origines et de l’invention des possibles. C’est une France du mouvement, et non de l’immobilité. Du branchage, plutôt que de la souche. De la relation, et non de la racine. Loin d’être abstraite, cette vision de la France est indissociable de son histoire concrète, qu’il s’agisse de la façon dont s’est constitué son peuple, par migrations successives, que de la manière dont s’est inventée la République, dans le souci du monde. Le déplacement des hommes accompagne le mouvement des idées. D’emblée se dessine ici la ligne de partage entre le nationalisme et le patriotisme, entre d’une part l’exaltation essentialisée et mythifiée d’un peuple, qui construit le repli et alimente la peur, et d’autre part l’exigence critique envers son propre pays, qui cherche l’ouverture et nourrit l’espoiret favorise leur circulation.

De Montesquieu à Fanon, en passant par la France libre

Vous souvenez-vous de la fameuse pensée de Montesquieu qui, au XVIIIe siècle, donne le pas à la famille sur l’individu, à la patrie sur la famille, à l’Europe sur la patrie et, pour finir, au genre humain sur l’Europe ? « Si je savais quelque chose utile à ma patrie, et qui fut préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime. » Par-delà ses évidentes impasses et ses aveuglements occidentaux, dont la traite et l’esclavage sont le plus criminel résumé, la France des Lumières, alors pays le plus peuplé d’Europe et le plus dynamique démographiquement, nous ancre dans ce rapport au monde qui fonde et façonne, en retour, la nation elle-même. La Révolution française en sera le fruit.

Plus près de nous, au 31 juillet 1943, sur l’ensemble des Forces françaises libres, on comptait 66 % de soldats coloniaux, 16 % de légionnaires pour la plupart étrangers et, selon les termes d’époque qui, hélas, font retour, seulement 18 % de « Français de souche ». Quand je m’amuse à dire, dans des débats, que notre France est d’origine étrangère, ce n’est pas une plaisanterie. Sans compter la résistance intérieure où les étrangers, des FTP-MOI (pour « main-d’œuvre immigrée ») aux républicains espagnols, étaient déjà en grand nombre, les troupes militaires qui vont permettre au général de Gaulle de réussir son pari politique en plaçant la France à la table des vainqueurs alors que la perdition morale de ses élites dirigeantes dans la collaboration aurait dû logiquement la mettre dans le camp des vaincus, ces troupes donc, les FFL, venaient à plus de 80 % des ailleurs coloniaux et des lointains étrangers.

Sans eux, sans ces diverses humanités portées à son secours, la France ne serait pas devenue depuis l’après-guerre mondiale – sur le papier constitutionnel, du moins, tant nous en sommes loin dans la réalité – une République « démocratique et sociale » qui assure l’égalité devant la loi de tous ses citoyens « sans distinction d’origine, de race ou de religion » et qui « respecte toutes les croyances ». De ce sursaut provoqué par l’événement, défi déplaçant des hommes qui eux-mêmes finissent par déplacer des montagnes, pari les obligeant à penser contre eux-mêmes pour aller au meilleur de leur être, André Malraux soulignait la trace dans Les Chênes qu’on abat, ce récit crépusculaire de ses derniers échanges avec le général de Gaulle. « On ne pourra pas oublier que j’ai accueilli tout le monde », lui confia l’homme de l’appel du 18 juin 1940 alors qu’ils évoquaient ensemble cette « légion étrangère » qu’étaient, de fait, les troupes qui, en la relevant, ont fait la France qu’aujourd’hui nous défendons.

Parmi ces soldats venus au secours de la France depuis les ailleurs coloniaux, il y avait le Martiniquais Frantz Fanon, parti volontairement, en 1943, à dix-sept ans à peine, rejoindre au Maroc les Forces françaises libres. Fanon, ce futur psychiatre qui, dans les années 1950, épousera la cause de l’indépendance algérienne tant cette France, pour laquelle il avait combattu, n’avait pas été au rendez- vous de sa promesse, se battant contre le nazisme mais persistant dans le colonialisme. Fanon, l’auteur en 1961, juste avant de mourir, des Damnés de la terre, ce manifeste du Tiers-Monde qui, malgré les déceptions et trahisons des indépendances, restera comme le superbe chant des libérations nécessaires. Fanon, surtout, dont le premier livre, Peau noire, masques blancs, paru en 1952, est sans doute le meilleur antidote aux aveuglements monstrueux qui dressent une souffrance contre une autre, s’appuient sur des crimes pour en nier d’autres, s’acharnent à monter l’une contre l’autre des humanités qui devraient unir leurs vigilances.


On y lit ceci notamment, utile rappel que la haine de l’autre est toujours une perdition de soi : « C’est mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, qui me le rappelait un jour : “Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.” Et je pensais qu’il avait raison, universellement, entendant par là que j’étais responsable, dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors, j’ai compris qu’il voulait simplement dire : un antisémite est forcément négrophobe. » Je ne me lasserai jamais de citer Fanon, tant ces évocations montrent combien, quels qu’en furent les violences ou les égarements, le refus du colonialisme, tout autant que du fascisme ou du nazisme, pouvait élever la conscience et porter l’humanité au plus haut.

« Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose, proclame-t-il aux dernières pages de Peau noire, masques blancs : Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir l’homme, où qu’il se trouve. » Oui, où qu’il se trouve... Et Fanon d’ancrer cette proclamation de foi dans le refus, justement, de se « laisser ancrer », déterminer pour toujours ou fixer à jamais. Ce qu’il résume dans une formule poétique qui vaut programme politique : « Il ne faut pas essayer de fixer l’homme, puisque son destin est d’être lâché. »

De Montesquieu à Fanon, en passant par la France libre, ce que nous disent ces souvenirs, c’est que le déplacement est au meilleur de notre tradition républicaine : l’affirmation d’un rêve de soi par un désir du monde. Et que c’est précisément ce que cherchent à effacer, dans nos mémoires actives, les politiques identitaires de surenchère avec l’extrême droite. Or, dans cet effacement, c’est carrément l’histoire de France qui s’efface, son histoire réelle, vivante et concrète, faite à échelle d’humanités croisées et mêlées par ses populations travailleuses et besogneuses, loin de ces récits mythiques construits pour imposer un imaginaire qui conforte l’ordre d’en haut, ses rois et ses présidents, ses vainqueurs en somme, ses dominants et ses possédants.

Quand j’aime à dire que je suis un Breton d’outre-mer, ce n’est pas seulement un constat factuel dont atteste le parcours familial. Cette formule est aussi une façon voilée d’exprimer que l’immigration n’est aucunement étrangère aux autochtones que nous croyons ou prétendons être. Avant même de se projeter sur le monde de façon dominatrice et prédatrice, la France s’est construite comme un empire à l’intérieur des frontières de ce qui est, aujourd’hui, notre hexagone géographique : en conquérant, en annexant, en uniformisant, en assimilant, en soumettant, en réprimant, etc. Longtemps terre de misère et d’ingratitude, la Bretagne témoigne de ces lentes migrations intérieures qui firent la France, son peuple et son histoire, avant les immigrations européennes, puis coloniales et, enfin, postcoloniales.

Plutôt que Le Cheval d’orgueil de Pierre-Jakez Hélias, paru en 1975, il faut lire le plus récent Fils de ploucs de Jean Rohou – brillant universitaire et spécialiste de Racine qui, enfant, ignorait le français quand il est entré à l’école primaire – pour prendre la mesure de cette longue durée de pauvreté et de mépris. Un mot de notre langue en est toujours la butte témoin : « baragouiner », qui signifie tout simplement parler mal et, d’abord, parler mal notre langue. Il vient de l’accolage de deux mots bretons, deux mots vitaux que prononçaient les paysans fuyant les disettes et venus vendre en ville leur force de travail : « bara » et «gwin», autrement dit « du pain » et « du vin ». « Baragouiner », c’est donc ce mot dédaigneux qui désigne le parler maladroit de l’étranger intérieur, ce migrant du dedans que fut le Breton, méprisé socialement et culturellement comme va l’illustrer, au début du XXe siècle, Bécassine, ce personnage de bande dessinée, un peu pataud et borné, officiant comme servante à la ville.

Utile rappel linguistique à destination de ceux qui, aujourd’hui, imposent aux étrangers qui veulent rejoindre notre pays de d’abord savoir parler notre langue. Comme si le meilleur apprentissage d’une langue étrangère n’était pas sa fréquentation quotidienne, dans le pays même, au contact de ses habitants ? Et comme si, surtout, nous n’étions pas tous, peu ou prou, descendants de Français qui, de la Bretagne à l’Occitanie, n’avaient pas d’abord baragouiné notre langue, laquelle, alors, leur était étrangère ? L’étranger, ce fut donc nous, aussi. Tout comme il est vrai que l’étrange n’est pas toujours en pays étranger. Et de cette prise de conscience naissent des échappées et des libertés qui, loin d’accabler ou de culpabiliser, libèrent et émancipent, permettent d’inventer et de ressourcer.

Poser la question coloniale, c’est penser la question sociale

Roman français le plus universellement connu parmi la production du siècle passé, L’Étranger en offre une illustration littéraire. Dans cette fiction, comme dans toute la littérature d’Albert Camus – dont son pays, l’Algérie alors colonisée, fut la matrice –, l’autre, c’est l’Arabe, et il n’a pas de nom. Tous les autres ont des noms, lui, non. Il n’est que l’Arabe, l’Arabe, l’Arabe... Cet anonymat exprime évidemment le rapport colonial, de domination et d’exclusion, jusqu’à l’effacement de l’autre : quand les colons sont des individus différenciables, les indigènes ne sont qu’une masse indistincte.

Mais, en même temps, le roman de Camus brouille ces repères qu’il a l’air de respecter, les déplace et les emmêle, laissant entrevoir que ce rapport colonial crée de l’étrangeté aussi bien chez le colon lui-même. Le héros de L’Étranger est un modeste employé colonial, un « petit Blanc » en somme, c’est-à-dire l’un de ceux qui sont, malgré tout, au-dessus de la masse de la société indigène, mais qui, cependant, vit l’angoisse d’être étranger à son propre monde. Étranger, si à part qu’il va être condamné à mort, lui, un employé colon, pour avoir tué dans une bagarre stupide un Arabe sans nom. C’est évidemment impensable dans la réalité coloniale, mais, dans la fiction de Camus, il est bel et bien condamné parce qu’étranger, étranger à sa famille et aux siens, à son monde en somme.

La critique militante et sartrienne a beau avoir souligné les ambiguïtés et les silences de Camus durant la guerre d’Algérie, dans les faits, ce fut plus compliqué, comme l’illustre aussi bien son compagnonnage anarchiste et libertaire que la tentative courageuse de ceux qu’on appela « les libéraux d’Alger », parmi lesquels certains de ses amis dont le peintre Jean de Maisonseul qui restera dans l’Algérie indépendante jusque dans les années 1970. Reste surtout ce message à double détente de L’Étranger : comment l’étrangeté du rapport colonial, dont témoigne l’invisibilité de l’autre (« l’Arabe »), fait en même temps du colon lui-même un étranger au monde, comment elle le transforme et le déplace, comment elle le conduit dans une impasse mortelle.

Le rapport colonial n’est jamais univoque : il modifie tous ses protagonistes, pour le meilleur ou pour le pire. Personnellement façonné par cette histoire coloniale, mais dans la solidarité avec les peuples colonisés, alors même qu’elle basculait dans l’effondrement final de l’empire français – la fin de cette « très grande France » qui avait nourri l’imaginaire de plusieurs générations –, je pense souvent à L’Étranger non pas comme le roman de l’absurde condition humaine mais, à la manière viscontienne – le film éponyme de Luchino Visconti date de 1967 –, comme celui de l’impossible relation humaine dans une société durablement traversée par la domination d’une population sur une autre, d’une partie du peuple sur une autre. Ce que nous montre Camus, peut-être à son insu, c’est que la colonisation est aussi, quoique différemment bien sûr, un déplacement pour le colon, pas seulement pour le colonisé. Ils sont tous deux embarqués, colon et colonisé, sur le même bateau, même si ce n’est pas sur le même pont. Et, pour le colon en l’occurrence, ce déplacement révèle un égarement et une défiguration qui peuvent aller jusqu’à en faire un étranger auprès des siens. L’humanité indigène lui étant devenue étrangère, il en devient étranger à l’humanité tout court.

Pour reprendre la formule de Frantz Fanon, le rapport colonial voudrait « fixer » l’homme quand il faudrait le lâcher. Il lui assigne sa place, l’insère dans une hiérarchie, l’immobilise dans un rôle fait de distances et de préséances, d’inégalités et de privilèges. C’est en ce sens que la question coloniale et son décryptage sont toujours d’actualité tant ce passé-là travaille encore notre présent. Sur la longue durée, la question coloniale est une clef essentielle de compréhension de nous-mêmes dans notre rapport au monde. J’entends par là la façon dont la France s’est construite depuis plusieurs siècles dans sa relation avec les autres nations, peuples, cultures.

Poser avec insistance la question coloniale, ce n’est pas seulement penser la question de l’émancipation des nations dominées ou occupées par d’autres – si ce n’était que cela, elle serait potentiellement derrière nous avec le progressif décentrement du monde par rapport à son ancien pivot européen. Non, poser la question coloniale, c’est penser la question sociale, elle-même indissociable de la question démocratique, comme indissolublement imbriquée à la reconnaissance de la diversité de notre peuple. Notre peuple tel qu’il fut construit et produit, tel qu’il est toujours façonné et enrichi par une longue histoire de conquête et de découverte, d’empire pour le pire, de rencontre pour le meilleur. S’arc-bouter sur la question coloniale, ses héritages parfois inconscients et ses représentations toujours actives, refuser qu’on la glorifie ou qu’on la diabolise, c’est affronter vraiment, dans toute son ampleur, la question sociale, telle qu’elle se vit dans nos villes et nos usines, nos quartiers et nos entreprises.

Or l’inconscient politique français, à droite comme à gauche, a été façonné par le rapport colonial, comme un piège dont il n’arrive pas à se défaire. Et ce piège ne joue pas qu’en politique extérieure – notre relation au monde, à l’Afrique notamment, plus intéressée que solidaire –, il est tout autant ravageur à l’intérieur. Non seulement sur la façon dont la France vit, accueille et assume la diversité de son peuple, tel qu’il est, divers d’origine, d’apparence et de croyance. Mais aussi sur la manière dont le peuple a accès à la politique, laquelle est aujourd’hui confisquée par un présidentialisme délétère dont on oublie qu’il est lui-même le produit de nos crises coloniales, comme une sorte d’état d’exception dont nous ne serions pas encore débarrassés.

Pas de France libre, je l’ai rappelé, sans troupes coloniales. Pas de réussite de la ruse gaullienne qui permit à la France de siéger à la table des vainqueurs sans empire colonial. Mais ce fut la première occasion manquée : droite et gauche confondue, à de rares exceptions près, la France officielle n’en a pas tiré les leçons. Les drames de Sétif et Guelma en 1945, de Madagascar en 1947 en sont l’empreinte sanglante. Quand l’empire britannique se retire en bon ordre, tissant pour l’avenir les liens du Commonwealth, elle s’est au contraire accrochée au-delà du raisonnable, s’entêtant dans des guerres perdues d’avance, de l’Indochine à l’Algérie, où même d’anciens résistants allaient perdre leur âme, torturant à leur tour d’autres résistants. Et ne refaisons pas l’histoire en érigeant à De Gaulle une statue de décolonisateur, tentation d’autant plus forte que la gauche de gouvernement, celle de Guy Mollet et, déjà, de François Mitterrand, s’était déconsidérée en Algérie, lâchant la bride aux ultras.

Certes, de Gaulle fut plus pragmatique, moins aveuglé, mais il n’en est pas moins arrivé au pouvoir en se juchant sur les épaules des partisans de l’Algérie française. Et il aura mis quatre ans à se convertir ou à se résigner à une indépendance dont aucun document historique ne permet de dire avec certitude qu’il s’agissait de sa pensée cachée dès 1958. Si l’on excepte le cas portugais, ce fut non seulement la plus tardive, mais la pire des décolonisations. Au moins ce qui restait en Afrique de l’empire portugais s’est-il défait, à partir de 1974, sous l’effet d’une révolution démocratique, dite des œillets, qui plus est portée par des militaires ! Alors qu’en France nous devons à cette interminable crise coloniale, devenue une guerre civile, des institutions d’exception, portées par un général imbu de son pouvoir personnel et incluant jusqu’à aujourd’hui, avec l’article 16 de la Constitution, la possibilité d’un coup d’État légal. Sans compter que nous sommes toujours la seule nation à revendiquer tout autour de la planète des colonies directes avec d’inévitables crises récurrentes qui ravivent non pas un simple imaginaire colonial, mais libèrent aussi une violence propre aux situations coloniales, comme l’ont illustré, dans les années 1980, les tragédies de la Nouvelle-Calédonie.

Poétique de la relation, politique des humanités

Aussi l’imaginaire que nous devons chérir et cultiver, c’est celui que tisse Edouard Glissant dans toute son œuvre, en défendant cette poétique de la relation qui est aussi une politique des humanités, de leurs diversités et de leurs similitudes, de leur ressemblances et de leurs différences. Dans l’une des œuvres de jeunesse de cet immense poète, dont la poétique porte une politique, le programme était déjà fixé, dès les années 1950. Notre horizon en somme. Revenant dans Soleil de la conscience sur la « solution française » dans laquelle il était engagé depuis qu’il avait quitté la Martinique pour Paris, il anticipait notre vision d’une France qui ne serait pas fermée à elle-même en se fermant aux autres : « Je devine peut-être, écrivait-il, qu’il n’y aura plus de culture sans toutes les cultures, plus de civilisation qui puisse être métropole des autres, plus de poète pour ignorer le mouvement de l’histoire. Et déjà, inscrite dans l’effort qui m’est particulier, je ne peux plus nier l’évidence que voici, dont le mieux est de rendre compte de manière imagée : à savoir qu’ici, par un élargissement très homogène et raisonnable s’imposent à mes yeux, littéralement, le regard du fils et la vision de l’étranger. »

La créolisation du monde que Glissant, chantre de l’identité-relation contre l’identité à racine unique, de l’identité qui rapproche contre celle qui nécrose, appelle en même temps qu’il la constate nous indique le chemin du sursaut, de l’émancipation et de l’invention. C’est celui de la trace qu’emprunte l’esclave marron pour échapper à la servitude et quitter la plantation, laquelle n’est pas seulement un système de domination mais aussi un système de pensée. « Je peux changer en échangeant avec l’autre, sans me perdre pourtant ni me dénaturer », aimait répéter le poète. Cet imaginaire que je convoque dans son sillage n’est en rien de perdition, d’égarement ou d’isolement. Se déplacer en pensée comme en humanité, assumer les déplacements qui nous ont construits comme ce peuple riche et divers, ce n’est aucunement renoncer à avoir une identité, un lieu où se poser, un milieu où s’installer. C’est simplement les inscrire dans une dialectique du passage et de la relation, de l’échange et du partage, de la rencontre et de la conversation.

Loin de nous égarer, ce chemin-là est totalement en prise avec nos inquiétudes d’aujourd’hui, celles d’une Europe, d’une Union européenne qui ne réussit pas à supplanter les États-Nations faute d’avoir su porter la réponse sur leur terrain d’efficacité : la politique et, notamment, ses possibles démocratiques, ses espérances sociales. Marchant sur la tête, cette Europe de la finance et des marchés recrée du nationalisme, de l’exclusion, de la fermeture et, donc, potentiellement de la violence. Abstraite et lointaine, elle nourrit ce sentiment populaire d’un cosmopolitisme des riches et des puissants, des oligarques en somme, de ceux qui ont les moyens et qui s’approprient le bien commun, lequel sentiment mine sourdement les solidarités et ruine sournoisement les internationalismes.

C’est là que la pensée de la relation de Glissant indique une échappée inédite, à rebours de cette course vaine à la puissance où l’Europe s’est épuisée comme si elle rêvait d’être une supra-Nation, un super État-Nation qui prolonge inutilement les dérives et les aveuglements de cela même dont les catastrophes européennes du XXe siècle furent le produit. L’Europe du marché conduit inéluctablement à l’Europe forteresse, et c’est d’ailleurs ainsi qu’elle fut défendue par François Mitterrand lors du référendum sur le traité de Maastricht en 1992. Alors que l’Europe devait inscrire une relation nouvelle entre nos divers peuples et entre notre continent et le monde, elle fut promue sur le registre de la protection et de la sécurité, donc de la peur du monde, de la crainte de ses mouvements imprévisibles, et du coup de leur mise à distance.

À l’inverse, Edouard Glissant propose de risquer le monde et les autres pour mieux être soi-même au monde et aux autres. En clair, pour ne pas se perdre. Dans le prolongement de Gilles Deleuze et de Félix Guattari, il suggère un imaginaire archipélique qui recrée du lien entre le national et le continental, entre le particulier et l’universalisable, entre le proche et le lointain. Ce qu’il résumait d’un trait : l’île suppose d’autres îles. Ce pourrait être ça, l’Europe de notre France : un archipel de nations et de régions qui ne serait pas une machinerie de puissance, qui accueillerait la faiblesse et la fragilité, bref qui ferait du divers son identité même.

Un Breton, qui n’était pas spécialement progressiste, loin de là, avait mis avant d’autres les mots justes sur cet imaginaire. Il s’agit de Victor Segalen, l’auteur des Immémoriaux, ce médecin poète qui, à Tahiti, sauva de la destruction des œuvres majeures de Gauguin après son décès aux îles Marquises. Dans son Essai sur l’exotisme, qui date de 1908 et qui est en fait une réfutation minutieuse de l’exotisme colonial ou touristique, il défend « une esthétique du divers ». Une esthétique du divers où il s’agit de cultiver cette « notion du différent », cette « connaissance que quelque chose n’est pas soi- même ». « Le pouvoir d’exotisme, poursuit Segalen, n’est que le pouvoir de concevoir autre. » Et ceci encore, venu plus tard sous sa plume, en 1917, à Shanghai : « C’est par la Différence, et dans le Divers, que s’exalte l’existence. »

Oui, la Différence et le Divers, les accueillir et les rechercher, trouver leur ressemblances et leurs unités, inventer leurs correspondances et leurs fraternités, telles sont les voies d’une nouvelle renaissance qui nous éviterait les régressions catastrophiques vers le Grand Un et le Grand Même. Grand Un d’un pouvoir uniformisateur et oppressif, Grand Même du repli des nations sur elles-mêmes


Edwy Plenel

Médiapart

 

"une Afrique riche, des Africains pauvres"

Interview

Michel Camdessus est aujourd’hui membre de l’Africa Progress Panel. Et, à ce titre, l’ancien patron du FMI évalue les atouts et les faiblesses du continent avec la précision d’un expert et la passion d’un acteur engagé.

Révolution agricole en Afrique, pillage des ressources naturelles, politiques d’ajustement structurel des années 1990... C’est le membre de l’Africa Progress Panel mais aussi l’ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI) que RFI et Jeune Afrique ont accueilli dans le cadre de l’émission Le Grand Invité de l’économie. Interview.

Croissance africaine

« Jusqu’en 1995, les Africains s’appauvrissaient continûment car le taux de croissance économique était inférieur au taux de croissance démographique. Depuis, les courbes se sont inversées. Mais cet enrichissement ne profite pas aux plus pauvres. Il y a même des cas dramatiques, comme en Zambie, où le pays s’enrichit mais pas sa population, en raison d’inégalités grandissantes dans la distribution des fruits de la croissance. »

Insécurité alimentaire

« L’Afrique a vocation à se nourrir et à nourrir la planète. En cinq ans, le continent pourrait doubler sa production agricole si des politiques appropriées étaient instaurées. Les pays africains doivent d’abord tenir parole. Ils s’étaient engagés, à Maputo, au Mozambique, à consacrer 10 % de leur budget à l’agriculture. Pourtant, moins d’une dizaine le font, tandis que seize autres ont réduit leurs dépenses en proportion. Il y a indéniablement un effort à faire en matière d’investissement pour les routes et le stockage alors qu’un tiers de la production agricole est aujourd’hui perdue. Et il faut adopter des mesures sociales en faveur des petits agriculteurs. »

Pillage

« L’exploitation illégale des forêts grève de 18 milliards de dollars par an les budgets africains, résultat des activités de certaines sociétés offshore dont on ne connaît pas les véritables propriétaires. Le secteur de la pêche, quant à lui, est victime des mêmes aléas, causés par des pavillons de complaisance, notamment en Afrique de l’Ouest, bien que dans des proportions moindres. Ce dernier domaine est encore une zone de non-droit. »

Ajustement structurel

« On ne désindustrialise pas quand il n’y a pas d’industrie ; et il y en avait peu en Afrique avant les années 1990. Ou alors des entreprises obsolètes créées pour verser des revenus à des amis du pouvoir. Si l’Afrique bénéficie aujourd’hui de politiques macro-économiques saines, elle le doit au consensus de Washington, qui était celui de l’ensemble des pays membres du FMI et de la Banque mondiale. »

Christine Lagarde et « le FMI de papa »

« La création du Fonds monétaire international date de 1947. On peut donc dire qu’un FMI de grand-papa a bien existé. Mais lorsque, dans Jeune Afrique (n° 2785) Christine Lagarde parle du « FMI de papa », il n’est pas certain qu’elle parle de moi. Le FMI d’aujourd’hui ressemble comme deux gouttes d’eau à celui des années 1990, et c’est cela qui me fait très plaisir. »

Propos recueillis par Frédéric Maury (J.A.) et FrédérIc Garat (RFI)

Michel Camdessus, dans les studios de RFI. © Bruno Levy/JA

Michel Camdessus, dans les studios de RFI. © Bruno Levy/JA

 

Pour comprendre Kantèka

Intrication du Sacré et du Profane ou quand les « maîtres de cérémonie » (1) étaient dépositaires de l’Histoire.

L’histoire de l’humanité, quelle que soit l’aire géographique et culturelle considérée, du Nord au Sud, d’Est en Ouest, avant le 12 è siècle, c’est-a-dire à l’entré des temps modernes avec le Moyen âge, cette histoire mêle inextricablement mythes fondateurs et légendes, Sacré (ésotérismes) et Religions (monothéismes), transmission orale et transcription. La transmission orale n’est pas inférieure à la transcription. Les griots ne sont pas des scientifiques ? Seules les séquelles d’une arriération-aliénation culturelle font que d’aucuns considèrent que notre histoire racontée par nos « spécialistes », les « maîtres de cérémonie » n’est pas fiable, surgie de l’imaginaire de ces derniers. Des nains handicapés qui arrachent des fromagers, des sorciers qui volent comme le vent, doués des mêmes pouvoirs qu’Annabi Daouda ou son fils Annabi Souleymane (AS). Soumangourou Kanté, Khaïdara, Soundyata Keïta, rien que des Vathor et des Jedi (Guerre des Etoiles), Hobis (Seigneur des anneaux), Legbas du Golfe du Bénin, surgis d’un imaginaire rendu infirme par un complexe d’indécrottables colonisés ! Au mieux, fables à ranger dans les rayons où se bousculent Mabharata (Inde), Tao (Chine), Bouddhisme (Inde Chine, Japon), Bible et Coran, (Moyen Orient), etc. !

Ce long texte (j’ai lu les deux parties) est certainement riche, sans doute « insolent », on peut relever ça et là des contradictions. En apparence, mais paradoxalement, non voulues, donc des maladresses. Cela suffit pour faire un effort et chercher à aller à l’essentiel. Dans un premier temps, je serai lapidaire. Nous sommes à l’aube du moyen âge de l’ouest Africain. Début du 13è siècle. En Europe, une approche sommaire avait parlé de siècle sombre, siècle de la « scolastique ». Des études modernes d’historiens comme Jacques Le Goff et Pierre Nora, troisième génération de l'École des Annales (Bernard Guenée) ont mis en pièces cette approche ténébreuse, quand on a découvert les manuscrits arabes. En Afrique où l’on n’écrivait pas, à priori, on devrait parler de « ténèbres sur ténèbres » (Coran, S 24, An-Nour..). Mais voilà, non seulement à l’époque, l’Afrique connaissait l’écriture, mais cette écriture, du moins l’alphabet hébreux dont l’essentiel des cultures « occidentales » s’enorgueillissent, vient de l’Afrique puisqu’ayant transité par l’Egypte antique nègre, alors même que l’essentiel des connaissances scientifiques et culturelles s’enracinent dans cette Egypte nègre. La scientificité dite supérieure de l’histoire écrite n’est qu’une contorsion intellectuelle, s’agissant de l’histoire nègre puisque précisément tout ce qui a été écrit par les historiens blancs, jaunes ou noirs, vient d’une transcription d’informations orales. De la fiabilité de ce qui est écrit face à la mémoire défaillante, il faut dire ceci : les maîtres de la parole sont assermentés. La sanction d’une « faute » lourde étant la mort. Cette « science » se transmet de père en fils et de façon concomitante de maître à disciple; il y a des techniques, des substances extraites de plantes connues d’eux seulement, pour entretenir la mémoire. Il y a des instruments non humains comme supports, véhicules ou substituts de la parole. C’est notamment le tambour à nouvelles, tambour à tons (des notes excluant les fractions). Tambour qui a donné la « Drummologie », du regretté Professeur Niangoran Boua, qui a abouti pour l’essentiel, aux mêmes conclusions que son confrère Cheick Anta Diop. Enfin le griot est un vocable portugais déformé, dont le premier utilisateur pensait à un homme de service, qui à l’occasion « racontait » les hauts faits du prince. Mais la fonction griotique existe dans toutes les aires culturelles de l’Afrique. Son équivalent dans la grande aire de l’Afrique centrale est le MBomvet, joueur de Mvet, une harpe-luth qu’on tient horizontalement des deux mains puisque sa caisse de résonnance, une petite calebasse se trouve en son milieu, contrairement au ngoni (luth) mandé. Par conséquent, je ne vois nulle supériorité de la science historique écrite au-dessus de la Tradition orale. Au reste, l’Histoire n’est pas une science dure. Enfin on peut écrire des mensonges, au moins des contrevérités, le moindre étant des créations imaginaires qui n’ont rien à voire avec les faits.

II

La substitution du monothéisme au Sacré apparent.

De quoi parle Kanteka ? Oublions l’individu, ses « outrances ». Oublions Niane. Attachons-nous au texte, en oubliant le ton et la forme. Il dit en substance que Sondyata (devenu Sondjata) était le neveu de Soumaoro Kanté. En débroussaillant l’ensemble du texte, j’entrevois une première grande thématique, nonobstant qu’elle a pu être le dernier souci de M. Kantèka, c’est, derrière la victoire apparente, (imposture dirait Kantéka !) de Soundjata sur Soumaoro Kanté, la « victoire » du monothéisme sur, non pas « l’animisme » ou je ne sais quelles autres gesticulations nègres, mais le Sacré sécularisé, dégénéré puisque sorti du bois sacré. Et ce phénomène cosmogonique, cyclique, embrasse tous les mondes et à la même période. « La Fede Sante » (mon latin n’est pas sûr, en tout cas il s’agit des Fidèles d’Amour) réunissant des saints chrétiens (comme Dante) au moins au plan spirituel, des soufis musulmans (comme Ibn Arabi (2) et des saints juifs de la Kabbale, entrent dans les églises ou « Fous de Dieu », fuient dans le désert, se réfugient dans les mosquées ou dans les synagogues. Les Rosicruciens, Les Templiers, chassés par Philippe le Bel, disparaissent ou s’occultent, les Francs-maçons, les alchimistes disparaissent dans leurs loges ou dans leurs « laboratoires ».

Disons modestement, toutes les aires culturelles dans l’ensemble, mais de façon plus ou moins absolue ou brutale voient leur Sacré, le pendant ésotérique (le côté nocturne dirait A. Hampâtè Bâ) des trois monothéismes, se séculariser ou disparaître. Le sud de la planète dans une moindre mesure : Extrême Orient (Inde, Japon Chine, etc.) et l’Afrique évidemment. L’Occident judéo-chrétien étant totalement perdu de vue et déconnecté du Sacré et de l’oralité. Mais le triomphe du monothéisme (Islam) dans le Mandé emporte des conséquences dans le champ profane, qui bouleverseront de façon considérable les « rapports sociaux ». Ainsi pourrait-on dire, les premiers deviennent les derniers inversement. Les hommes de métiers qui avaient la maîtrise du Sacré, qui comme le clergé en Occident moyenâgeux, comme les Brahmans en Inde, étaient au sommet de la pyramide sociale, se retrouvent en bas d’échelle. Je suis tenté de revenir aux patronymes, mais je ne voudrais pas enflammer la Toile ! Chacun y retrouvera le sien. Voilà deux pistes que je propose pour orienter un peu le débat, avant d’en venir aux faits, c’est-à-dire Kurukanfouga, « Soundjata égal Fakoli », « cruauté », « tyrannie » des uns, « esclavagistes et autres « Dionsannas » (Yansané ?), etc.  Voici, in chââ Allah, la troisième piste :

III De l’interdiction de profaner le Sacré à l’impossibilité de communiquer le Secret initiatique..

A suivre..

Wa Salam,

El Hajj Saïdou Nour Bokoum

Notes (1) Je dirai à la fin de cet « Essai » pourquoi il faut provisoirement « excommunier » les vocables griot, sorcier, prêtre, animisme, etc. et ne pas confondre Sacré et Religion.

     2) Al Cheick al Akbar, saint musulman né à Murcie dans l’Andalousie musulmane

     3) Wa Kamissoko et Binta Gaoulo Madani ne disent pas autre chose :

- le premier dit : « Si l’on devait révéler l’origine secrète et la nature intime de chaque pouvoir, beaucoup de personnes qui se prennent pour ce qu’elles sont, verraient alors la distance qui sépare leur origine des ha    uteurs où elles se trouvent présentement placées »,

- et le second : « Baba, laisse la parole ici. La parole n’est pas bonne. La parole mange. Si cela sort, tout le Manden va être au courant. Laisse ton petit Gawlo vivre un peu.. ».

 

 

 

Dire la vérité au peuple : le moment Mendès France

Écoutez celui-ci : sa voix rappelle celle du comédien Claude Piéplu, sa rhétorique atteint des sommets propres à cette République des avocats, qui précéda celle des énarques. PMF répond à Pompidou, qui vient de l'étriller. PMF rend un hommage déchirant au résistant Charles de Gaulle, pour mieux fustiger ensuite la verticalité brutale et indigne de la Ve République.

Quarante-cinq ans plus tard, l'admonestation de Mendès n'a rien perdu de son éclat : nous vivons dans un système qui ne veut voir qu'une seule tête, étouffe le débat public, méprise le citoyen, dégrade la politique ; aujourd'hui comme hier...

Grenoble 1967 : Pierre Mendès France, 60 ans, répond à Georges Pompidou (débat public commenté par Jean-Pierre Elkabbach).

Venu à l'action publique dès la fin des années 1920 par admiration pour la rigueur efficace d'un homme de droite intègre, Raymond Poincaré (qu'il jugeait néanmoins trop éloigné des réalités sociales), Pierre Mendès France allait évoluer jusqu'à déclarer, en 1959, devant le nouveau parti socialiste autonome (PSA), auquel il devait adhérer après son exclusion du parti radical : « Le socialisme est le prolongement normal de la démocratie parce qu'il fait entrer dans le domaine des décisions politiques la vie économique et sociale qui s'en trouvait exclue dans le cadre libéral. »

Admirateur de Roosevelt, il pensait qu'un contrat doit lier un responsable et ceux qui l'ont élu, pour sortir leur pays de l'ornière : définir une politique et en rendre compte, éclairer l'opinion plutôt que l'endormir, voilà ce à quoi il s'attela dès qu'il fut désigné président du conseil, en juin 1954, au lendemain de la raclée de Diên Biên Phu, quand la France apparaissait au trente-sixième dessous. Chaque dimanche, PMF allait se lancer dans une causerie radiophonique, histoire d'établir et de maintenir le contact avec ses mandants. Voici un extrait de la première adresse dans le poste du président Mendès France : le vieux style peut-être, mais le seul qui vaille...

Première causerie radiodiffusée de Pierre Mendès France, le 26 juin 1954.


Mendès, alors moderne dans son type d'intervention, n'annonçait pas la société du spectacle. Il croyait le pays majeur et les électeurs respectables. Il refusait le pouvoir à n'importe quel prix. Il affirmait : « L'intégrité dans la vie publique est au moins aussi nécessaire que dans la vie privée. » Persuadé, après Gambetta (discours au Théâtre du Château d'Eau le 20 octobre 1878), que « la République, c'est la forme qui emporte le fond », Pierre Mendès France causait parce qu'il avait quelque chose à dire.

Trente ans plus tard, Laurent Fabius, premier ministre, convoquera le journaliste Jean Lanzi pour de petits speeches télévisuels, « Parlons France », qui ne seront que du sous-Mendès sur-déclamé : il n'aura rien à déclarer, ne se souciera que d'une forme sans fond, ce sera tragiquement nul.

Mendès, dans son dernier ouvrage au titre si peu anodin, La vérité guidait leur pas (1976), avait vu juste : « L'usage de la télévision a entraîné une dégradation civique supplémentaire. Elle devait populariser, démocratiser la politique ; elle a, au contraire, reproduit sur une échelle plus vaste encore les défauts de l'ancien système. Le théâtre politique est plus ouvert mais plus faussé, plus falsifié, plus censuré que jamais. Il est plus que jamais un théâtre de vedettes. »

Dans ce même ouvrage, il notait que « le désordre financier frappe d'abord les pauvres ». Il combattait l'irréalisme, l'extrémisme et les mythes en politique, avec cette conviction si peu partagée : « La rigueur financière est plus nécessaire aux gouvernements de gauche qu'à ceux de droite. Parce qu'ils prennent plus de risques, dans leur action économique et leur politique générale, ils doivent éviter les erreurs, les faiblesses, les imprudences qui, dans le passé, les ont souvent condamnés à l'échec. » Fort de cette morale, il morigénait sans complexe les traînards subventionnés, les profiteurs patentés, les nonchalants d'une France sur le flanc ; comme ce 26 septembre 1954, où, président du Conseil revêche et enrhumé, il rappelle la nation à ses devoirs...

« Régression au détriment de la classe ouvrière »

Ce volontarisme intraitable faisait de Pierre Mendès France le meilleur rempart contre le libéralisme effréné. En 1957, l'année du traité de Rome visant à instituer une communauté économique européenne, un député de 31 ans, Valéry Giscard d'Estaing, proclamait à la Chambre : « Je suis persuadé que nous ne franchirons pas la première échéance du marché commun si nous n'avons pas accompli au préalable une politique de préparation à la libération des échanges. »

PMF prit le contre-pied d'une telle vulgate dont nous connaissons toujours les ravages, en un de ses discours les plus prophétiques prononcés au Palais-Bourbon : « Nos partenaires veulent conserver l’avantage commercial qu’ils ont sur nous du fait de leur retard en matière sociale. Notre politique doit continuer à consister, coûte que coûte, à ne pas construire l’Europe dans la régression au détriment de la classe ouvrière et, par contrecoup, au détriment des autres classes sociales qui vivent du pouvoir d’achat ouvrier. La thèse française, à laquelle nous devons nous tenir très fermement, c’est l’égalisation des charges et la généralisation rapide des avantages sociaux à l’intérieur de tous les pays du marché commun. L’unification, la péréquation des charges doit se faire, elle doit être générale et elle doit toujours se faire par le haut. D’ailleurs, on peut se poser une question : la tendance à l’uniformisation n’implique-t-elle pas que les pays les plus avancés vont se voir interdire, au moins momentanément, de nouveaux progrès sociaux ? (...)

« Il est prévu que le Marché commun comporte la libre circulation des capitaux. Or, si l’harmonisation des conditions concurrentielles n’est pas réalisée et si, comme actuellement, il est plus avantageux d’installer une usine ou de monter une fabrication donnée dans d’autres pays, cette liberté de circulation des capitaux conduira à un exode des capitaux français. Il en résultera une diminution des investissements productifs, des pertes de potentiel français et un chômage accru. (...)

« L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement “une politique”, au sens le plus large du mot, nationale et internationale. »

Pierre Mendès France s'adressait aux petits et aux grands avec la même force de conviction. Écoutez-le, en tant que président du Conseil, dispenser, pour la rentrée des classes, un cours de morale laïque et républicaine aux enfants de France, par le truchement des ondes nationales...

Pierre Mendès France : causerie radiophonique du 18 septembre 1954.

Pierre Mendès France n'était pas un saint laïc et ses prêches dominicaux ont forcément vieilli. Serions-nous néanmoins capables de recevoir, aujourd'hui, un propos semblable ? Pas sûr. Pour les cinquante ans de l'investiture de PMF, Laure Adler m'avait confié une émission de deux heures à France Culture. J'ai fait écouter et commenter des archives à quelques témoins (François Stasse et Claude Nicolet, notamment). J'ai tenté une expérience générationnelle en soumettant à Jean Daniel, 84 ans à l'époque, et à Aurélie Filippetti, 31 ans en 2004, le discours tenu le 23 décembre 1944 par Pierre Mendès France, 37 ans, ministre de l'économie nationale du gouvernement provisoire de la République française dirigé par le général de Gaulle.

Mendès préconisait une rigueur drastique, à l'encontre des arrangements et des facilités voulus par le ministre des finances René Pleven (en faveur duquel arbitrera Charles de Gaulle, jugeant que le pays, fourbu, se donnerait aux communistes en cas d'austérité prononcée). Écoutez la différence de réaction, à cette archive, de la part de Jean Daniel, vieil enthousiaste, puis d'Aurélie Filippetti, jeune incrédule (la toute dernière seconde est tronquée, il faut entendre l'actuelle ministre de la culture dire « on dirait qu'il y prend un petit peu de plaisir »)...

Pierre Mendès France, allocution du 23 décembre 1944, commentée, en 2004, par Jean Daniel et Aurélie Filippetti.

Il est temps de contribuer à faire émerger une personnalité de gauche apte à déployer, en ce XXIesiècle, les ressources et les valeurs de Pierre Mendès France, qui assurait dans un célèbre discours : « L'événement a confirmé ce que la réflexion permettait de prévoir : on ne peut pas tout faire à la fois. Gouverner, c'est choisir, si difficiles que soient les choix. Choisir, cela ne veut pas dire forcément éliminer ceci ou cela, mais réduire ici et parfois augmenter ; en d'autres termes, fixer des rangs de priorité. »

 

Pierre Mendès France et Winston ChurchillPierre Mendès France et Winston Churchill
Antoine Perraud
Source : Médiapart

 

Avril In Memoriam

Avant que ne "meure le mois" d’Avril, comme on dirait en peul, il conviendrait, peut-être, de se remémorer quelques événements qui l’ont marqué au fil des années... De façon plus souvent douloureuse, hélas !

Que des moments heureux puissent être répertoriés dans les mêmes proportions, je n’en doute pas un seul instant, bien sûr. Dans l’attente de les égrener un jour, j’ai écrit ceci, il y a un certain temps.

 

Avril !

 

« Coutumier des grands événements, Avril,

Le turbulent quatrième mois de l’année !

Bien morte est la fausse Révolution en Guinée

En un salvateur et mémorable Trois Avril

De Mille Neuf Cent Quatre-vingt-quatre.

En retour, par un radieux Vingt-cinq Avril

De 1974, grâce à des capitaines en 4x4

Avec sur leurs baïonnettes des œillets à profusion

Est née, au Portugal, une vraie Révolution !

 

Il y aura eu en 1980 la tragédie du vingt-deux Avril

Avec treize exécutions sur les plages de Monrovia,

Consécutives au putsch du douze Avril au Liberia.

C’est bien le 26 de l’An 1986 qu’a explosé Tchernobyl

Source des si célèbres dénégations malhabiles

Face à ce qui deviendra vite une immense catastrophe !

En 1994, les 26, 27 et 28, l’Afrique du Sud, philosophe,

A fait la queue pour participer aux premières élections

Boutant définitivement l’Apartheid hors de la Nation.

La même année se sera levé, hélas, le six Avril !

Au pays merveilleux des Mille Collines,

Il aura suffi d’un président Hutu l’homicide

Pour qu’une radio vengeresse fulmine

Des propos à échauffer, de ses affidés, la bile

Et des Tutsis à pousser au génocide.

 

La France, elle, le 21 avril 2002, après agitations vaines

A laissé caracoler au second tour de la présidentielle

Le chef du Parti de la Négation et de la Haine,

Ennemi juré des couleurs de l’Arc-en-ciel,

Seul en lice contre le leader du Parti des Pommes

Dans la belle patrie des Droits de l’Homme !

 

[Hélas, aucun événement de tous les jours du mois d’Avril

N’évoque plus pour moi celui du fameux Poisson d’Avril]. (...) »

 

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