Bernard Lugan : derrière la prise d'otages de Bamako

L'attentat tragique de Bamako s'explique par la progression vers le sud d'un islamisme armé ayant profité du vide créé par la désastreuse intervention militaire française de 2011 en Libye.

Qui plus est, les réductions opérées sous la présidence de Nicolas Sarkozy ont eu pour conséquence de livrer au gouvernement de François Hollande, un outil militaire très affaibli. Dans ces conditions, malgré les prouesses opérées par les 3000 soldats français chargés de stabiliser un désert de près de 3 millions de kilomètres carrés, il était impossible à nos Armées, en raison même de leur format, de prévenir tout risque d'attentat au Mali.

Si le président Sarkozy n'avait réduit de façon si drastique les forces pré positionnées françaises, notamment à Bamako, en déclarant en 2006 dans cette même ville que "la France n'a pas besoin de l'Afrique", il est fort probable que les islamistes n'auraient jamais osé s'en prendre de la sorte aux intérêts européens.

Ceci étant, dans l'affaire de la prise d'otages de Bamako, six éléments ne doivent pas être perdus de vue :

1) Les autorités maliennes ont pour ennemis prioritaires les séparatistes touareg. Les jihadistes qui combattent ces derniers et qui ne demandent pas la partition du Mali sont de fait des alliés.

2) Refusant de reconnaître qu'elles ont laissé les jihadistes gangrener Bamako, ces mêmes autorités maliennes ont donc été promptes à faire porter la responsabilité de l'attaque de l'hôtel Radisson sur l'ennemi "nordiste" (touareg), ou sur des étrangers (le jihadiste algérien Moktar ben Moktar).

3) L'émiettement du pouvoir central s'accélère. L'armée malienne étant incapable de contrôler le pays, les autorités de Bamako ont en effet  encouragé la création de milices ethniques destinées à lutter contre les Touareg. Au nord, nous avons ainsi le GATIA ( Groupe d'auto défense touareg Imghad et alliés) dirigé par le colonel Ag Gamou. Au sud du fleuve, le FLM (Front de libération du Macina), héritier des milices peul d'auto-défense des années 2000 a basculé dans le fondamentalisme inspiré de la secte Dawa d'origine pakistanaise. Or, avec le Macina, c'est le coeur même du Mali qui est touché, et non plus les extrêmes périphéries sahariennes nordistes. Après les Touareg, les Maures et les Peul, les Sénoufo vont-ils à leur tour créer un groupe armé pour revendiquer la renaissance de leur Kénédougou?

4) Contrairement à ce qui est toujours écrit, au Mali, comme dans tout le Sahel, nous ne sommes pas d'abord face à une guerre de religion, mais en présence de résurgences de conflits historiques, ethniques, raciaux et sociaux sur lesquels, avec opportunisme, se sont greffés les islamistes. Le fondamentalisme islamique n’est donc pas la cause de la septicémie  sahélienne, mais la surinfection d’une plaie géo-ethnique.

5) Ceci étant, tout le Sahel est actuellement confronté à une tentative hégémonique de la part d'un islam radical, sorte de fourre-tout sublimant déceptions, désillusions et frustrations, comme hier le marxisme. Cet islam révolutionnaire financé par les monarchies pétrolières du Golfe a connu une progression silencieuse avant de s'affirmer aujourd'hui au grand jour avec l'introduction de normes nouvelles comme la prière de nuit (letahajjud), la burqa, la séparation des sexes ou encore de nouveaux rites mortuaires.

6) Nous assistons à un renversement du paradigme nordisme = islam et sudisme = christianisme. La conversion galopante des ethnies sudistes a en effet changé la nature de l’islam local à travers la fabrication d’une artificielle identité africaine arabophone musulmane qui échappe de plus en plus aux structures traditionnelles.

NB : Pour tout ce qui concerne l'insolite et dévastatrice guerre que Nicolas Sarkozy, inspiré par BHL, déclencha contre le colonel Kadhafi, ainsi que sur ses conséquences régionales, voir mon livreHistoire et géopolitique de la Libye(novembre 2015), uniquement disponible à l'Afrique Réelle.

Pour le commander :

http://bernardlugan.blogspot.fr/2015/11/nouveau-livre-de-bernard-lugan-histoire.html


Bernard Lugan

21/11/15

David Van Reybrouck : « Monsieur le Président, vous êtes tombé dans le piège ! »

 

L'auteur et historien David Van Reybrouck. Crédits : AFP    

David Van Reybrouck, d’expression néerlandaise, est l’auteur de nombreux ouvrages dont Congo, une histoire, pour lequel il a reçu en 2012, notamment, le prix Médicis Essai. L’écrivain et historien interpelle le président français sur le champ lexical guerrier de son discours, samedi 14 novembre, lendemain des attentats qui ont endeuillé Paris. Et sur la surenchère que cela pourrait entraîner.

Monsieur le Président,

Le choix extraordinairement irréfléchi de la terminologie que vous avez utilisée dans votre discours de samedi après-midi [14 novembre 2015], où vous répétiez qu’il s’agissait d’un « crime de guerre » perpétré par « une armée terroriste » m’a interpellé. Vous avez dit littéralement :

« Ce qui s’est produit hier à Paris et à Saint-Denis, près du Stade de France, est un acte de guerre et, face à la guerre, le pays doit prendre les décisions appropriées. C’est un acte de guerre qui a été commis par une armée terroriste, Daech, une armée de terroristes, contre la France, contre les valeurs que nous défendons partout dans le monde, contre ce que nous sommes, un pays libre qui parle à l’ensemble de la planète. C’est un acte de guerre qui a été préparé, organisé, planifié de l’extérieur et avec des complicités intérieures que l’enquête fera découvrir. C’est un acte de barbarie absolue. »

Si je souscris pleinement à la dernière phrase, force est de constater que le reste de votre discours est la répétition angoissante et presque mot à mot de celui que George W. Bush a tenu devant le Congrès américain peu après les attentats du 11-Septembre : « Des ennemis de la liberté ont commis un acte de guerre contre notre pays. »

Les conséquences de ces paroles historiques sont connues. Un chef d’Etat qui qualifie un événement d’« acte de guerre » se doit d’y réagir, et de rendre coup pour coup. Cela a conduit M. Bush à l’invasion de l’Afghanistan, ce qui était encore admissible parce que le régime avait offert asile à Al-Qaida. Même l’ONU avait approuvé. S’en est suivi alors l’invasion totalement démente de l’Irak, sans mandat de l’ONU, pour la seule raison que les Etats-Unis soupçonnaient que ce pays détenait des armes de destruction massive. A tort, s’est-il avéré, mais cette invasion a conduit à l’entière déstabilisation de la région, qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui.

Le départ des troupes américaines en 2011 a laissé le pays dans une vacance du pouvoir. Et c’est peu après, lorsque, dans le sillage du « printemps arabe », une guerre civile a éclaté dans le pays voisin, que l’on a pu constater à quel point l’invasion militaire américaine avait été pernicieuse. Dans le nord-ouest de l’Irak déraciné et l’est de la Syrie déchirée, entre l’armée gouvernementale et l’Armée syrienne libre, assez d’espace s’était manifestement créé pour que se lève un troisième grand acteur : l’Etat islamique, ou Daech.

Bref, sans l’invasion idiote de Bush en Irak, il n’aurait jamais été question de Daech. C’est par millions que nous avons manifesté contre cette guerre en 2003, moi aussi, et la désapprobation était universelle. Et nous avions raison. Cela, non pas parce que nous étions capables de prédire l’avenir, nous n’étions pas clairvoyants à ce point. Mais nous en sommes pleinement conscients aujourd’hui : ce qui s’est passé dans la nuit de vendredi à Paris est une conséquence indirecte de la rhétorique de guerre que votre collègue Bush a employée en septembre 2001.

Et pourtant, que faites-vous ? Comment réagissez-vous moins de vingt-quatre heures après les attentats ? En employant la même terminologie que votre homologue américain de l’époque ! Et sur le même ton, bonté divine !

Vous êtes tombé dans le panneau, et vous l’avez fait les yeux grands ouverts. Vous êtes tombé dans le panneau, Monsieur le Président, parce que vous sentez l’haleine chaude de faucons tels que Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen vous brûler la nuque. Et vous avez depuis si longtemps la réputation d’être un faible. Vous êtes tombé dans le panneau. Des élections se préparent en France, elles auront lieu les 6 et 13 décembre, ce ne sont que des élections régionales, mais, après ces attentats, elles seront placées sous le signe de la sécurité nationale, à n’en point douter. Vous êtes tombé dans le panneau à pieds joints, parce que vous avez fait mot pour mot ce que les terroristes espéraient de vous : une déclaration de guerre. Vous avez accepté leur invitation au djihad avec enthousiasme. Mais cette réponse, que vous avez voulue ferme, fait courir le risque monstrueux d’accélérer encore la spirale de la violence. Je ne la trouve pas judicieuse.

Vous parlez d’une « armée terroriste ». Pour commencer, rien de tel n’existe. C’est une contradictio in terminis. Une « armée terroriste », c’est un peu comme pratiquer un régime boulimique. Des pays et des groupes peuvent avoir des armées ; s’ils ne parviennent pas à en former, ils peuvent opter pour le terrorisme, c’est-à-dire pour des actions ponctuelles dont l’impact psychologique est maximal, au lieu d’un déploiement structurel de forces militaires avec des ambitions géopolitiques.

Mais une armée, dites-vous ? Soyons clairs : jusqu’ici, nous ignorons si les auteurs des faits sont des combattants syriens revenus ou envoyés. Nous ne savons pas si les attentats ont été tramés au sein du « califat » ou dans les banlieues et « quartiers ». Et bien que certains indices laissent supposer qu’il s’agit d’un plan global émanant de la Syrie (la quasi-simultanéité de l’attentat-suicide au Liban et de l’attaque éventuelle d’un avion russe), force est de constater que le communiqué de Daech est venu bien tard, et qu’il ne contient pas d’autres éléments que ceux qui circulaient déjà sur Internet. Ne serait-il pas question de coordination ou de récupération ?

Pour autant que l’on sache, il pourrait s’agir d’individus incontrôlés, sans doute pour la plupart des citoyens français revenus de Syrie : ils y ont appris à manier des armes et des explosifs, s’y sont immergés dans une idéologie totalitaire, cryptothéologique, et s’y sont familiarisés aux opérations militaires. Ils sont devenus des monstres, tous autant qu’ils sont. Mais ils ne sont pas une « armée ».

Le communiqué de Daech glorifait les « lieux soigneusement choisis » des attentats, vos propres services soulignaient le professionnalisme de leurs auteurs : sur ce point, remarquons que vous parlez la même langue. Mais qu’en est-il, en réalité ? Les trois hommes qui se sont rendus au Stade de France où vous assistiez à un match amical de football de la France contre l’Allemagne semblent plutôt être des amateurs. Ils voulaient sans doute pénétrer dans l’enceinte pour commettre un attentat contre vous, c’est fort possible. Mais celui qui se fait sauter à proximité d’un McDonald’s et n’entraîne « qu’une » victime dans sa mort est un bien piètre terroriste. Qui ne fait « que » quatre morts avec trois attentats-suicides, alors qu’un peu plus tard une masse humaine de 80 000 personnes sort de l’enceinte, est un bon à rien. Qui veut décimer le public d’une salle avec quatre complices sans bloquer les issues de secours n’est pas un génie de la stratégie. Qui s’embarque dans une voiture et mitraille des citoyens innocents et sans armes attablés aux terrasses n’est pas un militaire formé à la tactique, mais un lâche, un enfoiré, un individu totalement dévoyé qui a lié son sort à d’autres individus du même acabit. Une meute de loups solitaires, ça existe aussi.

Votre analyse d’une « armée terroriste » n’est pas probante. Le terme que vous avez employé, « acte de guerre » est extraordinairement tendancieux, même si cette rhétorique belliqueuse a été reprise sans honte aucune par Mark Rutte [premier ministre] aux Pays-Bas et par Jan Jambon [ministre de l’intérieur] en Belgique. Vos tentatives de calmer la nation menacent la sécurité du monde. Votre recours à un vocabulaire énergique ne signale que la faiblesse.

Il existe d’autres formes de fermeté que le langage de la guerre. Immédiatement après les attentats en Norvège, le premier ministre Jens Stoltenberg a plaidé dans détours pour « plus de démocratie, plus d’ouverture, plus de participation ». Votre discours fait référence à la liberté. Il aurait aussi pu parler des deux autres valeurs de la République française : l’égalité et la fraternité. Il me semble que nous en avons plus besoin en ce moment que de votre douteuse rhétorique de guerre.

Traduit du néerlandais par Monique Nagielkopf

David Van Reybrouck

Le Monde

Jean-Luc Stalon : Croissance sans développement en Afrique : comment corriger l’anomalie ?

 

  Des écoliers à Ikarama, un village du Nigeria, en octobre.         Crédits : AKINTUNDE AKINLEYE / REUTERS    

En Afrique, où plusieurs pays jouissent d’une croissance soutenue, 5% en moyenne, continuent de présenter des niveaux extrêmes d’inégalité et de pauvreté. L’accès à l’enseignement supérieur y est estimé à 7%, le taux moyen de pauvreté (moins de 1,25 USD/jour) à 40%, et le risque de mortalité chez les enfants de moins de un an y est le plus élevé au monde avec 59 décès pour 1 000 naissances. En outre, 621 millions d’Africains n’ont pas accès à l’électricité malgré les vastes réserves de pétrole et d’énergie hydraulique dont dispose le continent.

Cette situation laisse de nombreux jeunes Africains sans meilleure alternative que de s’aventurer sur les routes périlleuses de l’émigration, notamment vers l’Europe. D’autres se tournent vers la radicalisation, qui se nourrit du désespoir et du désœuvrement. Il nous faut corriger cette trajectoire.

Aujourd’hui, les niveaux d’investissement dans les secteurs de l’éducation et de la santé (avec 5% et 15% du PIB respectivement) sont trop faibles pour créer un capital humain suffisamment qualifié pour rattraper le niveau des pays avancés.

Lire aussi : Fred Swaniker : « Nous construisons l’université du futur en Afrique ! »

Pour augmenter les ressources intérieures et faire face à ces besoins accrus d’investissement, les Etats africains doivent avant tout améliorer le système de collecte des recettes fiscales. En effet, une amélioration de 2% de la pression fiscale débloquerait un montant qui dépasserait le volume de l’aide internationale. Au demeurant, une grande partie de ces fonds sont gaspillés en raison de la corruption.

L’Etat doit également chercher à améliorer la fiscalité appliquée aux multinationales, dont les profits qui peuvent être de l’ordre de 10% du PIB du pays hôte sont en grande partie rapatriés dans les pays d’origine ou vers des paradis fiscaux. L’Afrique doit également capitaliser sur ses atouts qui peuvent lui permettre de jouer un rôle de premier plan dans le monde globalisé.

La démographie : Il est estimé que la population africaine atteindra 4,4 milliards d’ici 2100. Le nombre de villes africaines dépassant le million d’habitants atteindra 100 en 2030. Ces chiffres nécessitent que l’on opère des changements dans le modèle de production agricole pour répondre aux besoins alimentaires. Il faut miser sur l’industrialisation, la mécanisation, l’accroissement des services et la formation professionnelle comme sources d’emploi et de développement de demain.

L’entreprenariat : En 2014, 26% des Africains ont créé des entreprises, comparé à 7,4% en Europe et 13,4% aux Etats-Unis. Ces entrepreneurs ont besoin du soutien de l’Etat pour améliorer l’environnement des affaires, la protection des biens et des personnes et l’accès à un service bancaire adapté pour favoriser l’investissement et la création d’emploi qualifié.

Transition énergétique : Le changement climatique a un impact dévastateur, non seulement sur l’environnement, mais aussi sur l’économie. Cela représente dans certains pays des pertes allant jusqu’à 25% du PIB. Une croissance verte fondée sur l’efficacité énergétique améliorera la qualité de vie et créera des millions d’emplois dans un continent qui regorge de ressources naturelles.

Technologie et innovation : L’Afrique compte environ 850 millions usagers de téléphonie mobile, 200 millions d’internautes et 120 millions de personnes inscrites sur Facebook. Cet essor technologique est en train de changer la manière dont les Africains conduisent leurs affaires, en facilitant l’accès au marché et à l’information. Au Kenya par exemple, le volume d’argent transféré par téléphone représente environ la moitié du PIB. Les réseaux sociaux ont aussi un impact sur la société, car ils sont devenus un moyen d’exercer une pression sur la nécessaire redevabilité des élites.

La croissance économique en Afrique ne profite encore trop qu’à une élite. L’Afrique, qui peut aujourd’hui ajuster sa stratégie pour rattraper son retard et doit saisir cette opportunité pour bâtir une économie politique orientée vers la réduction des inégalités et l’éradication de la pauvreté tout en conservant certains de ses mécanismes de solidarité, et ainsi éviter de tomber dans les travers du néo-libéralisme.

Jean-Luc Stalon est Directeur adjoint du du PNUD au Mali.

Le Monde

Edwy Plenel : la peur est notre ennemie (Médiapart)

Vendredi 13 novembre, toute une société fut, à Paris et à Saint-Denis, la cible du terrorisme : notre société, notre France, faite de diversité et de pluralité, de rencontres et de mélanges. C’est cette société ouverte que la terreur voudrait fermer ; la faire taire par la peur, la faire disparaître sous l’horreur. Et c’est elle qu’il nous faut défendre car elle est notre plus sûre et plus durable protection.

   Un vendredi soir d’automne, sous un temps clément. Fin de semaine, temps de sortie, moment de détente. Joies des retrouvailles amicales, des concerts musicaux, des matchs sportifs. Sociabilités populaires et juvéniles. Hommes et femmes mêlés, jeunesses sans frontières, plaisirs variés où l’on peut, selon les goûts ou les envies, boire, fumer, danser, se côtoyer, se mélanger, se séduire, s’aimer, bref aller à la rencontre des uns et des autres.

Il suffit d’aligner ces mots simples, sans grandiloquence, pour partager ce que nous ressentons tous depuis hier : tout un chacun, nos enfants, nos parents, nos amis, nos voisins, nous-mêmes, étions dans le viseur des assassins.

Parce qu’ils ne visaient pas des lieux manifestement symboliques comme lors des attentats de janvier, exprimant leur haine de la liberté (Charlie Hebdo) ou leur haine des juifs (l’HyperCacher), il s’est dit que les terroristes auteurs des carnages parisiens n’avaient pas de cible. C’est faux : armés par une idéologie totalitaire, dont le discours religieux sert d’argument pour tuer toute pluralité, effacer toute diversité, nier toute individualité, ils avaient pour mission d’effrayer une société qui incarne la promesse inverse.

Au-delà de la France, de sa politique étrangère ou de ceux qui la gouvernent, leur cible était cet idéal démocratique d’une société de liberté, parce que de droit : droit d’avoir des droits ; égalité des droits, sans distinction d’origine, d’apparence, de croyance ; droit de faire son chemin dans la vie sans être assigné à sa naissance ou à son appartenance. Une société d’individus, dont le « nous » est tissé d’infinis « moi » en relation les uns avec les autres. Une société de libertés individuelles et de droits collectifs.

Prendre la juste mesure de ce que menace cette terreur sans précédent sur le territoire hexagonal – les attentats les plus meurtriers en Europe après ceux de Madrid en 2004 –, c’est évidemment mesurer aussi le défi que nous ont lancé les assassins et leurs commanditaires. C’est cette société ouverte que les terroristes veulent fermer. Leur but de guerre est qu’elle se ferme, se replie, se divise, se recroqueville, s’abaisse et s’égare, se perde en somme. Cest notre vivre ensemble qu’ils veulent transformer en guerre intestine, contre nous-mêmes.

Quels que soient les contextes, époques ou latitudes, le terrorisme parie toujours sur la peur. Non seulement la peur qu’il répand dans la société mais la politique de la peur qu’il suscite au sommet de l’État : une fuite en avant où la terreur totalitaire appelle l’exception démocratique, dans une guerre sans fin, sans fronts ni limites, sans autre objectif stratégique que sa perpétuation, attaques et ripostes se nourrissant les unes les autres, causes et effets s’entremêlant à l’infini sans que jamais n’émerge une issue pacifique.

Aussi douloureux qu’il soit, il nous faut faire l’effort de saisir la part de rationalité du terrorisme. Pour mieux le combattre, pour ne pas tomber dans son piège, pour ne jamais lui donner raison, par inconscience ou par aveuglement. Ce sont les prophéties auto-réalisatrices qui sont au ressort de ses terrifiantes logiques meurtrières : provoquer par la terreur un chaos encore plus grand dont il espère, en retour, un gain supplémentaire de colère, de ressentiment, d’injustice… Nous le savons, d’expérience vécue, et récente, tant la fuite en avant nord-américaine après les attentats de 2001 est à l’origine du désastre irakien d’où a surgi l’organisation dite État islamique, née des décombres d’un État détruit et des déchirures d’une société violentée.

Saurons-nous apprendre de ces erreurs catastrophiques, ou bien allons-nous les répéter ? C’est peu dire qu’à cette aune, dans un contexte de crises déjà cumulatives – économique, sociale, écologique, européenne, etc. –, notre pays vit un moment historique où la démocratie redécouvre la tragédie. Où la fragilité de la première est au péril des passions de la seconde. Car l’enjeu immédiat n’est pas au lointain, mais ici même, en France. Nous savions, au lendemain des attentats de janvier, que la véritable épreuve était à venir. Cet automne, au moment de quitter ses fonctions, le juge antiterroriste Marc Trévidic nous l’avait rappelé – « Les jours les plus sombres sont devant nous » (lire ici son interview à Paris-Match) –, dans une alarme qui ne ménageait pas nos dirigeants : « Les politiques prennent des postures martiales, mais ils n’ont pas de vision à long terme. (…) Je ne crois pas au bien-fondé de la stratégie française. »

Car, devant ce péril qui nous concerne tous, nous ne pouvons délaisser notre avenir et notre sécurité à ceux qui nous gouvernent. S’il leur revient de nous protéger, nous ne devons pas accepter qu’ils le fassent contre nous, malgré nous, sans nous.

Il est toujours difficile, tant elles sont dans l’instant inaudibles, d’énoncer des questions qui fâchent au lendemain d’événements qui saisissent tout un peuple, le rassemblant dans la compassion et l’effroi. Mais, collectivement, nous ne saurons résister durablement à la terreur qui nous défie si nous ne sommes pas maîtres des réponses qui lui sont apportées. Si nous ne sommes pas informés, consultés, mobilisés. Si l’on nous dénie le droit d’interroger une politique étrangère d’alliance avec des régimes dictatoriaux ou obscurantistes (Égypte, Arabie saoudite), des aventures guerrières sans vision stratégique (notamment au Sahel), des lois sécuritaires dont l’accumulation se révèle inefficace (tandis qu’elles portent atteinte à nos libertés), des discours politiques de courte vue et de faible hauteur (sur l’islam notamment, avec ce refoulé colonial de « l’assimilation »), qui divisent plus qu’ils ne rassemblent, qui alimentent les haines plus qu’ils ne rassurent, qui expriment les peurs d’en haut plus qu’ils ne mobilisent le peuple d’en bas.

Faire face au terrorisme, c’est faire société, faire muraille de cela même qu’ils veulent abattre. Défendre notre France, notre France arc-en-ciel, forte de sa diversité et de sa pluralité, cette France capable de faire cause commune dans le refus des amalgames et des boucs émissaires. Cette France dont les héros, cette année 2015, étaient aussi musulmans, comme ils furent athées, chrétiens, juifs, francs-maçons, agnostiques, de toutes origines, cultures ou croyances. La France d’Ahmed Merabet, d’origine algérienne, ce gardien de la paix qui a donné sa vie au pied de l’immeuble de Charlie Hebdo. La France de Lassana Bathily, d’origine malienne, cet ancien sans-papiers qui a sauvé nombre d’otages à l’HyperCacher. Cette France qu’ont illustrée, dans cette longue nuit parisienne, tant de sauveteurs, de soignants, de médecins, de policiers, de militaires, de pompiers, de bonnes volontés, mille solidarités elles aussi issues de cette diversité – humaine, sociale, culturelle, confessionnelle, etc. – qui fait la richesse de la France. Et sa force.

En Grande-Bretagne, lors des attentats de 2005, la société s’était spontanément dressée autour du slogan inventé par un jeune internaute : « We’re Not Afraid. » En Espagne, lors des attentats de 2004, la société s’était spontanément rassemblée autour de ce symbole : des mains levées, paumes ouvertes, tout à la fois désarmées et déterminées.

Non, nous n’avons pas peur. Sauf de nous-mêmes, si nous y cédions. Sauf de nos dirigeants s’ils nous égarent et nous ignorent. La société que les tueurs voudraient fermer, nous en défendons l’ouverture, plus que jamais. Et le symbole de ce refus, ce pourrait être deux mains qui se rencontrent, se serrent et se mêlent, se tendent l’une vers l’autre.

Deux mains croisées.

Edwy Plenel

Médiapart

Alpha Wann : NOUS TENONS NOTRE DESTIN EN MAIN, NE CEDONS PAS A LA FATALITE

Alpha Wann : NOUS TENONS NOTRE DESTIN EN MAIN, NE CEDONS PAS A LA FATALITE

 

A l’élection présidentielle du 21 novembre 2010, Blaise Compaore s’est attribué 80,15% des voix exprimées face à 6 autres candidats de l’opposition. Depuis cette date, il n’a été confronté qu’ à des troubles jusqu’à ce qu’il fut chassé par la rue en 2014. Sa garde prétorienne le RSP qui a tenté de remettre en cause le changement, a été démantelée et ses chefs croupissent en prison. Où sont ses thuriféraires aujourd’hui?

Par contre les présidents Jerry Rawlings et John Kuffor vivent paisiblement à Accra avec tous les honneurs et le respect dû à leur rang parce qu’ils ont accepté les règles démocratiques. Ils sont la fierté de la nouvelle Afrique.

Quant à Alpha Conde, contre la réalité électorale du pays, il a préféré s’imposer par un coup de force. Il pense que les guinéens auront peur de ses milices.

Ironie de l’histoire, lui qui dans sa jeunesse estudiante à la FEANF criait des slogans contre ceux qu’ils appelaient les dirigeants fantoches, suppôts du néo-colonialisme qui seront “jetés dans les poubelles de l’Histoire” eh bien à 77 ans, en tant que dirigeant autocrate qui confisque la souveraineté populaire de son peuple, sa place ne sera non plus que ‘dans les mêmes poubelles de l’Histoire”.

Contrairement à 2010, Cellou Dalein Diallo conteste formellement la mascarade électorale et se réserve le droit de contester la légitimité du pouvoir de Alpha Conde par la rue conformément aux articles 10 et 21 de notre Constitution.

Ce combat n’incombe pas qu’aux hommes politiques, mais à tous les guinéens qui veulent la démocratie et l’Etat de droit dans notre pays.

Nous ne devons jamais céder aux menaces et aux violences de ceux qui veulent maintenir notre pays dans les ténèbres où règnent en maitres les plus médiocres de nos compatriotes.

Un pouvoir ne doit être accepter à la rigueur que s’il respecte la légalité constitutionnelle. Mais lorsque des forbans s’emparent du pouvoir d’Etat en violant les lois du pays, il faut bien qu’une fraction du peuple qui tient aux libertés et au droit se soulève pour les chasser du pouvoir.

C’est une constance historique que les dictateurs soient chassés du pouvoir et que personne ne peut contester la légitimité des peuples qui le font.

Nous restons mobilisés et dès que le moment sera propice, nous reprendrons en main notre souveraineté. Tous ceux qui veulent donner une normalité à ce coup d’Etat se trompent, nous n’abdiquerons pas et nous ne baisserons jamais nos bras tant que la dictature ne sera pas vaincu dans notre pays.

Je sais que des millions de guinéens sont en ce moment frustrés, à tous ceux qui malgré tout, sont allés voter contre ce système, je leur dis de garder la foi et que le Changement aura lieu.

C’est toujours une minorité agissante, courageuse qui mettra en oeuvre le Changement souhaité par la majorité silencieuse qu’elle représente concrètement sur le champ politique.

Je rends hommage à tous nos martyrs tombés pour défendre la démocratie et l’Etat de droit dans notre pays, depuis son indépendance en 1958.

Je loue particulièrement le courage de :

-Me Ibrahima Diallo, arrêté et exécuté en 1960 avec ses compagnons pour avoir oser rédiger un manifeste pour la création de leur parti dénommé Parti Progressiste de Guinée PPG,

-M. Mamadou Toure dit petit Toure, arrêté et exécuté en 1965 avec son frère Keletigi Toure et ses autres compagnons pour avoir oser déposer au Ministère de l’Intérieur les statuts de leur parti dénommé Parti de l’Unité Nationale Guinéenne PUNG,

-Elhadj Diafode Kaba et M. Boubacar Fofana, arrêtés et morts peu après leur libération, pour avoir oser se présenter candidats à l’élection présidentielle de 1968,

-         

- les jeunes de l’axe de la démocratie, assassinés par centaines en janvier-février 2007, encore massacrés en 2009, toujours assassines depuis 2010 à nos jours.

Vous pensez que nous allons jeté leur martyr par pertes et profits et nous soumettre à un autocrate? JAMAIS.

Le combat est une continuité historique, chaque génération fera sa part de sacrifice jusqu’à ce que le droit triomphe.

L’occident nous a montré la voie à suivre, nous la suivrons sans faiblir. Leurs ancêtres se sont sacrifiés pour que leurs descendants jouissent de la liberté. Aujourd’hui, nous fuyons par millions l’oppression, la misère, l’Etat de non-droit dans nos pays pour aller retrouver la liberté et la sécurité en occident.

Aux dirigeants occidentaux qui soutiennent des autocrates comme Alpha Conde, qu’ils ne soient pas surpris que des centaines de millions de jeunes africains partent à l’assaut de leurs frontières barricadées, or historiquement, les murailles les plus hautes finissent toujours par tomber. Avec plus de 2 milliards d’africains en 2050, que feront nos jeunes sans perspectives dans leurs pays? Braver les océans et tous les obstacles sur leur chemin pour chercher un autre avenir que celui que nous réserve nos despotes qu’ils soutiennent.

Mais c’est à nous jeunes guinéens de ne pas céder au fatalisme et se rappeler que dans toutes les batailles pour la démocratie dans le monde, dans toutes les armées du monde, ce sont les jeunes qui sont en première ligne pour se battre.

Nous ne devons rien craindre, parce que nous défendons le juste droit et personne ne peut valablement nous le contester.

Les leaders politiques responsables de la Guinée ont fait l’essentiel en contestant formellement cette mascarade et ils ont demandé a leur partisans de s’y opposer.

Maintenant, rien n’empêche aux jeunes guinéens d’assumer leur propre leadership pour s’opposer à ce coup de force comme leurs frères africains partout dans notre continent.

Ils n’ont plus besoin que quelqu’un leur dise ce qu’ils doivent faire ou s’en remettre à qui que ce soit.

Ne craignez point ceux qui ne veulent que protéger la dictature en interprétant notre combat comme une revendication ethnique.

Tous les chefs d’Etat qui se sont succédés au pouvoir ont été combattus parce qu’ils violaient nos lois et non pas parce qu’ils sont d’une telle ou telle communauté. Et chacun d’eux au départ avait suscité l’ adhésion et l’espoir de la majorité des guinéens, donc s’ils ont failli à leurs devoirs, pourquoi mêler des considérations ethniques dans le débat?

Ne les écoutons pas, poursuivons notre combat. Les peuples africains sont témoins du hold-up de M. Alpha Conde, nous avons leur soutien, faisons en sorte qu’ils soient fiers de nous comme ils l’ont été de tous ceux qui se sont débarrassés du joug des potentats du continent.

“Ceux qui vivent, sont ceux qui luttent”

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