Béchir Ben Yahmed : pourquoi l’Afrique et le monde font face à tant de désordre non maîtrisé

Il y a longtemps que nous n’avons eu, devant nous, autant d’incertitudes.

C’est même le brouillard et, par dizaines, des questions sans réponses.

*Qui peut dire aujourd’hui si les Américains éliront, le 8 novembre prochain, Hillary Clinton, favorite des sondages, ou s’ils installeront l’inénarrable Donald Trump à la Maison Blanche ?

Qui sera le président de la France en 2017 ? Aura-t‑elle enfin, à sa tête, l’équipe dirigeante dont elle a besoin pour cesser de faire du surplace ?

En Afrique, comment va évoluer le petit Gabon, où deux clans se disputent âprement le pouvoir ? Comment et quand se dénouera la grave crise dans laquelle sa classe politique entraîne l’immense et riche République démocratique du Congo ? Le nouveau gouvernement que les Tunisiens viennent de se donner sortira-t‑il leur pays de la stagnation ? Ou bien fera-t-il seulement illusion ?

On peut faire le tour des cinq continents, on ne trouve que des questions sans réponses et des problèmes sans solutions.

Pourquoi l’Afrique et le monde sont-ils dans cette situation ? Pourquoi tant de désordre non maîtrisé ?

Plusieurs causes conjuguent leurs effets pour nous donner l’impression d’un monde sans boussole, d’un avion qui avancerait sans plan de vol.

J’en ai sélectionné trois.

*1) Les grandes institutions mondiales ne jouent plus leur rôle régulateur, n’ont plus de prise suffisante sur la réalité, ne remplissent que partiellement leur mission.

L’ONU et ses agences, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale sont devenus des mastodontes ingouvernables et ont à leur tête des dirigeants pas toujours bien choisis.

Le G20 ? C’est désormais un club dont les réunions annuelles sont sans effet et passent inaperçues.

Les unions continentales ? On reproche, à juste titre, à l’européenne d’en faire trop et à l’africaine de n’en faire pas assez. Quant aux unions américaines et asiatiques, elles sont si nombreuses que leurs périmètres respectifs se chevauchent.

2) Sauf exceptions illustrées en particulier par Nelson Mandela, Barack Obama et Angela Merkel, les fonctions politiques suprêmes, celles de chef d’État ou de l’exécutif, n’attirent plus les meilleurs.

On y voit peu d’hommes ou de femmes d’exception sur le plan de la moralité et de la compétence. Désormais, la plupart du temps, ils sont élus au suffrage universel, et il arrive donc trop souvent que ceux et celles qui occupent les plus hautes fonctions sachent se faire élire mais pas gouverner.

Ajoutez à cela qu’en Afrique beaucoup d’entre eux, une fois au pouvoir, s’évertuent à s’y accrocher.

3) À partir de la disparition de l’URSS en 1991, les États-Unis, intronisés « hyperpuissance », ont régné sur le monde et y ont instauré un « ordre américain ».

Lorsqu’elle a été agressée chez elle par Al-Qaïda le 11 septembre 2001, l’Amérique a réagi en fauve blessé, en suzerain outragé : les guerres qu’elle a inconsidérément déclenchées, les changements de régime auxquels, sous la conduite d’un mauvais président, elle a procédé ont semé un désordre dont nous ne sommes pas sortis.

Le terrorisme auquel elle a déclaré la guerre a été exacerbé, est devenu endémique.

Mais le règne de l’Amérique s’est achevé en 2008 avec la crise financière qu’elle-même a provoquée, avec l’avènement de la Chine, le retour en force de la Russie, l’émergence de l’Inde, du Brésil.

Le monde est désormais multipolaire et, par conséquent, plus démocratique. Le pouvoir y est partagé, le centre du monde est partout.

La Chine est déjà l’égale des États-Unis, mais, le jour où chaque Chinois aura un revenu égal à la moitié de celui d’un Américain, l’économie chinoise pèsera deux fois plus que celle des États-Unis.

*C’est là une inversion de puissance qui donne le tournis, rend hasardeuse toute prévision. Nous sommes entrés dans une époque et vivons dans un monde où le changement est permanent.

L’évolution démographique, elle, est prévisible à long terme, comme vous le verrez dans la note suivante.

Densité démographique

Mis à jour tous les deux ans, les chiffres de la démographie – mondiale et par continent – viennent d’être publiés. Ils sont riches en enseignements, invitent à la réflexion.

En Europe, celle des vingt-huit pays membres de l’Union européenne (UE), en 2015, le nombre de cercueils a dépassé, pour la première fois, celui des berceaux.

On prévoit que la population d’Amérique du Nord continuera à croître, tandis que celle de l’UE poursuivra sa décroissance : l’Europe vieillit et tend à se dépeupler.

On parle à son sujet de « suicide démographique », ce qui paraît excessif. Mais le vieillissement de la population est réel, préoccupant.

Pour les quinze prochaines années, d’ici à 2030, l’évolution prévue, que certains d’entre nous et nos enfants vivront, est la suivante :

La population mondiale passera de 7,4 milliards à 8,5 milliards d’habitants. Mais cette augmentation de 1,1 milliard se fera pour l’essentiel en Asie – de 4,4 à 4,9 milliards d’habitants – et en Afrique – de 1,2 à 1,7 milliard d’habitants.

L’Amérique du Nord, celle du Sud et l’Océanie se partageront les 100 millions qui restent.

Pour impressionnants qu’ils soient, ces chiffres n’ont qu’une importance relative, et il faut se poser la mère des questions, celle de la densité démographique de chacun des continents de notre planète : lesquels seront surpeuplés et lesquels pourraient supporter encore plus d’habitants ?

*La densité démographique d’un pays ou d’un continent est le nombre d’habitants au kilomètre carré.

Le graphique ci-contre montre que, avec 142 habitants au kilomètre carré, l’Asie est déjà, de très loin, le continent le plus peuplé : la densité humaine y est trois fois plus élevée que la moyenne mondiale et cela va s’aggraver.

L’Afrique, en revanche, dont la densité démographique est inférieure à la moyenne mondiale, est assez vaste pour absorber l’augmentation de sa population annoncée pour les prochaines années et décennies.

Son problème n’est pas la place mais l’économie : elle n’a ni les infrastructures ni la croissance économique indispensables pour nourrir, loger, soigner et éduquer, au cours des prochaines décennies, près de 50 millions d’habitants supplémentaires chaque année.

L’Amérique du Nord, celle du Sud et l’Océanie disposent, elles, d’un espace et d’une croissance économique suffisants pour faire face à leur évolution démographique.

Elles continueront donc à être des régions où l’on peut aisément émigrer.
Béchir Ben Yahmed

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Yanis Varoufakis : "Capitalism will eat democracy — unless we speak up" (Avec Vidéo)

0:12

Democracy. In the West, we make a colossal mistake taking it for granted. We see democracy not as the most fragile of flowers that it really is, but we see it as part of our society's furniture. We tend to think of it as an intransigent given. We mistakenly believe that capitalism begets inevitably democracy. It doesn't.

0:40
Singapore's Lee Kuan Yew and his great imitators in Beijing have demonstrated beyond reasonable doubt that it is perfectly possible to have a flourishing capitalism, spectacular growth, while politics remains democracy-free. Indeed, democracy is receding in our neck of the woods, here in Europe.

1:03
Earlier this year, while I was representing Greece -- the newly elected Greek government -- in the Eurogroup as its Finance Minister, I was told in no uncertain terms that our nation's democratic process -- our elections -- could not be allowed to interfere with economic policies that were being implemented in Greece. At that moment, I felt that there could be no greater vindication of Lee Kuan Yew, or the Chinese Communist Party, indeed of some recalcitrant friends of mine who kept telling me that democracy would be banned if it ever threatened to change anything.

1:40
Tonight, here, I want to present to you an economic case for an authentic democracy. I want to ask you to join me in believing again that Lee Kuan Yew, the Chinese Communist Party and indeed the Eurogroup are wrong in believing that we can dispense with democracy -- that we need an authentic, boisterous democracy. And without democracy, our societies will be nastier, our future bleak and our great, new technologies wasted.

2:17
Speaking of waste, allow me to point out an interesting paradox that is threatening our economies as we speak. I call it the twin peaks paradox. One peak you understand -- you know it, you recognize it -- is the mountain of debts that has been casting a long shadow over the United States, Europe, the whole world. We all recognize the mountain of debts. But few people discern its twin. A mountain of idle cash belonging to rich savers and to corporations, too terrified to invest it into the productive activities that can generate the incomes from which you can extinguish the mountain of debts and which can produce all those things that humanity desperately needs, like green energy.

3:06
Now let me give you two numbers. Over the last three months, in the United States, in Britain and in the Eurozone, we have invested, collectively, 3.4 trillion dollars on all the wealth-producing goods -- things like industrial plants, machinery, office blocks, schools, roads, railways, machinery, and so on and so forth. $3.4 trillion sounds like a lot of money until you compare it to the $5.1 trillion that has been slushing around in the same countries, in our financial institutions, doing absolutely nothing during the same period except inflating stock exchanges and bidding up house prices.

3:49
So a mountain of debt and a mountain of idle cash form twin peaks, failing to cancel each other out through the normal operation of the markets.

4:01
The result is stagnant wages, more than a quarter of 25- to 54-year-olds in America, in Japan and in Europe out of work. And consequently, low aggregate demand, which in a never-ending cycle, reinforces the pessimism of the investors, who, fearing low demand, reproduce it by not investing -- exactly like Oedipus' father, who, terrified by the prophecy of the oracle that his son would grow up to kill him, unwittingly engineered the conditions that ensured that Oedipus, his son, would kill him.

4:37
This is my quarrel with capitalism. Its gross wastefulness, all this idle cash, should be energized to improve lives, to develop human talents, and indeed to finance all these technologies, green technologies, which are absolutely essential for saving planet Earth.

4:57
Am I right in believing that democracy might be the answer? I believe so, but before we move on, what do we mean by democracy? Aristotle defined democracy as the constitution in which the free and the poor, being in the majority, control government.

5:16
Now, of course Athenian democracy excluded too many. Women, migrants and, of course, the slaves. But it would be a mistake to dismiss the significance of ancient Athenian democracy on the basis of whom it excluded.

5:30
What was more pertinent, and continues to be so about ancient Athenian democracy, was the inclusion of the working poor, who not only acquired the right to free speech, but more importantly, crucially, they acquired the rights to political judgments that were afforded equal weight in the decision-making concerning matters of state. Now, of course, Athenian democracy didn't last long. Like a candle that burns brightly, it burned out quickly. And indeed, our liberal democracies today do not have their roots in ancient Athens. They have their roots in the Magna Carta, in the 1688 Glorious Revolution, indeed in the American constitution. Whereas Athenian democracy was focusing on the masterless citizen and empowering the working poor, our liberal democracies are founded on the Magna Carta tradition, which was, after all, a charter for masters. And indeed, liberal democracy only surfaced when it was possible to separate fully the political sphere from the economic sphere, so as to confine the democratic process fully in the political sphere, leaving the economic sphere -- the corporate world, if you want -- as a democracy-free zone.

6:52
Now, in our democracies today, this separation of the economic from the political sphere, the moment it started happening, it gave rise to an inexorable, epic struggle between the two, with the economic sphere colonizing the political sphere, eating into its power.

7:11
Have you wondered why politicians are not what they used to be? It's not because their DNA has degenerated.

7:18
(Laughter)

7:19
It is rather because one can be in government today and not in power, because power has migrated from the political to the economic sphere, which is separate.

7:30
Indeed, I spoke about my quarrel with capitalism. If you think about it, it is a little bit like a population of predators, that are so successful in decimating the prey that they must feed on, that in the end they starve.

7:47
Similarly, the economic sphere has been colonizing and cannibalizing the political sphere to such an extent that it is undermining itself, causing economic crisis. Corporate power is increasing, political goods are devaluing, inequality is rising, aggregate demand is falling and CEOs of corporations are too scared to invest the cash of their corporations.

8:12
So the more capitalism succeeds in taking the demos out of democracy, the taller the twin peaks and the greater the waste of human resources and humanity's wealth.

8:26
Clearly, if this is right, we must reunite the political and economic spheres and better do it with a demos being in control, like in ancient Athens except without the slaves or the exclusion of women and migrants.

8:43
Now, this is not an original idea. The Marxist left had that idea 100 years ago and it didn't go very well, did it?

8:49
The lesson that we learned from the Soviet debacle is that only by a miracle will the working poor be reempowered, as they were in ancient Athens, without creating new forms of brutality and waste.

9:05
But there is a solution: eliminate the working poor. Capitalism's doing it by replacing low-wage workers with automata, androids, robots. The problem is that as long as the economic and the political spheres are separate, automation makes the twin peaks taller, the waste loftier and the social conflicts deeper, including -- soon, I believe -- in places like China.

9:37
So we need to reconfigure, we need to reunite the economic and the political spheres, but we'd better do it by democratizing the reunified sphere, lest we end up with a surveillance-mad hyperautocracy that makes The Matrix, the movie, look like a documentary.

9:59
(Laughter)

10:00
So the question is not whether capitalism will survive the technological innovations it is spawning. The more interesting question is whether capitalism will be succeeded by something resembling a Matrix dystopia or something much closer to a Star Trek-like society, where machines serve the humans and the humans expend their energies exploring the universe and indulging in long debates about the meaning of life in some ancient, Athenian-like, high tech agora.

10:35
I think we can afford to be optimistic. But what would it take, what would it look like to have this Star Trek-like utopia, instead of the Matrix-like dystopia?

10:49
In practical terms, allow me to share just briefly, a couple of examples.

10:54
At the level of the enterprise, imagine a capital market, where you earn capital as you work, and where your capital follows you from one job to another, from one company to another, and the company -- whichever one you happen to work at at that time -- is solely owned by those who happen to work in it at that moment. Then all income stems from capital, from profits, and the very concept of wage labor becomes obsolete. No more separation between those who own but do not work in the company and those who work but do not own the company; no more tug-of-war between capital and labor; no great gap between investment and saving; indeed, no towering twin peaks.

11:49
At the level of the global political economy, imagine for a moment that our national currencies have a free-floating exchange rate, with a universal, global, digital currency, one that is issued by the International Monetary Fund, the G-20, on behalf of all humanity. And imagine further that all international trade is denominated in this currency -- let's call it "the cosmos," in units of cosmos -- with every government agreeing to be paying into a common fund a sum of cosmos units proportional to the country's trade deficit, or indeed to a country's trade surplus. And imagine that that fund is utilized to invest in green technologies, especially in parts of the world where investment funding is scarce.

12:45
This is not a new idea. It's what, effectively, John Maynard Keynes proposed in 1944 at the Bretton Woods Conference. The problem is that back then, they didn't have the technology to implement it. Now we do, especially in the context of a reunified political-economic sphere.

13:07
The world that I am describing to you is simultaneously libertarian, in that it prioritizes empowered individuals, Marxist, since it will have confined to the dustbin of history the division between capital and labor, and Keynesian, global Keynesian. But above all else, it is a world in which we will be able to imagine an authentic democracy.

13:36
Will such a world dawn? Or shall we descend into a Matrix-like dystopia? The answer lies in the political choice that we shall be making collectively. It is our choice, and we'd better make it democratically.

13:53
Thank you.

13:54
(Applause)

VIDEO

14:00
Bruno Giussani: Yanis ... It was you who described yourself in your bios as a libertarian Marxist. What is the relevance of Marx's analysis today?

14:13
Yanis Varoufakis: Well, if there was any relevance in what I just said, then Marx is relevant. Because the whole point of reunifying the political and economic is -- if we don't do it, then technological innovation is going to create such a massive fall in aggregate demand,

14:26
what Larry Summers refers to as secular stagnation. With this crisis migrating from one part of the world, as it is now, it will destabilize not only our democracies, but even the emerging world that is not that keen on liberal democracy. So if this analysis holds water, then Marx is absolutely relevant. But so is Hayek, that's why I'm a libertarian Marxist, and so is Keynes, so that's why I'm totally confused.

14:53
(Laughter)

14:55
BG: Indeed, and possibly we are too, now.

14:57
(Laughter)

14:58
(Applause)

15:00
YV: If you are not confused, you are not thinking, OK?

15:03
BG: That's a very, very Greek philosopher kind of thing to say --

15:06
YV: That was Einstein, actually --

15:08
BG: During your talk you mentioned Singapore and China, and last night at the speaker dinner, you expressed a pretty strong opinion about how the West looks at China. Would you like to share that?

15:19
YV: Well, there's a great degree of hypocrisy. In our liberal democracies, we have a semblance of democracy. It's because we have confined, as I was saying in my talk, democracy to the political sphere, while leaving the one sphere where all the action is -- the economic sphere -- a completely democracy-free zone.

15:38
In a sense, if I am allowed to be provocative, China today is closer to Britain in the 19th century. Because remember, we tend to associate liberalism with democracy -- that's a mistake, historically. Liberalism, liberal, it's like John Stuart Mill. John Stuart Mill was particularly skeptical about the democratic process. So what you are seeing now in China is a very similar process to the one that we had in Britain during the Industrial Revolution, especially the transition from the first to the second. And to be castigating China for doing that which the West did in the 19th century, smacks of hypocrisy.

16:20
BG: I am sure that many people here are wondering about your experience as the Finance Minister of Greece earlier this year.

16:26
YV: I knew this was coming.

16:28
BG: Yes.

16:29
BG: Six months after, how do you look back at the first half of the year?

16:34
YV: Extremely exciting, from a personal point of view, and very disappointing, because we had an opportunity to reboot the Eurozone. Not just Greece, the Eurozone. To move away from the complacency and the constant denial that there was a massive -- and there is a massive architectural fault line going through the Eurozone, which is threatening, massively, the whole of the European Union process.

16:59
We had an opportunity on the basis of the Greek program -- which by the way, was the first program to manifest that denial -- to put it right. And, unfortunately, the powers in the Eurozone, in the Eurogroup, chose to maintain denial.

17:17
But you know what happens. This is the experience of the Soviet Union. When you try to keep alive an economic system that architecturally cannot survive, through political will and through authoritarianism, you may succeed in prolonging it, but when change happens it happens very abruptly and catastrophically.

17:36
BG: What kind of change are you foreseeing?

17:38
YV: Well, there's no doubt that if we don't change the architecture of the Eurozone, the Eurozone has no future.

17:43
BG: Did you make any mistakes when you were Finance Minister?

17:46
YV: Every day.

17:48
BG: For example? YV: Anybody who looks back --

17:50
(Applause)

17:55
No, but seriously. If there's any Minister of Finance, or of anything else for that matter, who tells you after six months in a job, especially in such a stressful situation, that they have made no mistake, they're dangerous people. Of course I made mistakes.

18:10
The greatest mistake was to sign the application for the extension of a loan agreement in the end of February. I was imagining that there was a genuine interest on the side of the creditors to find common ground. And there wasn't. They were simply interested in crushing our government, just because they did not want to have to deal with the architectural fault lines that were running through the Eurozone. And because they didn't want to admit that for five years they were implementing a catastrophic program in Greece. We lost one-third of our nominal GDP. This is worse than the Great Depression. And no one has come clean from the troika of lenders that have been imposing this policy to say, "This was a colossal mistake."

18:50
BG: Despite all this, and despite the aggressiveness of the discussion, you seem to be remaining quite pro-European.

18:56
YV: Absolutely. Look, my criticism of the European Union and the Eurozone comes from a person who lives and breathes Europe. My greatest fear is that the Eurozone will not survive. Because if it doesn't, the centrifugal forces that will be unleashed will be demonic, and they will destroy the European Union. And that will be catastrophic not just for Europe but for the whole global economy.

19:22
We are probably the largest economy in the world. And if we allow ourselves to fall into a route of the postmodern 1930's, which seems to me to be what we are doing, then that will be detrimental to the future of Europeans and non-Europeans alike.

19:39
BG: We definitely hope you are wrong on that point. Yanis, thank you for coming to TED.

19:43
YV: Thank you.

19:44
(Applause)

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VERSION FRANCAISE

La démocratie. Dans les pays occidentaux, nous faisons l'erreur colossale de la croire acquise. Nous voyons la démocratie non pas comme elle est, la plus fragile des fleurs, mais comme un élément du décor de notre société. Nous avons tendance à la concevoir comme un dû. Nous croyons faussement que le capitalisme engendre inévitablement la démocratie. Mais non.

0:40
Lee Kuan Yew à Singapour et ses grands imitateurs à Pekin ont démontré de la plus claire des manières qu'il est parfaitement possible d'avoir un capitalisme fleurissant, une croissance spectaculaire, et un système politique toujours dénué de toute démocratie. En fait, la démocratie recule chez nous ici en Europe.

1:03
Plus tôt cette année, pendant que je représentais la Grèce – le gouvernement grec nouvellement élu – dans l'Eurogroupe en tant que Ministre des Finances, on m'a dit clairement que le processus démocratique de notre nation – nos élections – n'aurait pas le droit d'interférer avec les politiques économiques mises en œuvre en Grèce. À ce moment, je sentis qu'il n'y avait pas de meilleure preuve de ce que fait Lee Kuan Yew, ou le Parti communiste chinois – en effet, certains de mes amis, récalcitrants, me répétaient qu'on interdirait la démocratie si jamais elle menaçait de changer quoi que ce soit.

1:40
Ce soir, ici, je veux vous présenter le cas économique d'une démocratie authentique. Je veux vous demander, avec moi, de croire à nouveau, que Lee Kuan Yew, le Parti communiste chinois et en effet l'Eurogroupe se trompent lorsqu'ils pensent qu'on peut se passer de démocratie – et que nous avons besoin d'une vraie démocratie, avec ce côté turbulent. Et sans la démocratie, nos sociétés seront plus mauvaises, notre futur sombre et nos géniales nouvelles technologies, bien mal utilisées.

2:17
En parlant de gaspillage, permettez-moi de signaler un paradoxe intéressant qui menace nos économies en ce moment. Je l'appelle le paradoxe du double sommet. Le premier, on comprend – on sait ce que c'est, on le reconnait – c'est la montagne de dettes, qui a projeté sa grande ombre sur les États-Unis, l'Europe, le monde entier. Nous reconnaissons tous la montagne de dettes. Mais peu de personnes discernent sa sœur jumelle. Une montagne d'argent inactif appartenant aux riches épargnants et aux entreprises, trop terrifiés pour l'investir dans des activités productives pouvant générer des revenus qui permettraient de faire disparaître la montagne de dettes et qui pourraient produire tout ce dont l'humanité a tant besoin, comme des énergies vertes.

3:06
Maintenant laissez-moi vous donner deux chiffres. Durant les trois derniers mois, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et dans la zone euro, nous avons investi, collectivement, 3400 milliards de dollars dans tous les biens créateurs de richesse – des choses comme des sites industriels, de l'équipement, des immeubles de bureaux, des écoles, des routes, chemins de fer, des machines, et ainsi de suite. 3400 milliards de dollars, ça semble beaucoup d'argent jusqu'à ce que l'on les compare aux 5100 milliards de dollars gaspillés dans les mêmes pays, dans nos institutions financières, ne servant absolument à rien pendant cette même période à part faire gonfler la bourse et le prix des maisons.

3:49
Donc cette montagne de dettes et cette montagne d'argent inactif forment des montagnes jumelles, qui devraient s'éliminer mutuellement si on les remettait dans la boucle normale des marchés.

4:01
Résultat : les salaires stagnent, plus d'un quart des 25-54 ans en Amérique, au Japon et en Europe est au chômage. Et donc, la faible demande mondiale, prise dans une spirale sans fin, renforce le pessimisme des investisseurs, qui, craignant la faible demande, la reproduisent en n'investissant pas – exactement comme le père d'Œdipe, qui, terrifié par la prophétie de l'oracle annonçant que son fils le tuerait, crée involontairement les conditions amenant Œdipe, son fils, à le tuer.

4:37
Voilà en quoi je conteste le capitalisme. Ce gaspillage indécent, tout cet argent inactif, devrait être utilisé pour améliorer nos vies, développer les talents, et en effet, pour financer toutes ces technologies, les technologies vertes, qui sont absolument essentielles pour sauver la planète.

4:57
Ai-je raison de croire que la démocratie peut être la réponse ? Je veux le croire, mais avant de continuer, qu'entend-on par démocratie ? Aristote définit la démocratie comme une organisation dans laquelle l'homme libre et le pauvre, étant la majorité, contrôlent le gouvernement.

5:16
Maintenant, la démocratie athénienne excluait bien sûr trop de gens. Les femmes, les immigrés et, bien sûr, les esclaves. Mais ce serait une erreur de nier l'importance de l'ancienne démocratie athénienne sur la base de qui elle excluait.

5:30
Ce qui était plus pertinent, et qui continue de l'être à propos de l'ancienne démocratie athénienne, était l'intégration des travailleurs pauvres, qui avaient non seulement acquis le droit de s'exprimer librement, mais aussi celui plus important et crucial d'émettre des jugements politiques qui leur conférait le même poids dans les prises de décision concernant les problèmes d'État. Bien sûr, la démocratie athénienne n'a pas duré dans le temps. Comme une bougie brillant de mille feux, elle a brûlé trop rapidement. Et en fait, nos démocraties libérales ne descendent pas de l'Athènes antique. Leurs racines puisent dans la Magna Carta, dans la Glorieuse Révolution de 1688, et sans doute dans la constitution américaine. Là où la démocratie athénienne était centrée sur le citoyen sans maître et donnait du pouvoir au travailleur pauvre, nos démocraties libérales sont fondées sur la tradition de la Magna Carta, qui était, après tout, une charte pour les maîtres. Et en fait, la démocratie libérale n'apparut que lorsqu'il fut possible de bien séparer la sphère politique de la sphère économique, pour confiner le processus démocratique entièrement dans la sphère politique, laissant la sphère économique – le monde des affaires, si vous voulez – comme une zone non-démocratique.

6:52
Maintenant, aujourd'hui dans nos démocraties, cette séparation de l'économie de la sphère politique, dès qu'elle a commencé à se produire, a initié une inexorable et épique bataille entre les deux, la sphère économique colonisant la sphère politique, dévorant son pouvoir.

7:11
Vous êtes vous demandé pourquoi les politiciens ont changé ? Ce n'est pas leur ADN qui a dégénéré.

7:18
(Rires)

7:19
Mais plutôt parce qu'on peut aujourd'hui gouverner sans avoir le pouvoir, car le pouvoir a migré de la sphère politique à l'économique, qui est à part.

7:30
Et donc, je parlais de mon problème avec le capitalisme. Quand on y pense, c'est un peu comme une population de prédateurs, qui sont si talentueux pour décimer les proies dont ils se nourrissent qu'à la fin, ils n'ont plus rien à manger.

7:47
De façon similaire, la sphère économique a colonisé et dévoré la sphère politique à tel point qu'elle se sape elle-même, causant des crises économiques. Le pouvoir des entreprises augmente, les biens politiques dévalorisés, les inégalités augmentent, la demande globale s'écroule et les chefs d'entreprises ont trop peur d'investir l'argent de leurs entreprises.

8:12
Donc plus le capitalisme retire le pouvoir au peuple, plus hautes sont les montagnes jumelles, plus on gaspille les ressources humaines et la richesse de l'humanité.

8:26
De toute évidence, si cela est juste, il faut que nous réunissions les sphères politique et économique et autant le faire sous le contrôle du peuple comme dans l'ancienne Athènes, mais sans esclaves ou exclusion des femmes et des migrants.

8:43
Ce n'est pas une idée originale. La gauche marxiste a eu cette idée il y a 100 ans et ça n'a pas bien marché, non ?

8:49
La leçon que nous avons apprise de la débâcle soviétique est qu'il faudrait un miracle pour rendre le pouvoir aux travailleurs pauvres comme ils l'étaient dans l'ancienne Athènes, sans créer de nouvelles formes de brutalité et de gaspillages.

9:05
Mais il y a une solution : éliminer les travailleurs pauvres. Le capitalisme le fait en remplaçant les emplois peu rémunérés par des automates, androïdes, ou robots. Le problème est que tant que les sphères politique et économique sont séparées, l'automatisation ne fera qu'alimenter les montagnes jumelles, augmenter le gaspillage et approfondir les conflits sociaux, y compris – et bientôt, je crois – dans des endroits comme la Chine.

9:37
Donc il nous faut réaménager, il faut que nous réunissions les sphères économique et politique, et nous avons tout intérêt à le faire en démocratisant les sphères réunifiées, ou on se retrouvera sous un régime hyper-autocratique, fou de surveillance, qui donnera à Matrix, le film, un air de documentaire.

9:59
(Rires)

10:00
Mais la question n'est pas de savoir si le capitalisme survivra aux innovations technologiques qu'il a vu naître. Il est plus intéressant de se demander si ce qui succédera au capitalisme s'approchera d'une dystopie comme Matrix ou de quelque chose de plus proche de la société de Star Trek, où les machines servent les humains et les humains consacrent leur énergie à l'exploration de l'univers et au plaisir d'échanger longuement sur le sens de la vie dans des agoras high-tech, aux airs athéniens et antiques.

10:35
Je pense que nous pouvons nous permettre d'être optimistes. Mais que faudrait-il, comment cela serait-ce si nous vivions l'utopie de Star Trek plutôt que la dystopie de Matrix ?

10:49
Sur le plan pratique, permettez-moi juste de partager brièvement, quelques exemples.

10:54
Au niveau des entreprises, imaginez un marché financier, où vous gagnez du capital en travaillant, et où votre capital vous suit d'un travail à un autre, d'une compagnie à une autre, et la compagnie – celle où vous travaillez à ce moment, n'importe laquelle – est entièrement détenue par ceux qui y travaillent à ce moment. Alors tous les revenus découleront du capital, des profits, et le concept même du salaire salarié deviendra obsolète. Plus de clivage entre ceux qui possèdent sans travailler dans l'entreprise et ceux qui travaillent mais ne possèdent pas la compagnie ; plus de lutte acharnée entre capital et travail ; plus de grand écart entre l'investissement et l'épargne ; en de fait, plus de montagnes jumelles immenses.

11:49
Au niveau de la politique économique mondiale, imaginez un moment que nos devises nationales aient un taux d'échange à flottement libre, avec une devise digitale, universelle, mondiale, issue par le Fonds Monétaire International, le G-20, au nom de toute l'humanité. Et imaginez ensuite que tous les échanges internationaux se fassent dans cette devise – appelons-la « le cosmos », en unités de cosmos – et que chaque gouvernement accepte de placer dans un fonds commun une somme d'unités cosmos proportionnelle au déficit commercial du pays, ou a contrario à l'excédent commercial du pays. Et imaginez qu'on investisse ce fonds dans des technologies vertes, surtout dans des parties du monde où les investissements manquent.

12:45
Cette idée n'est pas nouvelle. C'est en réalité ce que John Maynard Keynes a proposé en 1944 à la conférence de Bretton Woods. Le problème est qu'à l'époque, ils n'avaient pas la technologie pour l'implémenter. Maintenant nous l'avons, surtout dans le contexte d'une sphère politico-économique réunifiée.

13:07
Le monde que je vous décris est tout à la fois libertaire, car il donne la priorité au pouvoir individuel, Marxiste, puis qu'il veut enfermer dans les poubelles de l'histoire la division entre capital et travail, et Keynésien, Keynésien à l'échelle mondiale. Mais par-dessus tout, c'est un monde qui nous permettra d'imaginer une démocratie authentique.

13:36
Un tel monde peut-il naître ? Ou devrons-nous tomber dans une dystopie à la Matrix ? La réponse dépend du choix politique que nous devons faire collectivement. C'est notre choix, et il vaudrait mieux le faire démocratiquement.

13:53
Merci.

13:54
(Applaudissements)

14:00
Bruno Giussani : Yanis... Tu te décrivais toi-même comme un marxiste libertaire dans ta bio. Quelle est la pertinence de l'analyse de Marx aujourd'hui ?

14:12
Yanis Varoufakis : Eh bien, si on juge ce que je viens de dire pertinent, alors Marx est pertinent. Car tout l'intérêt de réunifier la politique et l'économie est – si nous ne le faisons pas, alors l'innovation technologique va créer une telle chute de la demande globale,

14:26
ce que Larry Summers appelle une stagnation séculaire. Et cette crise, en migrant d'une partie à l'autre du monde, comme actuellement, déstabilisera non seulement nos démocraties, mais également ce monde émergent qui n'est pas si enclin à la démocratie libérale. Donc si cette analyse tient la route, alors Marx est absolument pertinent. Mais Hayek également, c'est pourquoi je suis un Marxiste libertaire, et Keynes aussi, donc voilà pourquoi je suis si déconcerté.

14:53
(Rires)

14:54
BG : Tout à fait, et on l'est sans doute aussi, maintenant.

14:57
(Rires)

14:58
(Applaudissements)

15:00
YV : Si on n'est pas déconcerté, c'est qu'on ne réfléchit pas, non ?

15:03
BG : Ça fait très, très philosophe grec de dire ça –

15:06
YV : C'est d'Einstein, à vrai dire –

15:08
BG : Pendant votre discours, vous avez parlé de Singapour et la Chine, et la nuit dernière au dîner, vous exprimiez une assez forte opinion sur comment l'Occident juge la Chine. Pourriez-vous la partager ?

15:19
YV : Bon, il y a un grand degré d'hypocrisie. Dans nos démocraties libérales, nous avons un semblant de démocratie. Ceci car nous avons réduit, comme je disais plus tôt, la démocratie à la sphère politique, tout en laissant la sphère où précisément se passe toute l'action – la sphère économique – être une zone non-démocratique.

15:38
Dans un sens, si je peux me permettre cette provocation, la Chine aujourd'hui est plus proche de la Grande-Bretagne du 19ème siècle. Parce que souvenez-vous, on associe souvent libéralisme et démocratie – mais c'est faux, historiquement. Libéralisme, libéral, c'est comme John Stuart Mill. John Stuart Mill était particulièrement sceptique quant au processus démocratique. Et ce qu'on voit maintenant en Chine est un processus très similaire à celui qu'il y a eu en Grande-Bretagne pendant la Révolution Industrielle, particulièrement la transition de la première à la seconde. Et reprocher à la Chine de faire ce que l'Occident a fait au 19ème siècle, a des relents d'hypocrisie.

16:20
BG : Je suis sûr que beaucoup se posent des questions à propos de votre expérience comme Ministre des Finances grec, plus tôt cette année.

16:26
YV : Je savais que ça viendrait.

16:28
BG : Oui.

16:29
BG : Six mois après, quel bilan tirez-vous de la première moitié de l'année ?

16:34
YV : Extrêmement excitant, d'un point de vue personnel, et très décevant, car nous avions une opportunité de réinitialiser la zone euro. Pas seulement la Grèce, la zone euro. Pour en finir avec la complaisance et le déni constant qu'il y avait une énorme – qu'il y a énorme ligne de faille dans la zone euro, qui menace, massivement, le processus entier de l'Union Européenne.

16:59
Nous avions une opportunité basée sur le programme grec – qui d'ailleurs, était le premier programme à manifester ce déni – et le rectifier. Et, malheureusement, les pouvoirs de la zone euro, de l'Eurogroupe, ont choisi de maintenir ce déni.

17:16
Mais vous savez ce qui se passe. C'est l'expérience de l'Union Soviétique. Quand on essaie de garder en vie un système économique voué architecturalement à l'échec, grâce au pouvoir politique et à l'autoritarisme, vous pouvez réussir à le prolonger, mais quand le changement arrive, il arrive de façon très brusque et catastrophique.

17:35
BG : Quel type de changement prévoyez-vous ?

17:38
YV : Eh bien, sans aucun doute, si l'architecture de la zone euro n'est pas changée, la zone euro n'a pas d'avenir.

17:44
BG : Avez-vous fait des erreurs en tant que Ministre ?

17:46
YV : Tous les jours. BG : Par exemple ?

17:48
YV : Quiconque regarde en arrière –

17:50


(Applaudissements)

17:55
Non, mais sérieusement. Si n'importe quel Ministres des Finances, ou d'autre chose vous dit après six mois à son poste, particulièrement dans une situation si stressante, qu'il n'a pas fait d'erreurs, alors c'est une personne dangereuse. Bien sûr que je me suis trompé.

18:10
Ma plus grande erreur a été de signer l'application pour l'extension des accords de prêt, fin février. J'imaginais qu'il y avait un intérêt véritable pour les créditeurs à trouver un terrain d'entente. Mais il n'y en avait pas. Ils voulaient juste écraser notre gouvernement, parce qu'ils ne voulaient pas avoir à s'occuper de la ligne de faille qui fracture la zone euro. Et parce qu'ils n'ont pas voulu admettre que pendant cinq ans ils appliquaient un programme catastrophique en Grèce. Nous avons perdu un tiers de notre PIB. Ce qui est pire que pendant la Grande Dépression. Et personne, dans la troïka des prêteurs imposant ce programme n'a admis que c'était une erreur colossale.

18:50
BG : En dépit de tout ça, et en dépit de la véhémence de la discussion, vous semblez rester assez pro-Européen.

18:56
YV : Absolument. Vous voyez, la critique que j'émets sur l'Union Européenne et la zone euro vient d'une personne qui ne vit que pour l'Europe. Ma plus grande peur est que la zone euro ne survive pas. Et si elle ne survit pas, les forces centrifuges qui seront libérées seront monstrueuses, et détruiront l'Union Européenne. Et ce sera catastrophique pas seulement pour l'Europe mais pour toute l'économie.

19:22
Nous sommes probablement la plus grande économie dans le monde. Et si nous nous laissons retomber dans les pas des années 30 postmodernes, ce qui me semble être le cas, alors cela nuira à l'avenir des Européens mais aussi des non-Européens.

19:38
BG : Nous espérons bien sûr que vous avez tort sur ce point. Yanis, merci d'être venu à TED.

19:43
YV : Merci. (Applaudissements)


 

Mohamed Tozy: «Les Etats sont perdants face à la globalisation de l’islam radical»

Spécialiste des mouvements islamistes, Mohamed Tozy décrypte les contradictions auxquelles font face le Maroc et les pays de la région dans leur lutte contre l’islam radical et la nouvelle vague djihadiste emmenée par l’État islamique.

De notre correspondante à Rabat (Maroc).-  Pourquoi l’État islamique séduit-il autant de jeunes venus des quatre coins du monde et de milieux si divers ? Quelle est la part de responsabilité de l'État marocain et plus largement de la communauté internationale dans cette nouvelle menace terroriste ? Spécialiste des mouvements islamistes et directeur de l'EGE (École de gouvernance et d'économie), Mohamed Tozy décrypte les contradictions auxquelles font face le Maroc et les pays de la région dans leur lutte contre l'islam radical et cette nouvelle vague djihadiste. Il est l'auteur de l'ouvrage de référence Monarchie et islam politique au Maroc (Presses de Sciences Po, 1999) et a plus récemment contribué à L'État d'injustice au Maghreb (Karthala, 2015).

Il a par ailleurs fait partie de la Commission consultative de révision de la Constitution, annoncée par le roi Mohammed VI lors du discours du 9 mars 2011, alors que les manifestations du Mouvement des Jeunes du 20-Février agitaient le pays. Cinq ans plus tard, il livre son regard sur les possibilités de réinterprétation de ce texte et l'évolution des libertés individuelles au Maroc.

Au Maroc, plusieurs cellules terroristes ont récemment été démantelées. Les Marocains sont par ailleurs assez nombreux à s’être rendus en Syrie. Qu’est-ce qui, d’après vous, attire les jeunes Marocains vers ce conflit a priori étranger au Maroc ?Mohamed Tozy. Qu’est-ce qui attire les jeunes du monde, tout simplement, car il n’y a pas que des musulmans de naissance, y compris parmi les Marocains. Plusieurs choses peuvent expliquer pourquoi ce conflit attire entre autres les Marocains. Des choses très générales liées à l’état du monde. L’État islamique représente une des dernières causes extrêmes qui offrent une possibilité à la fois d’une expérience inédite de l’extrême, qu’on ne vit plus que dans les émissions de téléréalité, et en même temps une cause construite par une belle machine de communication dont les concepteurs ont fait leurs classes à la BBC, voire à Hollywood.

Le projet Daech, en dépit de sa barbarie et que les théoriciens de l’EI ont qualifié « d’état de sauvagerie » (tawahouch en arabe) situé entre le gouvernement du despote et le gouvernement de la chari’a, est porteur de sens dans le monde actuel, en dehors des sociétés musulmanes elles-mêmes. Il se pose comme dirait Bloch en « principe d’espérance » qui intègre des éléments à la fois de communication et d’esthétique, qui mélange plusieurs éléments, empruntés à des espaces cinématographiques, des espaces musicaux, et même aux moyens de communication utilisés par l’armée américaine pendant la première guerre du Golfe, en termes d’uniforme, d’attitude, de posture.

Mohamed Tozy. © DR Mohamed Tozy. © DR
Dans une civilisation de l’image, connectée, tout cela répond à une demande. Il y a dans le background quelque chose qui peut parler à tout le monde. D’où les conversions rapides, les passages immédiats à l’acte, les nationalités, les origines diverses. Et d’où la difficulté que nous avons, lorsqu’on suit cela, à paramétrer les conversions en fonction d’un certain nombre de variables : l’âge, le passé, etc. Dès que l’on a une corrélation qui fonctionne, la marginalité par exemple, on se retrouve avec des ingénieurs installés, mariés. Dès que l’on dit “ce sont des jeunes célibataires”, on a des gens adultes qui partent avec femmes et enfants.

En ce qui concerne les musulmans, il y a aussi des musulmans pratiquants ou pas, musulmans de longue date ou pas, des natifs et des convertis qui ont un background idéologique profond ou pas. L'État islamique, c’est une offre avec des éléments cognitifs très modernes. Mais une offre qui éveille aussi des instincts profonds de l’homme : la quête du chaos, la résurrection. Tout cela fait une machine post-moderne très efficace, d’autant plus qu’elle a mis à son service des moyens modernes. En plus de ce niveau d’explication global, l’EI reste un phénomène ancré dans une historicité arabo-musulmane.

Le projet de Daech est très différent de celui d’Al-Qaïda, qui s’inscrivait dans un processus djihadiste  qui supposait une lecture de la littérature djihadiste classique, un entraînement, une mobilisation, un passage à l’acte. Chez Daech, ce n’est pas l’essentiel. On est dans un autre processus. Même si, vu que l’organisation est atteinte dans ses fiefs, Daech a tendance à utiliser l’attentat comme outil principal, on oublie souvent qu’on est dans un dispositif singulier et inédit. Daech, quelle que soit notre opinion, est un État avec une administration, un service de renseignements, des finances, une « économie », des transactions internationales et un territoire. Ce n’est pas n’importe quel État, c’est un califat dans les pays du Cham et d’Irak. Les éléments de langage – tout d’abord le califat – qui forment cet État font sens pour les musulmans. Un sens fort.

Pourquoi le califat séduit autant, en 2016 ?

Pourquoi le califat fait sens maintenant ? D’abord, notre socialisation, dans n’importe quelle école en pays musulman, a réinvesti le concept de califat même en terme de récit fondateur des collectivités, et ce, dans toutes les sociétés musulmanes. Il est réinvesti, que cela soit sous le mode romancé des “mille et une nuits”, ou de façon théologique, annonçant l’avènement du gouvernement prophétique par la chari’a. Quand on dit califat, dans le lexique, il y a quelque chose qui ressort de l’ordre du merveilleux, de l’exemplaire, du parfait. La quête du régime exemplaire est énoncée dans un lexique familier dont le point d’orgue est le califat, l’étendard noir et les exécutions à l’arme blanche.

La deuxième chose, c’est que les musulmans n’ont jamais fait le deuil de la disparition du califat ottoman. Les principales institutions savantes, les mouvements sociaux du début du XXe siècle se sont investis, que ce soient les Frères musulmans, ou même le nationalisme arabe, comme des successeurs de cette période, avec des tentatives plus ou moins directes de refonder cette institution. L’État nation est appréhendé comme une solution provisoire.

L’Organisation de la coopération islamique (OCI), par certains côtés, en est l’expression institutionnelle, elle a organisé et promu la prédication et donné naissance à un espace qui préfigure l’avènement de cette union, y compris dans le domaine des transactions halal comme le fait la Banque islamique. Dans la mémoire des musulmans, le deuil n’a jamais été fait. D’autant plus, et c’est là l’élément d’efficacité de Daech, qu’au niveau des éléments de langage et de la réalité territoriale, Daech s’est fait sur cet espace.

Le premier acte de communication qui symbolise le démarrage de Daech a consisté en une mise en scène du démantèlement des frontières Sykes-Picot de 1916 et la refondation d’un territoire. C’était leur acte premier lorsqu’ils se sont déclarés, leur première image lorsqu’ils ont fait leur première déclaration à l’opinion publique internationale. Donc tout cela fait sens. Quand on mobilise ce lexique et les éléments de langage et politiques qui vont avec, on se projette dans un territoire du califat avec une extension infinie de sa temporalité et de sa spatialité. Il va du prophète jusqu'à maintenant et il est extensible au niveau de l’espace.

A suivre

Médiapart

 

 

Joseph E. Stiglitz, prix Nobe d'économ ie : l'EURO, comment la monnaie unique menace l'Europe

Dans son nouvel essai, Joseph Stiglitz donne l’impression d’enfiler la combinaison d’un astronaute qui expliquerait avoir découvert la Lune en 2016. L’ancien économiste en chef de la Banque mondiale a mis le doigt sur ce qui, d’après lui, « menace l’avenir de l’Europe » : la monnaie unique. Dès la préface, les exécutifs des 28 en prennent pour leur grade : « L’histoire de la zone euro est une leçon de morale : elle montre que des dirigeants ayant perdu tout contact avec leur électorat peuvent concevoir des systèmes qui ne sont pas bons pour les citoyens. Elle montre que les intérêts financiers l’ont trop souvent emporté dans les progrès de l’intégration économique, et que l’emballement démentiel de l’idéologie et des intérêts peut aboutir à des structures économiques peut-être lucratives pour quelques-uns, mais dangereuses pour de larges pans de population. »

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Si l’on s’en tient à ses remerciements et notes en fin d’ouvrage, Stiglitz n’a visiblement rien lu des travaux d’économistes hétérodoxes, qui ont pourtant documenté, depuis une décennie, la « malfaçon » de l’euro, au point de constituer un sous-genre entier de l’édition en France et ailleurs (Frédéric Lordon, Jacques Sapir, Costas Lapavitsas, Cédric Durand, etc.). Sur des registres plus « autorisés », les limites de l’euro ont déjà été diagnostiquées, par exemple, par Martin Wolf (analyste du Financial Times, dans The Shifts and the Shocks, non traduit en Joseoh E.français, 2014, et cité, lui, par Stiglitz), Paul Krugman en 2012 (Sortez-nous de cette crise… Maintenant!, chez Flammarion) ou encore Amartya Sen dès 2011 (« L'euro fait tomber l'Europe »). 

Mais le tableau d’ensemble dressé par l’Américain, s’il n’est pas neuf ni très subtil, a le mérite d’être exhaustif (et plus que jamais d’actualité, vu les soubresauts des banques italiennescet été) : il dénonce le « fétichisme des déficits » inscrit dans les traités, la toute-puissance de l’Allemagne à Bruxelles, le manque de solidarité de l’Europe du Nord lors des décisions clés, la « navigation à vue » lors des sommets bruxellois (ce qu’il appelle « la stratégie du bord du gouffre »), ou encore la mainmise des « technocrates » et les passages en force antidémocratiques en Grèce. Sur ce dernier point, il va jusqu’à comparer les programmes de la Troïka à Athènes à « l’avion qui bombarde à 15 000 mètres d’altitude », résumant : « Le succès [dans les deux cas – ndlr] se mesure aux objectifs atteints et non aux vies détruites. » 

« Les systèmes monétaires naissent et meurent », poursuit Stiglitz, qui rappelle l’expérience de Bretton Woods (qui a duré moins de trente ans). Or « nous devons penser d’abord et avant tout aux objectifs ultimes : la prospérité en Europe et le resserrement de l’intégration économique et politique. L’union monétaire apparaît de plus en plus comme un détour, certes bien intentionné, dans la marche en direction de ces nobles objectifs ». En résumé, l’euro a été édifié sans les institutions politiques qui auraient permis, en parallèle, de faire tenir ensemble une région aussi déséquilibrée que l’Europe. Les pères fondateurs étaient « bien intentionnés », veut-il croire, mais ils ont commis des erreurs majeures. Aujourd’hui, il est extrêmement difficile, juge-t-il, de corriger cette « malfaçon » des débuts, et il est temps de reconnaître ces erreurs originelles pour débloquer la situation.

Dès la préface, l’économiste, qui carbure à l’ego (il s’étonne par exemple de ne pas avoir reçu de réponses écrites des dirigeants européens après la publication d’une tribune critique dans le New York Times en 2015), compare sa démarche à celle, symétrique, de… Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique : « Parfois, un observateur extérieur peut donner une analyse plus exacte et plus objective de la culture et de la politique que ceux qui sont directement mêlés aux événements en cours. » Ce point de vue distancié d’un Américain sur le marasme européen constitue en effet tout l’intérêt du livre. Mais il produit aussi d’étonnants décalages, qui risquent de frustrer certains lecteurs.

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L’analyse, par endroits, est pour le moins sommaire. La manière dont Stiglitz tourne autour de l’ordolibéralisme allemand, sans jamais le citer, laisse perplexe. Sauf erreur de notre part, cette théorie inventée en Allemagne, et documentée dans de nombreux ouvrages sur l’Europe, parce qu’elle a servi de pilier à la fabrication de l’euro, n’est pas mentionnée une seule fois dans l’ouvrage… (Il n’y a qu’une note, au chapitre 6, qui se penche sur les raisons historiques de l’« obsession allemande pour l’inflation ».) L’économiste préfère parler de« néolibéralisme » ou de « fondamentalisme des marchés ». Ce qui n’est pourtant pas la même chose.

Autre gêne, sur un registre plus politique : Stiglitz place au même niveau (dès les premières lignes de la préface, mais cela revient tout au long du livre) la montée de l’extrême droite en Europe et le séparatisme catalan qui menace l’intégrité de l’État espagnol. Le texte a certes été bouclé avant le référendum sur le Brexit. Mais ce genre de rapprochements à gros traits – il y a en beaucoup d'autres dans le texte – mériterait débat. Stiglitz sait-il que c’est en Écosse et en Catalogne, deux territoires marqués précisément par des poussées indépendantistes, que l’on entend aussi, depuis les lieux du pouvoir, des discours de gauche anti-austérité qui pourraient l’intéresser, pour sortir, précisément, d’une certaine forme de pensée unique sur l’Europe qu’il dénonce avec vigueur ? Manifestement, l’affaire lui échappe, et son analyse perd en subtilité.

L’essentiel n’est sans doute pas là. L’audience d’un Stiglitz à l’échelle de l’Europe n’a rien à voir avec celle d’économistes critiques, hétérodoxes ou « atterrés » (ces derniers restant très divisés sur la question de l’euro). Il a l’oreille de (certains) puissants. Il l’écrit dans le livre : l’ex-premier ministre grec du PASOK Georges Papandréou (en partie responsable du marasme à Athènes…) est son « vieil ami ». Par le passé, il a dirigé, à la demande de Nicolas Sarkozy alors chef d’État, une commission d’économistes pour penser les limites du produit intérieur brut (PIB). À Bruxelles, il lui arrive de travailler avec la fondation des sociaux-démocrates, la FEPS. Bref, l’Américain est davantage écouté dans les lieux de pouvoir, et sa prise de position, après celle par exemple d’un Paul Krugman en 2012, est importante. Soudain, la critique de l’euro n’est plus réservée à l’extrême droite ou à certains économistes associés à la gauche critique.

Lénine : Le marxisme et l'insurrection

Lettre au comité central du P.O.S.D. (b.) R.

Parmi les déformations du marxisme, l'une des plus malveillantes et peut‑être des plus répandues par les partis « socialistes » régnants est le mensonge opportuniste qui prétend que la préparation à l'insurrection et, d'une manière générale, la façon de considérer l'insurrection comme un art [1], c'est du « blanquisme [2] ».

Le grand maître de l'opportunisme, Bernstein, s'est déjà acquis une triste célébrité en portant contre le marxisme l'accusation de blanquisme, et, en fait, les opportunistes d'aujourd'hui ne renouvellent ni n'« enrichissent » d'un iota les pauvres « idées » de Bernstein, quand ils crient au blanquisme.

Accuser les marxistes de blanquisme, parce qu'ils considèrent l'insurrection comme un art ! Peut‑il y avoir plus criante déformation de la vérité alors que nul marxiste ne niera que c'est justement Marx qui s'est exprimé sur ce point de la façon la plus précise, la plus nette et la plus péremptoire, en déclarant précisément que l'insurrection est un art, en disant qu'il faut la traiter comme un art, qu'il faut conquérir les premiers succès et avancer de succès en succès, sans interrompre la marche contre l'ennemi, en profitant de son désarroi, etc., etc.

Pour réussir, l'insurrection doit s'appuyer non pas sur un complot, non pas sur un parti, mais sur la classe d'avant-garde. Voilà un premier point. L'insurrection doit s'appuyer sur l'élan révolutionnaire du peuple. Voilà le second point. L'insurrection doit surgir à un tournant de l'histoire de la révolution ascendante où l'activité de l'avant‑garde du peuple est la plus forte, où les hésitations sont les plus fortes (dans les rangs de l'ennemi et dans ceux des amis de la révolution faibles, indécis, pleins de contradictions ; voilàle troisième point. Telles sont les trois conditions qui font que, dans la façon de poser la question de l'insurrection, le marxisme se distingue du blanquisme.

Mais, dès lors que ces conditions se trouvent remplies, refuser de considérer l'insurrection comme un art, c'est trahir le marxisme, c'est trahir la révolution.

Pour prouver qu'en ce moment précisément le parti doit de toute nécessité reconnaître que l'insurrection est mise à l'ordre du jour par le cours objectif des événements, qu'il doit traiter l'insurrection comme un art, pour prouver cela, le mieux sera peut‑être d'employer la méthode de comparaison et de mettre en parallèle les journées des 3 et 4 juillet [4] et les journées de septembre.

Les 3 et 4 juillet, on pouvait sans pécher contre la vérité poser ainsi le problème : il serait préférable de prendre le pouvoir sinon nos ennemis nous accuseront de toute façon de sédition et nous traiteront comme des factieux. Mais on ne pouvait en conclure à l'utilité de prendre alors le pouvoir, car les conditions objectives pour la victoire de l'insurrection n'étaient pas réalisées.

Nous n'avions pas encore derrière nous la classe qui est l'avant‑garde de la révolution.
Nous n'avions pas encore la majorité parmi les ouvriers et les soldats des deux capitales [5]. Aujourd'hui, nous l'avons dans les deux Soviets. Elle a été créée uniquement par les événements des mois de juillet et d'août, par l'expérience des « répressions » contre les bolchéviks et par l'expérience de la rébellion de Kornilov [6].
L'enthousiasme révolutionnaire n'avait pas encore gagné la grande masse du peuple. Il l'a gagnée aujourd'hui, après la rébellion de Kornilov. C'est ce que prouvent les événements en province et la prise du pouvoir par les Soviets en maints endroits.
Il n'y avait pas alors d'hésitations d'une amplitude politique sérieuse parmi nos ennemis et parmi la petite bourgeoisie incertaine. Aujourd'hui, ces hésitations ont une grande ampleur : notre principal ennemi, l'impérialisme allié, l'impérialisme mondial ‑ car les « Alliés » sont à la tête de l'impérialisme mondial ‑ a balancé entre la guerre jusqu'à la victoire et la paix séparée contre la Russie. Nos démocrates petits‑bourgeois, qui ont manifestement perdu la majorité dans le peuple, ont eu de profondes hésitations, quand ils ont refusé de faire bloc, c'est‑à‑dire de se coaliser avec les cadets [7].
C'est pourquoi, les 3 et 4 juillet, l'insurrection aurait été une faute : nous n'aurions pu conserver le pouvoir ni physiquement ni politiquement. Physiquement, bien que Pétrograd fût par instants entre nos mains, car nos ouvriers et nos soldats n'auraient pas alors accepté de se battre, de mourir pour la possession de Pétrograd il n'y avait pas alors cette « exaspération », cette haine implacable à la fois contre les Kérenski et contre les Tsérétéli et les Tchernov ; nos gens n'avaient pas encore été trempés par l'expérience des persécutions contre les bolchéviks avec la participation des socialistes‑révolutionnaires et des menchéviks.
Politiquement nous n'aurions pas gardé le pouvoir les 3 et 4 juillet, car, avant l'aventure Kornilov, l'armée et la province auraient pu marcher et auraient marché contre Pétrograd.
Aujourd'hui la situation est tout autre.

Nous avons avec nous la majorité de la classe qui est l'avant‑garde de la révolution, l'avant‑garde du peuple, capable d'entraîner les masses.

Nous avons avec nous la majorité du peuple, car le départ de Tchernov, s'il est loin d'être le seul signe, est pourtant le signe le plus visible et le plus concret que la paysannerie ne recevra pas la terre du bloc socialiste‑révolutionnaire (ni des socialistes‑révolutionnaires eux‑mêmes). C'est là le point essentiel, celui qui donne à la révolution son caractère national.

Nous avons pour nous l'avantage d'une situation où le parti connaît sûrement son chemin, en face des hésitations inouïes de tout l'impérialisme et de tout le bloc des menchéviks et des socialistes‑révolutionnaires.

Nous avons pour nous une victoire assurée, car le peuple est désormais au bord du désespoir, et nous donnons à tout le peuple une perspective claire en lui montrant l'importance de notre direction « pendant les journées de Kornilov », puis en proposant un compromis aux « hommes du bloc » et en recevant d'eux un refus qui est loin d'avoir mis un terme aux hésitations le leur part.

La plus grave erreur serait de croire que notre offre de compromis n'a pas encore été repoussée, que la Conférence démocratique [8] peut encore l'accepter. Le compromis a été proposé par un parti à des partis : il ne pouvait en être autrement. Les partis l'ont repoussé. La Conférence démocratique n'est qu'une conférence, rien de plus. Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est qu'elle ne représente pas la majorité du peuple révolutionnaire, la paysannerie appauvrie et exaspérée. C'est une conférence de la minorité du peuple il ne faut pas oublier cette vérité évidente. La plus grande erreur de notre part, le pire crétinisme parlementaire, serait de traiter la Conférence démocratique comme un parlement, car même si elle se proclamait parlement et parlement souverain et permanent de la révolution, elle ne déciderait malgré, tout de rien : la décision ne lui appartient pas; elle dépend des quartiers ouvriers de Pétrograd et de Moscou.

Toutes les conditions objectives d'une insurrection couronnée de succès sont réunies. Nous avons l'avantage exceptionnel d'une situation où seule notre victoire dans l'insurrection mettra fin aux hésitations qui ont exaspéré le peuple et qui constituent un véritable supplice ; où seule notre victoire dans l'insurrection donnera immédiatement la terre à la paysannerie ; où seule notre victoire dans l'insurrection fera échouer les manoeuvres do paix séparée contre la révolution, les fera échouer par la proposition ouverte d'une paix plus complète, plus juste et plus proche, d'une paix favorable à la révolution.

Seul enfin notre parti, après, avoir remporté la victoire dans l'insurrection peut sauver Pétrograd, car, si notre offre de paix est repoussée et si nous n'obtenons pas même un armistice, alors c'est nous qui serons les partisans d'aller « jusqu'au bout », c'est nous qui serons à la tête des partis de la guerre c'est nous qui serons le parti « de la guerre » par excellence, nous mènerons la guerre d'une façon vrai­ment révolutionnaire. Nous enlèverons aux capitalistes tout leur pain et toutes leurs bottes. Nous leur laisserons les croûtes, nous les chausserons de lapti. Nous donnerons au front tout le pain et toutes les chaussures.

Alors nous défendrons victorieusement Pétrograd.

Pour une guerre véritablement révolutionnaire, les ressources tant matérielles que morales sont encore immenses en Russie ; il y a 99 chances sur 100 pour que les Allemands nous accordent au moins un armistice. Et obtenir un armistice aujourd'hui, c'est vaincre le monde entier.

Ayant pris conscience que l'insurrection des ouvriers de Pétrograd et de Moscou est absolument nécessaire pour sauver la révolution et pour sauver la Russie du partage « séparé » que veulent les impérialistes des deux coalitions, nous devons, tout d'abord, adapter aux conditions de l'insurrection ascendante notre tactique politique à. la Conférence ; nous devons ensuite prouver que ce n'est pas seulement en paroles que nous acceptons la pensée de Marx sur la nécessité de considérer l'insurrection comme un art.

Nous devons sans retard donner une cohésion nouvelle à la fraction des bolchéviks qui siègent à la Conférence sans nous laisser impressionner par le nombre, sans craindre de laisser les hésitants dans le camp des hésitants : ils seront plus utiles à la cause de la révolution là‑bas que dans le camp des combattants résolus et dévoués.

Nous devons rédiger une courte déclaration des bolchéviks soulignant de la façon la plus catégorique l'inopportunité des longs discours, l'inopportunité des « discours » en général, la nécessité d'une action immédiate pour le salut de la révolution, la nécessité absolue d'une rupture complète avec la bourgeoisie de la destitution de tous les membres du gouvernement actuel, d'une rupture complète avec les impérialistes anglo‑français qui préparent un partage « séparé » de la Russie, la nécessité de faire passer immédiatement tout le pouvoir aux mains de la démocratie révolutionnaire guidée par le prolétariat révolutionnaire.

Notre déclaration doit formuler de la façon la plus brève et la plus nette cette conclusion en liaison avec notre projet de programme : la paix aux peuples, la terre aux paysans, la confiscation des profits scandaleux et la répression contre le sabotage éhonté de la production par les capitalistes.

Plus notre déclaration sera brève, plus elle sera tranchante, meilleure elle sera. Il faut seulement y souligner encore deux points très importants : le peuple est exaspéré par les hésitations, le peuple est déchiré par l'indécision des socialistes‑révolutionnaires et des menchéviks ; nous rompons définitivement avec ces partis, car ils ont trahi la révolution.

Autre chose encore : en proposant tout de suite une paix sans annexions, en rompant tout de suite avec les impérialistes alliés et avec tous les impérialistes, nous obtiendrons immédiatement soit un armistice, soit le ralliement de tout le prolétariat révolutionnaire à la défense, et la poursuite par la démocratie révolutionnaire, sous la direction de ce dernier, d'une guerre véritablement juste, véritablement révolutionnaire.

Après avoir lu cette déclaration, après avoir réclamé des décisions et non des paroles, des actes et non des résolutions écrites, nous devons lancer toute notre fraction dans les usines et dans les casernes : c'est là qu'est sa place, c'est là qu'est le nerf vital, c'est de là que viendra le salut de la révolution, c'est là qu'est le moteur de la Conférence démocratique.

C'est là que nous devons dans des discours ardents, passionnés, expliquer notre programme et poser ainsi la question : ou bien l'acceptation complète de ce programme par la Conférence, ou bien l'insurrection. Il n'y a pas de milieu. Impossible d'attendre. La révolution périt.

La question ainsi posée, toute notre fraction étant concentrée dans les usines et dans les casernes, nous serons à même de juger du moment où il faut déclencher l'insurrection.

Et pour considérer l'insurrection en marxistes, c'est‑à‑dire comme un art, nous devrons en même temps, sans perdre une minute, organiser l'état‑major des détachements insurrectionnels, répartir nos forces, lancer les régiments sûrs aux points les plus importants, cerner le théâtre Alexandra [9], occuper la forteresse Pierre‑et‑Paul [10], arrêter l'état‑major général et le gouvernement, envoyer contre les élèves-officiers et la division sauvage [11] des détachements prêts à mourir plutôt que de laisser l'ennemi pénétrer dans les centres vitaux de la ville ; nous devrons mobiliser les ouvriers armés, les appeler à une lutte ultime et acharnée occuper simultanément le télégraphe et le téléphone, installer notre état-major de l'insurrection au Central téléphonique, le relier par téléphone à toutes les usines, à tous les régiments, à tous les centres de la lutte armée, etc.

Tout cela n'est qu'approximatif, certes, et seulement destiné à illustrer le fait que, au moment que nous vivons, on ne peut rester fidèle au marxisme, rester fidèle à la révolution, si on ne considère pas l'insurrection comme un art.

Écrit les 13-14 (26-27) septembre 1917.

Paru pour la première fois en 1921 dans la revue « Prolétarskaïa Révolioutsia » n° 2.

Notes

[1] F. Engels, Révolution et contre‑révolution en Allemagne. Cet ouvrage fut écrit par Engels et publié en 1851‑1852, sous forme d'une série d'articles dans le New York Daily Tribune, signés par Marx.

[2] Blanquisme : courant du mouvement socialiste français dirigé par Louis‑Auguste Blanqui (1805‑1881). Les blanquistes substituaient les actions d'une poignée de conspirateurs à l'activité d'un parti révolutionnaire et négligeaient la liaison avec les masses.

[3] Lénine fait allusion aux manifestations qui se déroulèrent à Pétrograd les 3 et 4 (16 et 17) juillet 1917.

Comme il fallait s'y attendre, l'offensive des troupes russes sur le front échoua. Soldats, marins et ouvriers indignés par les agissements du Gouvernement provisoire qui avait ordonné cette offensive condamnée à l'avance, descendirent dans la rue. Les premiers à agir furent les soldats du I° régiment de mitrailleurs de Pétrograd, dans le quartier Vyborgskaïa Storona, le 3 (16) juillet. La manifestation risquait de se transformer en une insurrection armée. A cette époque, le Parti bolchévik se prononçait contre l'insurrection armée, estimant que la crise révolutionnaire n'était pas encore mûre. A la séance convoquée le 3 (16) juillet à 4 heures de l'après‑midi, le Comité central décida donc de renoncer aux actions et manifestations. La même décision fut prise par la II° conférence des bolcheviks de Pétrograd‑ville qui se tenait au même moment. Ses délégués se rendirent dans les usines et les quartiers pour détourner les masses de manifester. Mais le mouvement avait déjà pris de l'envergure, et il ne fut plus possible de l'arrêter.

Tenant compte cette situation, le Parti résolut, le 3 (16) juillet, de prendre part à l'action, afin de lui conférer un caractère pacifique et organisé.

Lénine était alors absent de Pétrograd. Informé des événements, il revint d'urgence dans la capitale le 4 (17) juillet au matin pour diriger l'action qui prenait de l'ampleur.

Le même jour, plus de 500 000 personnes manifestèrent sur les mots d'ordre bolchéviks : « Tout le pouvoir aux Soviets ! » et autres. Les manifestants exigèrent du Comité exécutif central des Soviets qu'il prenne le pouvoir. Mais les s.‑r. et menchéviks refusèrent.

Avec le consentement du Comité exécutif central où dominaient les s.‑r. et les menchéviks, le Gouvernement provisoire lança contre les manifestants désarmés des détachements d'élèves‑officiers et de cosaques qui ouvrirent le feu. Le Gouvernement provisoire fit rappeler du front des troupes contre-révolutionnaires pour écraser l'action.

A une réunion du Comité central et du Comité de Pétrograd qui se déroula dans la nuit du 4 au 5 juillet, sous la direction de Lénine, la décision fut prise de faire cesser d'une manière organisée les manifestations pour préserver de la débâcle le gros des forces révolutionnaires. Les s.‑r. et les mencheviks se firent pratiquement les complices de la répression. La manifestation réprimée, ils s'attaquèrent, de concert avec la bourgeoisie, au Parti bolchévik. La Pravda, la Soldatskaïa Pravda et les autres journaux bolchéviks furent interdits par le Gouvernement provisoire. L'imprimerie « Troud » fut saccagée. Le Gouvernement provisoire procéda au désarmement des ouvriers ; arrestations en masse, perquisitions et massacres se multiplièrent. Les troupes révolutionnaires furent retirées de la garnison de Pétrograd et envoyées au front.

Après les journées de juillet, le pouvoir passa entièrement entre les mains du Gouvernement provisoire. La dualité des pouvoirs et la période pacifique de la révolution étaient terminés.

[5] Pétrograd et Moscou.

[6] Il s'agit de la rébellion dirigée par le général de l'armée tsariste Kornilov, commandant en chef. Les rebelles comptaient s'emparer de Pétrograd, détruire les organisations ouvrières, dissoudre les Soviets et instaurer dans le pays une dictature militaire pour rétablir ensuite la monarchie.

Le 25 août (7 septembre), Kornilov dirigea le 3° corps de cavalerie sur Pétrograd.

Le Parti bolchévik se prononça pour tout faire pour mettre le putsch en échec, tout en ne cessant pas de dénoncer le Gouvernement provisoire, ses complices socialistes‑révolutionnaires et menchéviks. A l'appel du C.C. du Parti bolchévik, les ouvriers de Pétrograd commencèrent rapidement à former des détachements de la Garde Rouge, des comités révolutionnaires apparurent dans certaines régions, et l'offensive de Kornilov fut stoppée.

[7] Cadets, membres du parti constitutionnel‑démocrate (K.-D.), principal parti de la bourgeoisie monarchiste libérale en Russie. Le parti fut fondé en octobre 1905 ; il comprenait des représentants de la bourgeoisie, des propriétaires fonciers et des intellectuels bourgeois. Milioukov, Mouromtsev, Maklakov, Chingarev, Strouvé étaient parmi leurs chefs de file. Pendant la première guerre mondiale, ils soutinrent acti­vement la politique extérieure annexionniste du gouvernement du tsar. Au cours de la révolution de février, ils essayèrent de sauver la monarchie. Occupant une situation prépondérante dans le Gouvernement provisoire bourgeois, les cadets menèrent une politique antipopulaire, contre‑révolutionnaire.

Après la victoire de la Révolution d'Octobre, les cadets furent des ennemis irréconciliables du pouvoir soviétique.

[8] La Conférence démocratique de Russie fut convoquée par le comité exécutif central des Soviets où prédominaient les menchéviks et les socialistes‑révolutionnaires, sous prétexte de régler la question du pouvoir, le vrai but étant de trouver un dérivatif à la poussée révolutionnaire grandissante. Fixée au 12 (25) septembre, elle fut ajournée et se tint à Pétrograd du 14 au 22 septembre (27 septembre‑5 octobre) 1917 avec plus de 1 500 participants. Les leaders menchéviks et s.‑r. firent tout le possible pour réduire le nombre de représentants ouvriers et paysans au profit des organisations petites‑bourgeoises et bourgeoises, qui s’y trouvèrent ainsi en majorité.

Le C.C. du P.O.S.D.(b.)R., à sa séance du 3 (16) septembre, décida de prendre part à la Conférence, et envoya aux organisations de base du Parti une circulaire indiquant qu'il fallait « réunir tous les efforts afin d'assurer la présence à la Conférence du groupe le plus nombreux et le plus uni possible ». En acceptant de participer à la Conférence, les bolchéviks voulaient en utiliser la tribune pour mettre en accusation les menchéviks et les s.‑r.

Dans sa lettre au Comité central, aux comités de Pétrograd et de Moscou du P.O.S.D.(b.) R., intitulée « les bolcheviks, doivent prendre le pouvoir » et dans la lettre au C.C. « Le marxisme et l'insurrection », Lénine détermina l'attitude des bolchéviks à l'égard de la Conférence démocratique.

La Conférence décida de former un Préparlement (Conseil provisoire de la République), qui devait donner l'impression que le régime parlementaire était instauré en Russie. Or, selonl'arrêté adopté par le Gouvernement provisoire lui‑même, le Préparlement ne devait jouer qu'un rôle consultatif A la réunion des bolchéviks participants à la Conférence démocratique, convoquée par le Comité central du Parti, il fut décidé par 77 voix contre 50 de prendre part au Préparlement.

Dans ses articles « Les champions de la fraude et les erreurs des bolchéviks », « Notes d'un publiciste », « Les erreurs de notre Parti » et « La crise est mûre », Lénine critiqua les erreurs tactiques commises par les bolchéviks vis‑à‑vis de la Conférence démocratique : il exigea que les bolchéviks quittent le Préparlement, en soulignant la nécessité de concentrer tous les efforts sur la préparation de l'insurrection, contra la position défendue par Kaménev et autres qui préconisaient la participation. Le 7 (20) octobre, le jour de l'ouverture du Préparlement, les bolchéviks donnèrent lecture d'une déclaration et quittèrent le Préparlement.

[9] Théâtre Alexandra : théâtre de Pétrograd où siégea la Conférence démocratique.

[10] Forteresse Pierre‑et‑Paul : forteresse située sur la Néva, en face du Palais d'Hiver ; sous le tsarisme servait de lieu de détention des prisonniers politiques ; possédait un énorme arsenal et était un point stratégique important de Pétrograd.

[11] La division sauvage fut formée pendant la guerre de 1914‑1918 à partir de volontaires recrutés parmi les peuples montagnards du Caucase du Nord. Le général Kornilov essaya de les utiliser comme fer de lance de son offensive contre Pétrograd.

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