RADUC (Aliou Tall) : Nouvelle loi française sur l’immigration : Trois bonnes nouvelles pour les étudiants étrangers (Partie 1)

La marché français du travail est marqué depuis des années par un fort taux de chômage, qui risque même de compromettre les chances de réélection du président François HOLLANDE. Malgré les réticences politiques à ouvrir le marché du travail aux étrangers, la nouvelle loi française sur l’immigration atténue les innombrables difficultés auxquelles sont confrontés les étudiants étrangers qui souhaitent travailler en France à la fin de leurs études.

 

Avec la loi du 22 juillet 2013 relative à l’enseignement supérieur et à la recherche, le code des étrangers permet à l’étudiant étranger titulaire d’un master ou plus, d’obtenir une autorisation provisoire de séjour (APS) valable 12 mois et non renouvelable. Cette APS lui permettant d’occuper un ou plusieurs emplois en relation avec sa formation. Après les 12 mois de l’APS, l’étudiant étranger qui dispose d’un contrat de travail ou d’une promesse d’embauche avec le niveau de salaire requis, peut obtenir un titre de séjour sans que la situation de l’emploi en France lui soit opposable. Pour une grande partie des étudiants étrangers diplômés, la procédure du changement de statut est un parcours du combattant. La loi du 18 février 2016 sur le droit des étrangers leur apporte 3 bonnes nouvelles.


PREMIERE BONNE NOUVELLE :

La condition de rémunération pour occuper un emploi avec l’APS ou faire un changement de statut était fixé jusqu’ici de manière aveugle, sans discernement en fonction de la branche professionnelle concernée.

Cet obstacle est levé par la nouvelle loi. Dorénavant le seuil de salaire nécessaire pour un changement de statut sera modulable en fonction du domaine professionnel concerné.

DEUXIEME BONNE NOUVELLE :

Jusqu’ici les étudiants étrangers titulaire de master et qui ne parvenaient pas à avoir une promesse d’embauche ou un contrat de travail devenait « sans-papiers » à l’expiration de l’APS de 12 mois.

Dorénavant l’APS n’est plus délivrée qu’à l’étudiant étranger diplômé qui souhaite compléter sa formation par une première expérience professionnelle en France. L’étudiant étranger peut l’obtenir juste avec un projet de création d’entreprise dans son domaine de formation.

TROISIME BONNE NOUVELLE :

Avant cette loi le changement de statut était prévu pour l’obtention d’une carte de séjour « salarié », si l’étudiant dispose d’un contrat de travail d’une durée supérieure à 12 mois ; ou d’une carte de séjour « travailleur temporaire », si la durée du contrat est inférieure à 12 mois. Les possibilités offertes à l’étudiant étranger pour changer de statut sont plus importantes avec la nouvelle loi.

Avec cette loi, l’étudiant étranger peut changer de statut et obtenir une carte de séjour pluriannuelle (Nous reviendrons sur les conditions de la carte pluriannuelle générale) d’une durée égale au temps restant à courir pour achever son cycle d’études. 

En plus de cette possibilité de changer de statut pour l’exercice d’une activité salarié, la loi formalise la possibilité pour l’étudiant étranger de changer de statut par l’obtention d’une carte de séjour « Commerçant », « industriel » ou « artisan », s’il est titulaire d’un master et exerce une activité commerciale, industrielle ou artisanale économiquement viable.

Mieux, à la fin de l’APS, s’i ‘étudiant étranger justifie avoir créé une entreprise viable lui offrant des moyens de subsistance suffisants, il peut prétendre à une carte de séjour “entrepreneur/profession libérale”.

Mieux encore, si son projet économique présente un réel intérêt, il peut prétendre à la carte « Passeport talent » qui accorde beaucoup d’avantages (Nous reviendrons sur les conditions de cette carte « passeport talent »).

Aliou TALL,

Président du Réseau Africain de Défense des Usagers, des Consommateurs et du Citoyen (RADUCC)

Jacques Toubon dénonce l’entrée de la France dans « l’ère des suspects »

 

Jacques Toubon, le défenseur des droits.  

Alors que le conseil des ministres a validé mercredi 3 février le projet de loi prorogeant une nouvelle fois pour trois mois l’état d’urgence, le défenseur des droits s’alarme du projet de loi renforçant la lutte contre le terrorisme. Jacques Toubon tape du poing sur la table à l’occasion de la publication, jeudi 4 février, du rapport annuel d’activité de l’institution qu’il dirige depuis juillet 2014.

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Dans un entretien au Monde daté vendredi 5 février, l’ancien garde des sceaux affirme notamment que « contrairement à l’avis du Conseil d’État de décembre, le gouvernement introduit ce qui ressemble fort à un état d’urgence glissant, un régime d’exception durable ».

« De ce point de vue, pire que la prolongation de l’état d’urgence est le projet de loi de procédure pénale qui tend à faire de l’exception la règle pour un ensemble large d’infractions. Les restrictions des libertés ne seront pas limitées au temps de l’urgence, mais jusqu’à ce que le “péril imminent” cesse, c’est-à-dire aux calendes grecques. »

Et de poursuivre : « Il ne faudrait pas décider un tel abaissement de notre état de droit sans ouvrir un vrai débat. Les Français veulent-ils léguer à leurs enfants un état de droit inférieur à celui que la République a mis 200 ans à bâtir ? »

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Le défenseur des droits dénonce en particulier comme étant « totalement contraire à nos principes » la possibilité que le ministre de l’intérieur aura « de garder une personne aussi longtemps assignée à résidence à partir d’une supputation qu’elle représente un danger parce qu’elle revient d’un certain pays ».

« On entre dans l’ère des suspects !  Ce ne sont pas des petites mesures, cela affecte la liberté d’aller à venir, le droit à la vie privée et à la correspondance privée, ou la liberté de travailler ou d’étudier. »

M. Toubon voit un même danger dans le nouveau régime de la légitime défense que prévoit le texte, passé mercredi en conseil des ministres.

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Ourouro Bah : La difficile émergence d’institutions politiques en Guinée – Partie III –Rompre avec les pratiques actuelles

Réaligner les stratégies politiques

La constitution donne aux partis politiques le monopole de la compétition électorale. Ainsi, l’enracinement d’une culture démocratique en Guinée doit impérativement commencer par les institutions politiques. Les débarrasser de leurs dysfonctionnements est une nécessité.

Comme tout changement, l’émergence d’institutions politiques viables en Guinée demande que les paradigmes et les pratiques actuelles soient questionnés et invalidés. Les idées novatrices doivent s’inspirer de l’expérience collective et apporter des solutions aux problèmes identifiés ou diffus. C’est la condition pour qu’elles viennent à bout des inerties. Promettre le changement sans avoir enrôlé les citoyens dans la définition des problématiques à résoudre, c’est contribuer à la démagogie de la quête du pouvoir. Ce réductionnisme doit être abandonné. Il crée le désengagement citoyen et fait le lit au cynisme ethnique.

Les programmes des partis politiques doivent être curatifs et incarner les aspirations à la rédemption des guinéens. Les expériences traumatiques de la Guinée doivent être mises en avant sans euphémismes et placées au centre des stratégies. Les promesses de les soulever seulement après avoir gagné les élections sont fallacieuses. Le combat politique est un processus de résolution des problèmes d’un pays. L’arrivée au pouvoir d’un parti ou d’une coalition n’est qu’un des aspects de ce combat. Elle ni sa condition, ni sa finalité. En Guinée, on assiste à une inversion des stratégies qui fétichise le pouvoir. Elle a réduit les partis politiques guinéens à des groupuscules - de l’armée, des hommes d’affaire et des bureaucrates – se battant pour prendre la nation en otage avec le paravent de l’ethnie. Ailleurs les paravents de ces groupuscules sont la religion, l’argent et la violence. Mais la faillite de ce qu’ils masquent est garantie.

Les groupes et les coalitions d’intérêts sont inévitables. Ils sont même nécessaires au fonctionnement d’une démocratie. Mais les oligarchies qui noyautent l’état sont à rejeter. Les cadres guinéens, la jeunesse, la société civile en général doivent engager une lutte tout-azimut pour les éradiquer. Ce processus de curetage et de renaissance des partis politiques guinéens ne sera pas ordonné ou linéaire.

Il suppose à l’intérieur des partis des disputes compétitives, ouvertes et âpres du leadership et de l’orientation. Il requiert que les militants arrachent les institutions de la mainmise des leaders.

Les problématiques d’ancrage des partis dans la réalité et les aspirations des citoyens doivent constituer l’ossature des stratégies politiques. Elles demeurent presque inexplorées et sont ici abordées sous l’angle de la culture politique d’exclusion, la notion de citoyenneté dans une nation en formation, la viabilité de la Guinée, de sa désintégration possible ou de son intégration dans un ensemble plus vaste et plus solide comme solution à son marasme chronique. Dans un article, cela ne pouvait être fait que sommairement. Mais il est essentiel que les partis politiques apportent leurs réponses à ces questions ontologiques.

Exprimer les contradictions et les ambitions

Les militants des partis politiques doivent refuser d’être les otages d’individus ou des groupes d’individus. S’il est acceptable que les partis restent discrets sur leurs plans d’action, les cadres doivent souligner et documenter les contradictions internes au lieu de les étouffer. Pour que la culture de débats prenne racine, les rumeurs – toujours orientées vers des critiques acerbes contre un tel politicien – doivent être remplacées par des forums organisés avec des publications écrites. Des débats houleux à la place des conciliabules sont nécessaires. Un des préalables est d’oblitérer le mythe d’unité que les leaders politiques instillent pour justifier leur mainmise. La Guinée n’a que trop souffert des unités fictives où des prétendus «frères » tuent impunément et réduisent au silence tout potentiel adversaire.

Quand ils sont dans l’opposition, les ténors des partis politiques font croire que c’est la désunion qui est la cause principale de leurs échecs. Ils étouffent ainsi les contradictions internes comme prix de la conquête du pouvoir. En réalité, l’échec procède du mode de fonctionnement occulte des partis. L’étouffement des contradictions se farde de plusieurs atours: l’harmonie ethnique ou régionale, la politesse, le droit d’ainesse, la fraternité nationale, le patriotisme etc. Il crée une confusion élaborée entre discipline et ordre. L’état d’esprit qui privilégie l’ordre dans une organisation sied plutôt au fascisme. La discipline démocratique qui repose sur l’adhésion volontaire doit s’accommoder de la liberté de critiquer. C’est dans les discussions âpres et approfondies ainsi que dans la confrontation des méthodes de militantisme que les insuffisances sont décelées. Le débat débusque les faux-fuyants et conforte la position des vrais militants.

L’éradication de la culture du non-dit dans une société conservatrice et conformiste comme la nôtre n’est certes pas une tâche aisée. Pour leur propre survie, les partis politiques doivent prendre les devants et s’ajuster au monde de la communication ouverte au lieu de s’engluer dans l’invocation des pratiques dépassées. Par mandat légal ou par culture interne, la création de courants d’idées au sein des partis doit être encouragée.

Les candidatures aux postes locaux ou nationaux devront se faire par des élections au bulletin secret avec des conventions primaires dont les règles seront régies par les lois électorales. Il doit en être de même de la compétition pour le choix de candidats aux instances dirigeantes d’un parti, au parlement et au poste de président de la république. Ce cadre de pratiques est indispensable pour ne pas continuellement élire aux postes de président ou de législateurs des cadres qui, non seulement n’auront pas fait leur apprentissage des rudiments démocratiques, mais auront rodé l’état d’esprit d’autocrates à l’intérieur de leurs propres partis politiques.

Ce processus est long à mettre en œuvre. D’où l’impérieuse nécessité de l’initier maintenant. Les excuses qu’on émet avant d’étudier l’idée ou de l’avoir mise en œuvre sont : «c’est compliqué», «les gens ne sont pas préparés », «chacun va voter pour son parent », «cela va créer le désordre» etc. Ces excuses ne sont pas qu’irrecevables avec l’échec de la démocratie depuis plus de deux décennies en Guinée. Elles sont malhonnêtes et à rejeter.

Ouvrir les dissensions c’est permettre aux ambitions légitimes de s’affirmer avec plus de clarté. C’est assurer leur démarcation les unes des autres sur la base de projets. En fondant les confrontations d’idées sur des questions de principes et de méthodes, vont graduellement s’atténuer les convoitises et les querelles sourdes typiques de nos sociétés. Le processus devra permettra une plus rigoureuse sélection par l’affirmation des meilleurs militants et la rupture d’avec la médiocratie. Il n’élimine certes pas les conflits d’intérêts des ambitions. Toutefois, en mettant les compétences sous les feux de la rampe, les médiocres ne pourront plus recourir aux prestidigitations de l’ethnie pour prendre les partis politiques en otage.

De  l’exclusion nationale et de l’intégration régionale

Depuis l’accession de la Guinée à l’indépendance, la pratique politique a consisté en une imposture nationaliste par laquelle les gouvernants se définissent comme propriétaires de la patrie. Toute personne qui émet des réserves sur la viabilité des politiques ou la capacité des dirigeants est marquée du label de traitre. En sous-entendu, même si les tenants de toute parcelle de pouvoir affirment autrement, les différences politiques sont interdites. Plus spécifiquement, cette culture ne fait pas que réprimer la différence. Elle punit le manque d’enthousiasme, d’amour et de dévouement envers les dirigeants, par des exclusions, des discriminations économiques ainsi que par des répressions verbales ou physiques.

Ce sont ces pratiques politiques qui ont fissuré politiquement la Guinée en ethnies, Diaspora, régions, castes etc. Que les dictatures encouragent les conflits entre les différentes composantes de la nation comme moyen de survie, peut s’expliquer. Mais que les partis politiques baignent avec complaisance dans cette culture d’exclusion est une garantie de sa survie. La logorrhée de l’unité nationale est l’excuse pour ne pas traiter de la question. Dans leurs plateformes, les partis politiques n’offrent aucun cadre d’interactions des différentes composantes de la Guinée ou d’une gestion saine des diversités ethniques. La question des disparités de traitement et des ostracismes contre des ethnies de la nation est abordée avec des faux-fuyants. Les tabous des culpabilisations collectives restent ainsi tapis dans l’ombre.

Endiguer la culture d’imposture et d’exclusion est essentiel. La question porte sur la viabilité des nations africaines et sur la nécessité de renforcer l’intégration régionale qui décidera si l’Afrique peut faire face à la compétition mondiale ou rester à la traîne.

Eût égard à son passé et à son présent déplorables, un tel débat doit inclure la refonte constitutionnelle pour une Guinée fédérale. L’apriori favorable à cette option est fondé sur plusieurs raisons. En mettant la responsabilité de la gestion des affaires courantes plus près des gouvernés, les citoyens peuvent exercer un contrôle plus efficace sur les gouvernants. La responsabilité locale réduit l’excuse des blâmes aux autres. A ceux qui y voient le spectre de la désintégration, le gouvernement central gardera son rôle d’arbitre - pour éviter les abus locaux et corriger les disparités régionales.

La Guinée pourrait être un embryon pour une intégration régionale du fait aussi de sa position géographique de la Guinée – au cœur de l’Afrique de l’Ouest. A l’instar des européens après la débâcle de seconde guerre, il est urgent d’entamer la planification d’une intégration politique des états membres de la CEDEAO.

L’Afrique de l’Ouest offre des communautés culturelles stables qui perdurent depuis des millénaires. Au lieu de leurs utilisations comme levain pour l’indispensable intégration régionale, les potentats locaux en font des moyens de division. Les questions de l’intégration politique de l’Afrique ne sont en rien radicales, ni audacieuses. Les colons français avaient créé les ensembles de l’AOF et de l’AEF? Avec les moyens de communication contemporains, seule une vision étriquée des politiciens – qui rêvent plus d’être chefs d’état dans leur village – empêche la vitale ambition de recréer des ensembles similaires.

De la citoyenneté et de la nation

La Guinée est un composite de sociétés lignagères, claniques et ethniques. L’individu n’est pas encore défini comme un citoyen, par ce qu’il fait ou par une profession. Il est défini par son ascendance, son village, son clan, sa famille, des pactes sociaux et des alliances persistantes et insuffisamment explorés. Le comportement est régi par la superposition de considérations traditionnelles, avec des notions républicaines encore précaires – elles-mêmes baignant dans les influences du monde environnant. La notion de citoyen guinéen est émergente au mieux. Est-elle nécessaire ? Ne pourrait-on pas exploiter les identifications multiples, les appartenances plurielles de l’ethnie et de la culture qui transcendent les frontières artificielles ? N’est-ce pas là un terreau fertile sur lequel planter l’intégration ou la désagrégation des nations précaires de l’Afrique ? Dans un monde qui se globalise avec des aliénations culturelles insidieuses : media de l’occident, fascinations des courants religieux fondamentalistes, globalisation des décisions économiques et le corollaire de la tentation de repli nativiste, c’est un défi auquel l’Afrique doit faire face. Avec une nation en état de faillite en Guinée – où l’élément ethnique a été érigé en fonds de commerce politicien - avec un passé chargé d’ostracisme, le défi est encore plus crucial. Les partis politiques doivent tacler ces identifications complexes. La fuite en avant ne peut pas combler ces questions importantes.

Construction historique, la nation telle qu’elle a été connue n’est que la résultante de confrontations –souvent violentes et arbitraires – d’où émerge un modus vivendi entre ses composantes, religieuses, ethniques ou de classe. Dans les régimes démocratiques ce modus vivendi est sous l’égide de la justice. Une nation ne peut exister et se pérenniser si une quelconque composante a le sentiment d’en être exclu. C’est de la pure duplicité que de vouloir enfouir les contradictions des différentes composantes de la Guinée dans des jubilations de fraternité ou des rituels de conjurations de la violence. Une Guinée prospère ne sortira pas du refus de lire et de gérer les pesanteurs sociologiques et de l’histoire. Ce refus ne fait qu’enliser le pays dans l’engrenage de l’ethno-stratégie. Il crée chez les guinéens des adhésions conflictuelles : obédiences religieuses, nativisme, ambivalence par rapport à l’occident, mémoire sublimée du passé etc. La misère économique et le niveau d’éducation aidant, il entretient des culpabilisations ethniques, un patriotisme de clocher et fait le lit au fondamentalisme religieux. Tous facilement exploitables à des fins politiciennes. Mais jamais générateurs de progrès.

Ourouro Bah

La difficile émergence d’institutions politiques en Guinée– Partie IV – A la recherche de modèles politiques adaptés

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Edem Kodjo : « La démocratisation ne se fait pas au même rythme en Afrique, mais elle ne recule pas »

 

 Kinshasa en 2011. Crédits : Finbarr O'Reilly/REUTERS    

Le 14 janvier, le Togolais Edem Kodjo, ancien premier ministre, a été désigné par la présidente de la Commission de l’Union africaine (UA) Nkosazana Dlamini-Zuma « facilitateur » de l’UA dans le dialogue politique convoqué par le président Joseph Kabila en République démocratique du Congo (RDC).

De retour de Kinshasa, où il a rencontré le chef de l’Etat, des membres de l’Assemblée nationale, de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) et de la société civile, il rappelle l’urgence du dialogue et y invite les opposants qui sont encore hostiles. Présent à Addis-Abeba pour le 26e sommet de l’Union africaine, il a répondu aux questions du Monde Afrique.

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L’opposant congolais Etienne Tshisekedi, chef de file de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), aurait envoyé une lettre à Nkosazana Dlamini-Zuma affirmant qu’il ne participera pas au dialogue voulu par le président Kabila. Cela met-il en péril la médiation de l’UA ?

Edem Kodjo Etienne Tshisekedi n’a pas écrit cela dans la lettre qu’il m’a adressée en mettant en copie la présidente de la Commission de l’UA. Je l’ai relue ce matin avec le ministre des affaires étrangères de la RDC. Il écrit que le dialogue n’est pas l’affaire du président Joseph Kabila seul et estime qu’il doit se dérouler sous l’égide de la communauté internationale, et plus particulièrement des Nations unies. Il demande au sécrétaire général Ban Ki-moon de nommer un facilitateur, sans remettre mon rôle en question. Sa participation est fondamentale, car il représente l’un des partis de l’opposition les plus solides. Dès le lendemain de la fin du sommet de l’UA, j’irai à Bruxelles pour le rencontrer.

Avez-vous pu discuter avec d’autres opposants hostiles au dialogue national ?

J’ai reçu une délégation du Mouvement de libération du Congo (MLC), le parti de Jean-Pierre Bemba, qui dit que ce dialogue n’est pas opportun car c’est un dialogue de plus. Je leur ai dit d’y participer pour en parler. Je ne demande qu’à voir tout le monde. Je n’ai malheureusement pas de baguette magique pour convaincre ceux qui ne veulent pas être convaincus. Mais allons-nous laisser cet immense pays au cœur du continent basculer dans la violence ?

Sur quoi doit porter le dialogue ?

C’est aux participants, et non au facilitateur, de le déterminer. Je suis là pour les aider à se mettre d’accord sur l’ordre du jour. De mon point de vue, le gros du travail concerne le processus électoral. Nous devons rendre possible la tenue des élections. Je n’ai vu aucun progrès sur le plan des préparatifs. Les Congolais doivent encore régler le problème du fichier électoral, du recensement des jeunes électeurs qui ont atteint l’âge de la majorité et du financement.

Votre médiation ne participe-t-elle pas au glissement du calendrier électoral ?

La question que tout le monde se pose est de savoir si les délais constitutionnels peuvent être respectés. C’est impératif. Mais nous sommes le 29 janvier, et les élections sont censées avoir lieu au plus tard en novembre. Nous avons encore le temps d’engager les discussions. Si glissement il y a, il ne sera pas de mon fait. Certains m’accusent de faire le jeu de Joseph Kabila. Je ne suis pas d’accord. Je compte un certain nombre d’amis parmi les opposants.

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Ce genre de médiation est-il utile alors que les institutions locales fonctionnent ?

Mon expérience au Burkina Faso me prouve que ces médiations sous l’égide de l’Union africaine sont utiles. L’Afrique fait face à des difficultés de gouvernance politique et économique, de respect des principes démocratiques et des textes constitutionnels. Mais je ne désespère pas de voir notre continent les résoudre. La démocratisation ne se fait pas au même rythme en Afrique, mais elle ne recule pas.

Vous avez été médiateur de l’UA pour le Burundi. Envisagez-vous vraiment que le président Nkurunziza laisse une force de maintien de la paix africaine s’installer sur son sol ?

L’Union africaine est partout chez elle en Afrique. Je ne vois pas un seul Etat prétendre que l’envoi d’Africains en Afrique est une violation de la souveraineté. L’UA ne va pas là-bas pour tirer sur nos frères et sœurs burundais, mais pour ramener le calme, amorcer le dialogue et éviter un génocide le cas échéant. Le Burundi doit avoir en tête que nous ne sommes pas des envahisseurs. Mais je n’imagine pas une seule seconde que l’armée burundaise puisse tirer sur un contingent africain. La détermination de Nkosazana Dlamini-Zuma est claire et louable, car nous ne pouvons pas badiner avec la crise burundaise. Imaginez que la situation se détériore, comme ce fut le cas au Rwanda. De quoi aurions-nous l’air tous ici rassemblés si nous ne réagissions pas ? Certes, nous sommes tous souverains. Mais notre souveraineté a des limites lorsque se déroule l’inadmissible, l’intolérable, l’inacceptable. L’Afrique ne sera jamais étrangère sur son sol.

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Ourourou Bah : La difficile émergence d’institutions politiques en Guinée – Partie II – Les effets néfastes de la personnalisation des partis politiques.

La dilapidation de l’engagement militant.

La sous-culture d’allégeance aveugle au chef dans les partis politiques dont on a tracé la racine au règne du PDG reste l’obstacle majeur à la participation des intellectuels guinéens. Le fanatisme des inconditionnels du chef ruine la notion même de parti politique. Le dogmatisme et le culte de la personnalité sclérosent les institutions existantes. Comme les partis sont conçus comme outils de conquête du pouvoir à tout prix, ils se limitent à des combats électoraux discontinus. Ignorant que la préparation d’une élection est un processus continu, les partis ne se mobilisent que lors des campagnes électorales. Leurs combats s’atrophient dès que l’attraction et l’enjeu du pouvoir ne sont pas à l’horizon.

Pour le parti au pouvoir, les cadres osent à peine faire des propositions - à fortiori des critiques – sur le fonctionnement de l’administration. Les militants sont des caisses de résonnance de louanges au chef de l’état et l’activisme se réduit à des querelles de partage de butin et de postes. Le clientélisme à l’intérieur des partis au pouvoir est féroce. Il élimine de leurs rangs tous ceux ne cautionnent pas les crimes et erreurs du gouvernement. Il dégrade la notion de militantisme et transforment les militants en complices.

Les coutumes dans les partis de l’opposition ne sont différentes que dans leur intensité. Dans l’opposition, la stratégie discontinue du fonctionnement du parti détruit l’engagement indéniable de centaines de milliers de militants sincères. Leurs aspirations au changement et pour la remédiation des torts subis sont subordonnées à la prééminence des enjeux électoraux. Entre les périodes électorales, les partis d’opposition ronronnent, sans direction - ne réagissant qu’épisodiquement aux actions du gouvernement. L’énergie disponible est démobilisée.

L’assemblée nationale, la société civile et le système de justice qui sont les champs d’action par excellence de la démocratie sont délaissés. Dans aucune de ces instances, un haut-fonctionnaire n’est interpellé. Ainsi il a été facile au gouvernement de phagocyter la société civile pour faire régner silences et confusions sur ses crimes et ses erreurs. La léthargie de l’opposition guinéenne sur les violations des droits de l’homme et sur impunité dont leurs militants sont victimes est incompréhensible et frise l’irresponsabilité.

Le punch et la mobilisation des campagnes électorales ne sont pas mis à profit par aucun parti de l’opposition pour réduire la capacité de nuisance des gouvernants. Il n’y a aucune stratégie d’organisation, d’accompagnement ou d’auto-défense des victimes. Il n’existe pas l’ombre d’un plan pour alléger leurs souffrances et encourager les démarches des familles dont la plupart ne demandent qu’à obtenir justice et réparation. Dans le microcosme politique de Conakry, aucun secret ne résiste aux rumeurs. A fortiori à une enquête sérieuse. Les auteurs et les commanditaires des crimes sont identifiables s’ils ne sont déjà connus. Les partis politiques de l’opposition doivent faire d’une priorité leur neutralisation – par la force si la justice s’emmure dans sa déliquescence. Mais l’opposition a fait d’une tradition d’enterrer ses morts avec des prières et de figer les militants dans l’attentisme avec l’idée que les comptes seront réglés, quand il y aura changement de régime.

L’infatuation pour le pouvoir des leaders politiques guinéens, leur mépris des victimes, leur désolante ignorance du ressort essentiel de la société civile pour qu’une culture démocratique prenne racine, leur incompréhension des dispositions constitutionnelles sont autant de facteurs qui contribuent à enraciner la dictature. Ces facteurs sont-ils dus à la peur de remuer le passé de la part d’apparatchiks des régimes passés que sont les ténors de l’opposition ? D’une immaturité politique et d’un manque d’expérience militante? D’une lecture erronée de l’impunité comme ossature de la faillite de la Guinée? En tout état de cause, il y a là un manque d’ancrage des partis dans la réalité sociale qui met l’opposition perpétuellement à la traine des évènements. Elle se condamne de ce fait à exploiter et à attiser des sentiments ethniques pour se faire entendre. Et à n’offrir que des promesses – d’un changement automatique après la prise du pouvoir. En l’absence d’un bilan minimal de solutions aux problèmes réels de la cité, avec des actions parlementaires et populaires – même si elles sont bloquées par le gouvernement - ces promesses ne sont perçues que comme de la démagogie.

L’une des plus éprouvantes constantes de l’histoire guinéenne, c’est cette dilapidation allègre – par l’opposition et les gouvernants - de l’enthousiasme et de la ferveur des guinéens pour le changement sur le piédestal des glorioles personnelles. Pour dissimuler leur mauvaise conscience, les dirigeants guinéens ne tarissent jamais d’injures sur les citoyens : envieux, paresseux, menteurs etc. En Afrique, il y a peu d’exemples de peuples auxquels on a autant fait de promesses mirobolantes pour n’offrir que misère, répressions et insultes. La désillusion, le cynisme, l’individualisme et la dislocation du tissu social guinéen ne sont que le produit de cette frauduleuse pratique politique. Ce n’est pas l’inverse en dépit de ce que voudrait faire croire le mythe du « mauvais guinéen ».

En particulier, l’ethnocentrisme n’est qu’un effet de l’échec inévitable qu’engendre cette fraude massive fraude politique. Prendre l’ethnocentrisme comme postulat pour expliquer la Guinée est en soi une fraude intellectuelle. Bonne vieille recette du bouc-émissaire, l’ethnocentrisme n’est que pour masquer l’incurie des gouvernants en drainant vers des groupes ethniques la colère des gouvernés. Il joue sur le reflexe communautariste pour désarmer les forces civiles. L’idéologie de l’ethnocentrisme n’est possible que parce que dans notre nation les substrats de confiance ont été ruinés par un assaut continuel de promesses mensongères, de répression et d’impunité garantie pour les criminels d’état. Cette ruine du contrat social entre les citoyens et ceux qui aspirent à les diriger se nourrit de l’arbitraire et non d’une quelconque animosité entre les composantes ethniques de la Guinée. Ce n’est pas la propagande de la «réconciliation nationale » qu’on sert avec le garni du spectre des guerres ethniques qui va y remédier. La «réconciliation nationale » sert plutôt à nier la contradiction majeure – sinon unique – qui existe en Guinée  entre les gouvernés et les gouvernants. L’alternance électorale ne va pas mettre fin automatiquement à cette contradiction. Croire le contraire c’est refuser de lire l’histoire de la nation où, la succession des chefs ne produit que des résultats toujours plus catastrophiques.

  1. La fragilité des institutions politiques

En Afrique de l’Ouest, la fragilité des institutions politique est plus marquée en Guinée que partout ailleurs. Bien au-delà du pullulement de «partis-cabine-téléphonique » comme le sens populaire les nomme, les institutions politiques guinéennes sont fragiles au point de succomber dès que l’écran qu’est le chef tombe. Leurs disparations est toujours concomitantes à celles des leaders. Après 26 ans de règne d’une main de fer, le PDG implosa une semaine après la mort de son leader. Ainsi en fut-il du PUP qui, déjà en décomposition avancée du fait de la longue agonie de sa figure de proue, ne survécu que quelques heures à Conté. Il est certain que le même sort attend le RPG après la disparition d’Alpha Condé.

Du côté de l’opposition, le même phénomène est à l’œuvre. Il conduisit à l’érosion rapide du PRP après la mort de Siradiou Diallo. Et, dans un contexte qui semble différent seulement du fait de la proximité des faits dans le temps, l’UFDG est sur la pente de la même érosion.

Le fait qu’un tel enchainement perdure tout au long de l’histoire de la Guinée est plus qu’une simple question de personnalités. C’est une culture politique insidieuse qui est ici à l’œuvre. Il serait erroné de la réduire à ses manifestations. Inexplorée, elle se manifeste dans des bagarres factionnelles : entre anciens et nouveaux militants auxquels on colle l’infamante marque de profiteurs de butin électoral ainsi que par une fausse dichotomie entre jeunes et vieux. Et, bien entendu dans les identifications ethniques. Laissée à l’ombre, la fragilité des institutions politiques permet aux facteurs multiples et imbriqués qui l’entretiennent de se reproduire mécaniquement. Le modèle de partis politiques, typiquement guinéen, idéologiquement vide et personnalisé à l’excès est par essence anti-démocratique. La tendance malencontreuse de le ravaler à des questions de personnalité ne fait qu’évacuer la question fondamentale de la refonte des institutions politiques.

  1. Ruine de la mémoire collective et des expériences politiques

La fragilité des institutions politiques guinéennes et l’égotisme des leaders sont imbriqués dans une logique de support mutuel qui ruine des expériences politiques et de la mémoire collective de la nation. À l’intérieur des partis il n’y a pas de cadre de bonne conduite pour contrôler et censurer le comportement des dirigeants. Les partis sont de ce fait des écoles d’apprentissage de la dictature.

Le dogmatisme prospère dans l’ignorance dont des guinéens se vantent, tant du côté du pouvoir que de l’opposition. Les militants sont happés par l’engrenage de la fragilité des partis. Il n’y a pas de stratégie - et même de mots d’ordre - pour qu’on puisse parler de défendre une direction, de convaincre les réticents et d’éduquer les citoyens. Le manque d’arguments pour justifier leurs adhésions engendre chez beaucoup de militants un penchant à la provocation et aux conflits.

Au temps du PDG, le postulat était que la ligne du parti est pure de toute erreur. Le sous-entendu étant que le chef était infaillible. Dès lors, les échecs ne peuvent être dus qu’à des facteurs externes : l’autre ethnie, la conspiration de la communauté internationale, les comploteurs, les « saboteurs » etc. Il est impossible d’en tirer des leçons. C’est un sacrilège de questionner les missions du parti, de demander l’ajustement des stratégies et des modes de fonctionnement ainsi que les méthodes de travail. Informer et éduquer consiste à diaboliser un vague impérialisme et ses « suppôts  internes » et en sous-entendu leur ethnie. La confrontation d’idées étant interdite, la culture politique est celle du silence et des complicités.

Cette culture fonctionne en sourdine à l’intérieur des partis d’aujourd’hui avec un processus plus insidieux. Il fait des chefs des partis des fixations auxquelles la psyché des militants s’accroche. Les leaders politiques guinéens sont des catharsis des tares ou des sanctuaires d’espérances infondées. Il est aisé d’assimiler la disparition physique d’un leader avec la fin d’une ère et la naissance d’une nouvelle. A l’avènement de chaque nouveau chef, les crimes et erreurs commis des règnes passés sont enterrés de façon expéditive. La délusion du changement laisse dans l’ombre les ressorts des mauvaises pratiques et la culture des partis politiques, de leurs orientations légères et fortuites, sans égards minimaux aux desideratas des citoyens et sans une lecture même superficielle de l’histoire. Cette fuite en avant a profondément imprégné la notion de politique en Guinée.

La quête d’oubli des populations guinéennes est certes explicable par le désir d’échapper de l’ornière des faillites. Mais l’engouement incontrôlé pour un nouveau qui a prouvé ne jamais l’être est pernicieux. Il dilue les expériences politiques collectives et conduit à la reproduction des systèmes dictatoriaux. Le manque d’accumulation consciente et critique des expériences politiques expose la Guinée à de continuelles mésaventures. Il réduit la mémoire collective - seul ciment d’une collectivité nationale viable –à un amas de fragments d’histoire et d’anecdotes. Il permet à n’importe quel groupe organisé avec un minimum de support financier et de violence de noyauter l’état et de prendre la nation en otage.

Avec une mémoire collective en lambeaux, la notion de justice – en tant que processus de gestion des erreurs et des crimes – prend difficilement racine. D’où son absence qui laisse la place à des normes politiques spécifiquement guinéennes. Le consensus négatif décrète que « c’est ça la politique ». Le pays s’englue dans les complicités opaques de l’ethnie. Les populations acceptent la violence comme forme de gouvernement, rationnalisant la sécrétion sans fin des autocrates.

Ourouro Bah

Prochain article- La difficile émergence d’institutions politiques en Guinée – Rompre avec les pratiques actuelles

 

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