Bill Gates : « Les jeunes Africains doivent pouvoir être les artisans de leur prospérité »

Des jeunes garçons s’entraînent au skate à Nairobi, en janvier 2016.

La première fois que j’ai parlé avec Nelson Mandela, c’était en 1994. Il m’avait alors appelé pour me demander de contribuer au financement de la première élection multiraciale d’Afrique du Sud. On ne reçoit pas tous les jours un coup de fil de Nelson Mandela, alors ce souvenir est encore très présent. Je dirigeais Microsoft à l’époque et je passais la majeure partie de mon temps éveillé à penser aux logiciels. Cependant, j’admirais Nelson Mandela, je savais qu’il s’agissait d’élections historiques et j’ai fait ce que j’ai pu pour l’aider.

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Je m’étais rendu en Afrique pour la première fois un an seulement auparavant : avec ma femme Melinda, nous étions partis en vacances en Afrique de l’Est. Bien sûr, nous savions que certains endroits du continent étaient très pauvres. Mais une fois sur place, ce qui n’était qu’une idée abstraite est devenu une injustice qu’il nous était impossible d’ignorer.

Face à des inégalités aussi criantes, nous avons commencé à nous demander comment nous pourrions utiliser nos propres moyens pour améliorer les choses. En quelques années, nous avons créé notre fondation. C’est lorsque j’ai commencé à venir régulièrement en Afrique pour cette fondation que j’ai fait la connaissance de Nelson Mandela en personne. Il était pour moi à la fois un conseiller et une source d’inspiration.

Besoins élémentaires

L’un des sujets sur lesquels Nelson Mandela est revenu sans cesse, toute sa vie, était le pouvoir de la jeunesse. Je suis d’accord avec lui, et c’est l’une des raisons pour lesquelles je suis optimiste quant à l’avenir de l’Afrique. Démographiquement, ce continent est le plus jeune du monde, et sa jeunesse peut lui insuffler un dynamisme particulier.

Les économistes parlent du dividende démographique et du potentiel d’accélération de la croissance économique par la jeune population africaine. Pour moi, toutefois, le plus important concernant les jeunes réside dans leur mode de pensée. Les jeunes sont plus à même que les personnes âgées de susciter des innovations, parce qu’ils ne sont pas enfermés dans les limites du passé. J’avais 19 ans quand j’ai fondé Microsoft. Steve Jobs en avait 21 quand il a créé Apple. Mark Zuckerberg avait 19 ans quand il a inventé Facebook.

Je suis donc enthousiaste pour cette jeune génération d’entrepreneurs africains dont les start-up sont en plein essor dans les « Silicon Savannahs » de Johannesburg au Cap, en passant par Lagos et Nairobi.

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Pour en tirer de vrais dividendes, cependant, il faut que nous puissions multiplier ce talent d’innovation par autant de jeunes que compte la nouvelle génération africaine en pleine croissance. Pour y parvenir, tous les jeunes Africains doivent pouvoir être les artisans de leur prospérité.

Si nous investissons dans ce qui en vaut la peine – c’est-à-dire que nous faisons en sorte de répondre aux besoins élémentaires des jeunes gens d’Afrique –, alors ils pourront changer l’avenir, et la vie sur le continent s’améliorera plus rapidement que jamais.

Traitement simples d’emploi

De mon point de vue, l’avenir de l’Afrique dépendra de quatre paramètres : la santé et la nutrition, l’éducation, les opportunités économiques et une bonne gouvernance.

Lorsque les populations ne sont pas en bonne santé, elles ne peuvent s’intéresser à des sujets comme l’enseignement, le travail ou la fondation d’une famille. En revanche, quand l’état sanitaire progresse, la vie s’améliore à tous les niveaux.

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Je suis particulièrement préoccupé par le VIH. Les plus jeunes Africains arrivent aujourd’hui à l’âge où ils sont le plus exposés au risque de ce contracter ce virus. Nous devons mieux exploiter les méthodes de prévention dont nous disposons aujourd’hui, tout en imaginant des solutions plus performantes, telles qu’un vaccin efficace ou des traitements simples d’emploi que les patients seront plus susceptibles d’observer avec régularité.

La nutrition constitue un autre axe critique pour l’Afrique. A cause de la malnutrition et des déficiences en micronutriments, des millions d’enfants africains sont privés de leur plein potentiel physique et intellectuel. Il existe heureusement des solutions d’un bon rapport qualité-prix, comme la promotion active de l’allaitement, l’ajout de vitamines et de minéraux importants à la composition des huiles de cuisine, du sucre et de la farine, et la sélection de certaines cultures de base pour maximiser leur qualité nutritionnelle. Nous devons nous assurer que les populations les plus exposées connaissent ces solutions, et qu’elles peuvent y avoir recours.

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Appuyer sur un bouton

Deuxièmement, nous avons besoin de nouveaux modes de pensée et de nouveaux outils capables de garantir que tous les enfants pourront recevoir un enseignement de grande qualité. Les technologies de l’éducation à partir des téléphones mobiles peuvent aider les élèves à acquérir des compétences fondamentales, mais aussi à bénéficier d’un retour et d’une aide plus efficace de la part de leurs professeurs, simplement en appuyant sur un bouton. Les pouvoirs publics doivent également investir dans des universités publiques de très haut niveau, à destination du plus grand nombre d’étudiants qualifiés, pour former la prochaine génération de scientifiques, d’entrepreneurs, d’enseignants et de chefs d’État.

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Troisièmement, nous devons ouvrir des opportunités économiques pour canaliser l’énergie et les idées de la jeunesse africaine. Grâce au Programme pour le développement de l’agriculture africaine, les pays disposent d’un cadre qui leur permettra de passer des cultures de subsistance à une activité commerciale florissante. Les investissements doivent suivre, toutefois, pour que les jeunes Africains aient les moyens de développer l’agriculture prospère à laquelle ils aspirent.

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L’Afrique a aussi besoin de davantage d’électricité pour accroître sa productivité. En Afrique de l’Est, en particulier, les pouvoirs publics devraient investir dès que possible dans les sources d’énergie hydroélectriques et géothermiques, qui sont à la fois fiables et renouvelables. La première priorité pour les gouvernements devrait consister à améliorer la gestion de leurs réseaux électriques, de manière à produire autant d’électricité que possible.

Gestion des finances publiques

Quatrièmement, les pays africains auraient tout intérêt à améliorer la gestion de leurs finances publiques. Les progrès de la technologie numérique représentent une solution possible pour améliorer les services de l’Etat.

Tout le monde sait à quel point les défis que doit relever l’Afrique sont importants et complexes, et le continent a déjà donné à maintes reprises la preuve de sa résilience et de son ingéniosité et il compte des millions de personnes, en particulier des jeunes, impatientes de se mettre au travail.

L’avenir dépendra de la coopération des différents peuples d’Afrique entre eux, afin de bâtir les fondations qui offriront aux jeunes Africains les opportunités qu’ils méritent. C’est l’avenir dont Nelson Mandela avait rêvé, et c’est celui que mérite la jeunesse d’Afrique.

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Bill Gates, ancien PDG de Microsoft et coprésident de la Fondation Bill & Melinda Gates (partenaire du Monde Afrique) a prononcé une allocution dimanche 17 juillet à la quatorzième conférence annuelle sur Nelson Mandela à Pretoria, en Afrique du Sud. Ce texte en est une adaptation réalisée par son auteur.

Bill Gates

source : Le Monde

 



Kofi Annan : « Les pauvres aussi ont besoin de systèmes d’alerte météo ! »

Une fillette dans le camp de réfugiés de M’Bere, dans le sud de la Mauritanie.

En grandissant au Ghana, j’ai appris à quel point l’harmattan peut être violent. Ce vent sec et poussiéreux du Sahara balaie l’Afrique de l’Ouest de novembre à mars. Il apporte avec lui des tempêtes de poussière qui abîment les voies respiratoires, les yeux et la peau, et des vagues de froid soudaines qui peuvent mettre en danger les personnes vulnérables. Aujourd’hui, le changement climatique menace d’aggraver le risque que représente l’harmattan, qui devient plus violent et moins prévisible, et déplace encore davantage de poussière.

La menace grandissante de l’harmattan illustre particulièrement à quel point il est important de collaborer afin de protéger la santé publique contre les effets du changement climatique. Dans ce cas particulier, nous devons faire en sorte que des prévisions météorologiques précises franchissent le « dernier kilomètre » et atteignent les populations qui se trouvent sur sa trajectoire afin de leurpermettre de se mettre à l’abri.

Les effets de l’harmattan

Le risque global que le changement climatique fait peser sur la santé de l’homme est extrême. La Commission 2015 du Lancet sur la santé et le changement climatique a été catégorique à cet égard :« Le changement climatique peut compromettre les cinquante dernières années de progrès en matière de santé publique et de développement. »

Le changement climatique va amplifier et multiplier les risques qui pèsent actuellement sur la santé et ce, dans de nombreux cas, de façon considérable. Ses effets se feront sentir le plus durement dans les pays à revenu faible et intermédiaire d’Afrique et d’Asie du Sud.

L’Accord de Paris, obtenu lors de la COP21 de décembre 2015 et qui a suscité une mobilisation sans précédent de la part des gouvernements sur la question du changement climatique, souligne l’ampleur de la menace que celui-ci représente pour la santé. Aujourd’hui, nous avons besoin d’un programme d’actions complet qui accorde une place centrale aux populations et à leur santé dans la lutte mondiale contre le changement climatique.

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Les effets de l’harmattan nous montrent par où commencer : améliorer la collecte des informations climatiques et météorologiques, préparer des prévisions – y compris concernant les tempêtes de sable et de poussière – et diffuser des alertes météorologiques auprès de ceux qui en ont besoin.

Les centres régionaux et mondiaux de prévision de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) disposent des supercalculateurs, des modèles et des experts nécessaires à l’élaboration de prévisions et à leur diffusion auprès des autorités nationales.

Toutefois, les services météorologiques nationaux sont souvent dépourvus des moyens qui leur permettraient d’interpréter et de diffuser leurs prévisions auprès des autorités, des professionnels de la santé et du grand public. Un investissement minime suffirait pour fournir le matériel, les moyens de communication, les effectifs, la formation et la coordination dont ces services ont besoin pour diffuser en temps utile des alertes précises à l’intention de certaines des régions les plus pauvres du monde.

Recours à l’intelligence climatique

Pour protéger la santé des populations contre les risques climatiques, nous devons transformer notre façon d’aborder ces problèmes complexes. C’est la raison pour laquelle l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et l’OMM œuvrent de concert pour aider les professionnels de la santé publique à acquérir une « intelligence climatique » en utilisant des informations climatiques et météorologiques afin de prendre les meilleures décisions.

Dans les régions où la nécessité de développer une intelligence climatique est la plus urgente cependant, comme en Afrique et dans les petits Etats insulaires en développement, de nombreux professionnels de la santé n’utilisent pas encore les prévisions de sécheresses, d’inondations ou de températures extrêmes. Ceci est principalement dû au fait que les services météorologiques nationaux ne disposent pas des financements, des outils, des formations ou des arrangements institutionnels nécessaires pour générer ou diffuser ces prévisions.

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Comment pouvons-nous changer cela ? Nous devons soutenir les services météorologiques et climatiques des pays en développement de sorte qu’au lieu de se confiner à la collecte et à la fourniture de simples données, ils puissent devenir des fournisseurs fiables d’informations et de connaissances à destination du public.

Pour ce faire, ils doivent avoir accès aux technologies de gestion et de communication des données qui ont déjà été testées dans d’autres secteurs, telle l’agriculture, où le recours à l’intelligence climatique est en train de devenir la norme.

Nous devons accorder une plus grande importance à la transmission rapide des informations dont les populations ont besoin afin de se protéger des conditions climatiques extrêmes. Les alertes rapides peuvent non seulement aider les collectivités à réagir et à s’adapter aux risques sanitaires posés par le changement climatique, mais elles peuvent également contribuer à mieux faire connaîtreles causes et les conséquences du changement climatique – et, partant, à mobiliser le soutien public en faveur des politiques visant à renforcer la résilience et à atténuer l’impact du changement climatique.

Prise de conscience croissante

Le changement climatique complique les difficultés déjà considérables entravant la prestation des services de santé dans le monde entier – et ces complications se font le plus vivement sentir dans des pays les plus pauvres du monde. Mais je suis convaincu que la prise de conscience croissante des liens qui existent entre la santé et le changement climatique encouragera les professionnels de la santé, les organismes des Nations unies, les agences gouvernementales, les décideurs politiques et la communauté scientifique, à se rassembler dans le but de résoudre ces problèmes.

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La dernière fois que l’harmattan a balayé le Ghana, j’étais là pour le voir. Le ciel s’est obscurci pendant plusieurs jours. J’ai pensé aux habitants des régions rurales et reculées, pris au dépourvu par les tempêtes soudaines de sable et de poussière. Nous avons les moyens de les aider – non seulement aujourd’hui, mais aussi demain, lorsque le changement climatique fera empirer les choses. Nous devons unir nos forces afin de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour les aider.

Kofi Annan, ancien secrétaire général des Nations unies et prix Nobel de la paix 2001, est président de la Kofi Annan Foundation, qui mobilise la volonté politique pour vaincre les menaces pesant sur la paix, le développement et les droits humains. Il est aussi président de l’Africa Progress Panel, un cercle de réflexion basé à Genève.

Kofi Annan

Le Monde

 



Francois-Xavier Verschave : de la Françafrique à la Mafiafrique

La Françafrique, c’est comme un iceberg. Vous avez la face du dessus, la partie émergée de l’iceberg : la France meilleure amie de l’Afrique, patrie des droits de l’Homme; et puis, en fait, vous avez 90% de la relation qui est immergée : l’ensemble des mécanismes de maintien de la domination française en Afrique avec des alliés africains.

On voit ici l’application d’un monde sans lois, d’un monde sans règles, plein de détournements financiers, de criminalité politique, de polices tortionnaires ou de soutiens à des guerres civiles. Autrement dit des fonctionnements de solidarité entre un certain nombre de français et d’Africains qui se sont organisés en réseaux pour tenir ces pays politiquement (par la dictature), militairement (avec les mercenaires), et à travers un certain nombre de circuits financiers pompant l’argent des matières premières, l’argent de la dette, l’argent de l’aide publique au développement. Des réseaux faisant en sorte que ces peuples d’Afrique aient encore pire qu’un dictateur, un dictateur « légitimé démocratiquement ». En effet ces réseaux ont passé leur temps à faire « valider » par les urnes l’inverse de la volonté du peuple, quitte à dégoûter les gens de la démocratie.

Enumérons rapidement certains de ces réseaux:

Il y a ce qu’on appelle les réseaux politico-affairistes; le plus important d’entre eux, c’était le réseau Foccart, créé sous De Gaulle; disons que c’était le réseau gaulliste. Et puis il y eut les réseaux néogaullistes – principalement le réseau Pasqua -, le réseau Giscard, le réseau Mitterrand, le réseau Madelin, le réseau Rocard, etc…

Ensuite, il y a quelques très grandes entreprises qui jouent un rôle dominant là où elles se trouvent. Il y a Elf, bien entendu, qui faisait la politique de la France au Gabon, au Cameroun, au Congo-Brazzaville, au Nigéria, en Angola, etc… Il y a Bouygues, qui contrôle les services publics en Côte d’Ivoire, qui a hérité d’une grande partie, des subventions d’investissements de l’aide publique au développement. Il y a Bolloré, qui a le monopole des transports et de la logistique sur la bonne partie de l’Afrique. Il y a Castel, qui contrôle les boissons, etc…

Et puis il y a les militaires. La plupart des hauts dignitaires de l’armée française ont fait leurs classes en Afrique où ils ont eu des carrières accélérées, deux ou trois fois plus rapides, avec des soldes faramineux. L’armée française tient beaucoup à l’Afrique; elle fait encore la politique de la France au Tchad ou à Djibouti. La plupart des généraux africains francophones, y compris les généraux-présidents, sont ses « frères d’armes ».

Vous avez encore les différents services secrets, qui se disputent entre eux et qui ont chacun un rôle dans la Françafrique. Vous avez la DGSE, le principal service secret vers l’étranger, qui contrôlait de près chacun des « gouverneurs à la peau noire ». Vous en avez un autre, qu’il est beaucoup plus surprenant de rencontrer en Afrique, la DST (Direction de la sécurité du territoire). En principe, elle ne devrait que s’occuper de l’intérieur de la France. Mais elle s’occupe aussi de l’extérieur pour diverses raisons; d’abord parce qu’il s’agirait de protéger la France, des dangers de l’immigration. Ensuite la DST, qui est une police politique, fait de la coopération avec l’ensemble des polices politiques de toutes les dictatures du monde. Donc, elle devient copine avec toutes les « sécurités intérieures » des pires dictatures. Et du coup, la DST se retrouve impliquée dans beaucoup de pays, comme le Gabon, le Burkina, l’Algérie, l’Angola, etc…
J’ai oublié de dire que, bien entendu, les réseaux françafricains sont devenus les mêmes au Maghreb qu’en Afrique noire, avec exatement les mêmes mécanismes en Algérie, en Tunisie et au Maroc que ceux que je vous ai décrits jusqu’à présent.
Après la DGSE et la DST, il y a la Direction du renseignement militaire, poisson-pilote de l’armée, qui fait la propagande de la France lors des conflits en Afrique, et puis l’ancienne Sécurité militaire, qu’on appelle maintenant DPSD, qui, entre autres, contrôle les mercenaires et les trafics d’armes.

Il faut rajouter un certain nombre de réseaux d’initiés : une obédience franc-maçonne dévoyée, la Grande Loge nationale française (GLNF), fort à droite, à laquelle appartiennent tous les dictateurs franco-africains, une forte proportion des responsables des services secrets, des généraux français et africains, les dirigeants de grands médias comme TF1, une partie du lobby nucléaire et pétrolier, etc… Vous avez des sectes très présentes en Afrique et liées à la Françafrique, comme les Rose-Croix ou même le mandarom

Il y a encore le Trésor, du ministère des Finances, l’ administration française la plus puissante : elle applique à l’Afrique les politiques de la Banque mondiale.

Mais tout ça va encore plus loin… Pour comprendre prenons l’exemple de l’Angola :

Dans ce pays il y a d’énormes gisements pétroliers, et là il faut se partager le gâteau. On fait ce qu’on appelle des consortiums, c’est à dire des camemberts. Dans un gisement classique, vous avez 42,5% pour TotalElf, et 42,5% pour une firme américaine ou britannique. Là, vous vous apercevez que le discours anti américain de la Françafrique c’est vraiment du pipeau, parce que dès qu’il s’agit de choses sérieuses, on se réconcilie. Mais le plus intéressant, ce sont les 15% restants. Dans ces 15% vous avez par exemple 10% pour une firme qui s’appelle Falcon Oil. Falcon Oil, c’est monsieur Falcone. Ce vendeur d’armes, qui n’est pas plus pétrolier que vous et moi, a fondé une firme pétrolière. Où ça ? Aux Etats-Unis. Et ce proche de Pasqua, le pourfendeur des Américains, a aussi été le premier contributeur de la campagne de Bush, à égalité avec le PDG d’Enron. Donc, 10% du gisement pour un vendeur d’armes. Et 5% pour une firme de mercenaires… Vous voyez ainsi que dans l’exploitation des plus grands gisements de la planète sont inscrits, quasi génétiquement, la fourniture de 15% de biens et service de guerre: des armes et des mercenaires. Et vous vous étonnez après ça que la quasi-totalité des pays pétroliers africains soient plus ou moins constamment en guerre civile ? Il n’y a pourtant pas de quoi s’étonner : les armes et le pétrole, ça va en permanence ensemble.

Alors là, on va passer à la mondialisation. Pourquoi les armes et le pétrole sont-ils pratiquement le même commerce ? Pourquoi les principaux acteurs de l’affaire Elf – les Sirven, Marchiani, Tarallo, Lethier – sont-ils autant dans les armes que dans le pétrole ? Pourquoi l’affaire Elf a d’abord été une affaire de ventes d’armes à Taiwan ? Tout simplement parce que le pétrole et les armes sont les secteurs de la plus grande corruption, avec des pourcentages de commissions allant de 20 à 30 ou 50%, et que cette corruption, forcément, doit passer par les paradis fiscaux. Dès lors forcément, commercer des armes et du pétrole, cela revient à maîtriser les flux financiers et les circuits bancaires dans les paradis fiscaux… »

Francois-Xavier Verschave ( extraits De la Françafrique à la mafiafrique -3 décembre 2003

James Traub : il est temps que les élites se soulèvent contre les masses

Le Brexit a dévoilé le schisme politique de notre époque. Ce n'est pas la gauche contre la droite, mais les sains d'esprit contre les débiles hargneux.

Je suis né en 1954 et, il y a encore peu de temps, il me semblait que la fin des années 1960 avait été la période de convulsions politiques la plus considérable que j'avais pu connaître. Mais a posteriori, même en considérant l'action de la Guerre du Vietnam et du mouvement pour les droits civiques sur l'évolution de la culture américaine et le chamboulement des partis politiques, ces tempêtes insensées semblent plutôt relever des oscillations normales d'un système politique relativement stable. Ce qui n'a rien à voir avec l'époque actuelle. La révolte civile contemporaine –aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Europe– pourrait bouleverser la politique d'une manière totalement inédite à l'échelle de mon histoire.

À la fin des années 1960, comme aujourd'hui, les élites s’affolent –sauf qu'à l'époque, elles fuyaient des gosses se rebellant contre leurs parents. Aujourd'hui, elles fuient les parents. L’extrémisme est devenu mainstream. L'une des caractéristiques les plus manifestes du vote pro-Brexit aura été la répudiation totale des banquiers, des économistes et des chefs d’État occidentaux ayant mis en garde les électeurs contre les dangers d'une scission avec l'Union européenne. Le Premier ministre britannique David Cameron était persuadé que les électeurs allaient se ranger du côté des experts et de leur quasi consensus. Ce qui prouve combien il s'est leurré sur son propre peuple.
Le fiasco des partis traditionnels

En Grande-Bretagne, la crise touche autant le parti conservateur que les travaillistes. Les Britanniques connaissent leur heure de vérité, celle qui se profile pour les États-Unis. Si Donald Trump perd et perd salement (pardonnez mon farouche optimisme, mais je pense qu'il perdra), le Parti républicain pourrait souffrir d'une rupture historique entre sa base ignare et sa classe dirigeante encravatée. En France, le Parti socialiste risque de subir un fiasco similaire lors de l'élection présidentielle du printemps prochain: des sondages indiquent que, s'il se représentait, François Hollande ne passera pas le premier tour. Et dans toute l'Europe, les partis d'extrême droite exigent leur propre référendum de sortie de l'UE.

Certes, il est possible que toutes ces pièces politiques sautent en l'air et retombent à peu près à leur place de départ, mais le résultat du référendum britannique montre combien un changement a priori incroyable n'a désormais plus grand chose de choquant. Où, alors, ces pièces pourront-elles aller? L'Europe donne déjà une direction. Dans une majorité de pays, les partis d'extrême droite et nativistes arrivent en tête des sondages. Pour l'instant, aucun n'a réussi à rafler une majorité d'électeurs, même si fin mai, Norbert Hofer, leader du FPÖ et friand de symbolique nazie, était à un cheveu de remporter la présidentielle. Entachée d'irrégularités, celle-ci a été annulée par la justice le vendredi 1er juillet. Un nouveau scrutin sera probablement organisé à l'automne.

On pourrait voir des fragments de partis rompre avec leurs attaches d'origine et former un nouveau centre, défenseur du pragmatisme et de la gouvernance efficiente

À gauche et à droite, les partis traditionnels pourraient de plus en plus combiner leurs forces pour repousser les nationalistes. Un phénomène qu'a connu la Suède, où un parti de centre droit fait office de partenaire minoritaire au gouvernement de centre-gauche. En France, si le Parti socialiste est effectivement distancé dès le premier tour, il appellera très certainement à voter pour le candidat des conservateurs LR afin de barrer la route au Front national.
Une nouvelle donne politique

De telles coalitions informelles réussiront peut-être à survivre en attendant que la fièvre baisse. Mais les impératifs de la cohabitation pourraient aussi occasionner un véritable réalignement. En d'autres termes, on pourrait voir à droite et à gauche du centre des fragments de partis rompre avec leurs attaches politiques d'origine et former un nouveau centre, défenseur du pragmatisme, du méliorisme, du savoir technique et de la gouvernance efficiente contre les forces idéologiques qui se regroupent de tous côtés. Il n'est pas difficile d'imaginer le Parti républicain aux États-Unis –et sans doute le Parti conservateur britannique, si jamais le Brexit se passe atrocement mal– perdre le contrôle de ses rangs atrabilaires et nationalistes, et se reformer dans le genre de partis traditionnels et tournés vers l’entreprise qu'ils étaient voici une génération, avant que leur ferveur idéologique ne les pousse dans un cul-de-sac. Soit, sans doute, le seul choix qu'il leur reste avant la péremption.

Fondamentalement, c'est bien la mondialisation qui est au cœur du problème. Le Brexit, Trump, le Front national et consorts montrent combien les élites politiques ont sous-estimé la colère que pouvaient susciter les mouvements trans-nationaux, et cette soif que quelqu'un, quelque part et par des moyens quelconques, réussisse à faire revivre le monde d'hier. On pourrait s'étonner que cette réaction arrive aujourd'hui, et pas au lendemain immédiat de la crise de 2008, sauf que l'atténuation de la crise aura fait naître une impression nouvelle de stagnation. Face aux perspectives de croissance nulle en Europe, et d'augmentation minimale des revenus aux États-Unis, les électeurs se rebiffent contre les sombres heures que leur promet le long terme.

Valeurs et tradition

Et la mondialisation concerne autant l'économie que la culture: les personnes d'un âge certain, dont le monde familier commence à disparaître sous un fatras de langues étrangères et de célébrations multiculturelles agitent leurs petits poings contre les élites cosmopolites. J'étais récemment en Pologne, où un parti d'extrême droite tirant sur la corde du nationalisme et de la tradition gagne en puissance, malgré des années d'indéniable prospérité permise par un régime centriste. Ses partisans usent et abusent des mêmes termes pour justifier leur vote: les «valeurs» et la «tradition». Ils ont choisi la vraie Pologne d'antan, contre la modernité de l'Europe occidentale.

Il est possible que la politique se réaligne elle-même autour de l'axe de la mondialisation, avec les teigneux d'un côté et les pragmatiques de l'autre. Les nationalistes séduiront les blancs des classes ouvrières et moyennes, qui se verront comme les défenseurs de la souveraineté. Le centre réformé inclura ceux que la mondialisation avantage, ainsi que les pauvres, les non-blancs et autres marginaux qui comprennent combien la célébration de l'identité nationale les exclue.

Évidemment, à droite comme à gauche, les partis traditionnels cherchent à s'attirer les faveurs des nationalistes renfrognés. Parfois, le phénomène est une capitulation pure et simple, à l'instar de Nicolas Sarkozy, ancien président désireux d'être le prochain, qui dénonce la «tyrannie des minorités» et invoque la «France de toujours» d'un passé blanc comme neige. Plus à gauche, Hillary Clinton a tiré un trait sur son passé libre-échangiste pour séduire les syndicalistes et tous ceux qui entendent protéger les frontières nationales contre le marché global. Reste que la gauche et la droite se divisent sur la meilleure marche à suivre pour atténuer les effets de la mondialisation et gérer le vaste afflux de réfugiés et de migrants. La menace extrémiste pourrait ne pas être suffisante pour les inciter à faire cause commune.

Non seulement faut-il dire aux gens qu'ils hallucinent, mais la tâche des gouvernants est bien de les faire sortir de leur délire
Élites et «ignorants»

Le schisme qui s'ouvre sous nos yeux ne relève pas uniquement de la politique, mais aussi du rapport à la réalité. Les forces pro-Brexit l'ont emporté parce que des politiciens cyniques n'ont eu aucun scrupule à alimenter la paranoïa des électeurs, en leur mentant sur les dangers de l'immigration et les coûts de l’adhésion à l'UE. Certains commencent à admettre leurs mensonges. Donald Trump, bien sûr, aura poussé un cran plus haut la barre de la perfidie populiste et du jeu sur les peurs des électeurs, que ce soit en matière d'immigration, de commerce extérieur ou de n'importe quel autre sujet. Le Parti républicain, qui débordait déjà d'anti-science et de déni de réalité économique, s'est jeté dans les bras d'un homme qui fabrique ce faux réel où les ignorants se sentent comme chez eux.

Oh, pardon, j'ai utilisé le terme d'«ignorant»? Oui, tout à fait. Non seulement faut-il dire aux gens qu'ils hallucinent, mais la tâche des gouvernants est bien de les faire sortir de leur délire. Est-ce que c'est «élitiste»? Sans doute. Ou peut-être en sommes-nous tellement venus à glorifier l'authenticité de la moindre conviction personnelle qu'il est désormais «élitiste» de se fier à la raison, à l'expertise et aux leçons de l'histoire. Dans ce cas, les partis qui admettent la réalité doivent se préparer à affronter ceux qui la nient et combattre les borgnes qui règnent sur ces aveugles. Si tel est le réajustement à venir, il y a des raisons d'être impatient.

James Traub
Traduit par Peggy Sastre

New York Times

Mbembe: «Sur les frontières, l’Afrique doit devenir le contre-exemple de l’Europe»

L’historien et professeur de science politique constate les « impasses de l’humanisme », face à la croissance des « politiques de l’inimitié ». Et explore la manière dont les politiques migratoires et frontalières peuvent renverser, plutôt qu’accentuer, la défiance vis-à-vis de l’autre.

 Achille Mbembe revient avec un « bref essai fait de hachures, de croquis, de chapitres parallèles », intitulé Politiques de l’inimitié, qui vient de paraître aux éditions La Découverte. Le professeur d’histoire et de science politique à l’université du Witwatersrand à Johannesburg y creuse les objets de recherche et les préoccupations politiques élaborés dans ses précédents ouvrages, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée (La Découverte, 2010) et Critique de la raison nègre (La Découverte, 2013). Mais avec une gravité et une inquiétude davantage sensibles.
En janvier dernier, lors d’un passage à Paris durant lequel il avait participé à la « Nuit des idées » organisée par le Quai d’Orsay, Achille Mbembe avait expliqué parler « depuis l’expérience sud-africaine par laquelle nous avons appris que nous n’avions pas d’autre choix que de vivre exposés les uns aux autres, si l’on ne voulait pas revenir au vieux fantasme de la séparation et de son corollaire, l’extermination ».

Mais aujourd’hui, explique-t-il : « La brutalité aux frontières nous pose au moins une question : comment revenir à une idée du commun et à des généalogies communes, là où la guerre constitue à la fois le remède et le poison de notre époque ? Comprendre, en ouvrant toutes les archives du monde, que l’autre n’est pas hors de nous, mais en nous, nous indique que nous ne pourrons pas sanctuariser une part du monde en semant le chaos dans d’autres parts du monde, et en obtenant ainsi sécurité et liberté. »

En conséquence, il propose l’ouverture totale des frontières africaines, comme un contre-exemple radical à la trajectoire que prend aujourd’hui l’Europe, « pour que l’Afrique redevienne sa puissance propre en devenant un véritable espace de circulation ».

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L’historien, qui vit entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique, traverse ainsi les continents et les histoires pour explorer des notions comme les « politiques de l’inimitié », la « sortie de la démocratie », « l’état de terreur permanent des démocraties occidentales » ou le « nanoracisme ». Il appelle en conséquence à une « fête de l’imagination » susceptible de nous sortir des situations « mortifères » dans lesquelles nous sommes enferrés.

Médiapart

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