Stanley Nelson: « Il faut que tout le monde se réveille, que les Blancs se réveillent »

Alors que l'état d'urgence est décrété depuis le lundi 10 août à Ferguson, dans le Missouri, un an après la mort du jeune Noir Michael Brown, retour sur les tensions raciales aux États-Unis et sur le renouveau du militantisme avec Stanley Nelson, documentariste, militant et historien afro-américain. 

  • Des manifestants se sont rassemblés lundi 10 août 2015 au soir à Ferguson, dans la banlieue de Saint Louis (Missouri, États-Unis), malgré l'état d'urgence déclaré dans la journée par les autorités après des violences la veille, jour anniversaire de la mort du jeune Noir Michael Brown. Le 9 août 2014, cet adolescent non armé avait été abattu de plusieurs balles par un policier blanc. En juin dernier, après la tuerie raciste de Charleston (neuf victimes dans une église noire, abattues par un tueur blanc), nous avions interrogé Stanley Nelson, documentariste, militant et historien afro-américain. De documentaire en documentaire, Stanley Nelson n’a en effet de cesse de raconter l’expérience des Afro-Américains et de tous les Américains « non blancs », d’analyser leurs luttes politiques, de s’intéresser à leur héritage. Nous vous le proposons à nouveau ce 11 août 2015.

«Ce qui me semble important, c’est la possibilité de déclarer "je suis un révolutionnaire" !»

Parlons de ce militantisme antiraciste qui semble se renouveler, notamment sous la bannière « Black Lives matter » (la vie des Noirs compte), devenu un hashtag très populaire sur les réseaux sociaux. De quoi s’agit-il ?

Je ne suis pas sûr de détenir le sens précis de cette expression devenue très populaire mais disons que c’est un cri de ralliement pour des jeunes et moins jeunes ne voulant plus que les Afro-Américains soient considérés comme des citoyens de seconde zone.

Selon moi, ce « mouvement » manque encore de consistance cependant. Il n’y a pas d’objectifs clairement exposés. Et quand il y en a, comme j’ai pu l’observer auprès de ceux qui s’activent en ce moment du côté de Ferguson dans le Missouri, cela n’arrive pas aux oreilles du grand public, ça reste tout petit.

En attendant, nous sommes face à des éruptions de colère : une éruption à Ferguson, une autre à New York, à Baltimore. Et puis elles s’éteignent au bout de quelques jours, il n’y a plus rien. Mais il ne faudrait pas que ça reste de simples éruptions. Quelque chose de plus solide doit émerger. Ça doit prendre la forme de demandes politiques précises et concrètes.

À Ferguson, les associations militent ainsi pour la création d’un nouveau poste de « procureur spécial » dès lors qu’un policier est impliqué dans la mort d’un citoyen. Ainsi, le même procureur qui travaille main dans la main avec la police au quotidien ne se retrouverait pas à enquêter sur la police quand celle-ci est en cause. Cela fait partie des réformes concrètes pour lesquelles il est possible de se battre. Et il y en a tant ! 



Freedom Riders, documentaire portant sur les groupes de militants Blancs et Noirs qui ont sillonné le sud du pays en 1961.

Vous avez beaucoup travaillé sur le mouvement de lutte pour les droits civiques. Que devraient en retenir les jeunes militants d'aujourd'hui ? 

Sur le terrain, je vois des jeunes qui sont très motivés, qui sont en train de se dédier au changement social, c’est une bonne chose. Ces événements réveillent les Afro-Américains et les gens de gauche. Mais c’est vrai qu’on a tendance à oublier que les leaders du mouvement pour les droits civiques, les étudiants ayant rejoint ce mouvement, étaient entraînés ! Les méthodes non-violentes : on les leur enseignait. Les actions étaient extrêmement planifiées, organisées. Tout cela ne s’improvisait pas. Dans des films comme Freedom Riders et Freedom Summer, je parle donc de groupes de gens ayant des revendications très claires, et de la rigueur pour y parvenir. On veut pouvoir s’asseoir dans le bus. On veut voter.

Nous ne sommes plus dans le même monde. Aujourd’hui, c’est difficile de formuler des messages aussi clairs, de réussir à mêler des combats qui peuvent sembler distincts et éloignés les uns des autres : la lutte contre les brutalités policières, la réforme des lois encadrant le port d’armes, jusqu’à la hausse du salaire minimum… D'autant qu'à chaque étage, il y a des blocages. Dès que Barack Obama dit un mot sur le contrôle des armes à feu – quelque chose d’évident pourtant –, on assiste à une levée de boucliers d’élus et de puissants lobbies et ça ne va pas plus loin ! À nous de trouver le moyen de lier toutes ces luttes, et surtout de ne pas lâcher.

En attendant, depuis Charleston, tout le monde s’excite autour d’une réforme facile, très facile : l’abandon du drapeau des confédérés. [Ce drapeau des États esclavagistes et sécessionnistes pendant la guerre civile américaine circule encore aujourd’hui sous la forme d’autocollants, de plaques minéralogiques, et il continue de flotter au-dessus du capitole de l’État de Caroline du Sud - ndlr.]



"Freedom Summer"par MediapartCe documentaire se déroule dans le Mississipi et montre la lutte d’étudiants américains rejoignant le combat de militants locaux

Votre dernier documentaire, qui sortira en salle en septembre aux États-Unis, porte sur l’histoire du mouvement radical des Black Panthers. Qu’est-ce que celui-ci a éventuellement à nous apprendre ?

Une partie du documentaire porte sur la figure de Fred Hampton, qui était à la tête des Black Panthers de Chicago et qui a été tué dans son appartement, à Chicago. On voit ce militant affirmer « je suis un révolutionnaire ». J’ai voulu que cette déclaration soit centrale au film, qu’on ne la modère pas. Parce qu’il me semble que c’est quelque chose d’essentiel aujourd’hui : avoir le droit et le courage de se prononcer en faveur de changements politiques et sociaux radicaux. Ne pas avoir peur de ce genre de position.

Les Black Panthers ont été détruits par le gouvernement américain mais pas seulement ; leur symbolisme, leur rhétorique, leur appel aux armes leur ont coûté cher. Là, personne ne dit qu’il faut prendre les armes. Ce qui me semble important, c’est la possibilité de déclarer comme Fred Hampton, « je suis révolutionnaire, je suis en faveur de changements sociaux radicaux » en se rendant compte qu’il n’y a pas de mal à ça. Tu as le droit d’être en colère quand tu lis dans le journal qu’un appartement new-yorkais s’est vendu plusieurs millions de dollars, tu as le droit de critiquer le système qui permet cela plutôt que de penser « c’est moi qui ai un problème car je ne suis pas capable de me hisser à ce niveau ».



Fred Hampton-Black Pantherspar MediapartExtrait du film Black Panthers

Vous avez aussi réalisé des documentaires en forme de portraits sur des figures porteuses de changement, comme l’athlète Jesse Owens par exemple. Un contemporain vous intéresse-t-il ? À quand un documentaire sur Barack Obama ?

Ce serait passionnant de réaliser un film sur Barack Obama dans cinq ou dix ans, s’il est possible de le faire parler honnêtement de son expérience, de ses décisions, de comprendre pourquoi il n’a pas fait plus pour la nation. Mais je ne sais pas si Barack Obama est capable d’une telle honnêteté. C’est un conciliateur de nature et après tout c’est sûrement pour jouer ce rôle qu’il a été élu…

Étant donné le contexte politique actuel, fait de grandes tensions et d’impasses à répétition, je dois dire qu’il s’en sort bien. Ils ne lui laissent rien passer : il dit que le ciel est bleu, les élus républicains du congrès vont rétorquer que le ciel est rouge. Je me demande vraiment quel type de discussions il a le soir avec Michelle Obama car ils font face à tant d’opposition, tant de haine. C’est vraiment cela qui définit notre pays en ce moment, cette quantité de haine. Enfin, vous n’avez pas besoin d’un dessin, la France m’a tout l’air d’avoir son lot de haine. 

                        Dans la nuit du 10 au 11 août à Ferguson (Missouri). © Reuters

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Stanley Nelson revient pour Mediapart sur les tensions actuelles – de la mort de Trayvon Martin, le 26 février 2012 à Stanfort en Floride à la tuerie de Charleston dans la nuit du 17 au 18 juin 2015 – et dénonce les silences et non-dits américains dès lors qu’il faut parler des relations entre Blancs et Noirs. Il donne enfin son point de vue sur l’état du militantisme et sur le ras-le-bol de jeunes reprenant le flambeau de la lutte pour les droits civiques.

Évoquant souvent son dernier documentaire sur l’histoire des Blacks Panthers (Black Panthers, sortie aux États-Unis prévue en septembre), Stanley Nelson insiste : il y a urgence à militer pour des changements politiques et sociaux radicaux.

Neuf Afro-Américains ont été assassinés le 17 juin dernier dans une église méthodiste de Charleston, en Caroline du Sud. Depuis, aux États-Unis, nous avons droit à une sorte de débat rhétorique autour de la nature de l’événement, acte terroriste pour certains, acte isolé d’un jeune fou pour d’autres… Pour vous, que s’est-il passé à Charleston ?

Stanley Nelson. C’était un acte terroriste à l’encontre d’Afro-Américains, point

Par Iris Deroeux

Médiapart 

Felwine Sarr : « Les Africains doivent penser par eux-mêmes et pour eux-mêmes »

 

L'écrivain et universitaire Felwin Sarr, à la librairie Athéna de Dakar.   
L'écrivain et universitaire Felwin Sarr, à la librairie Athéna de Dakar.         Crédits : DR    

Écrivain Sénégalais et professeur agrégé d’économie à l’université Gaston Berger de Saint-Louis, Felwine Sarr est le cofondateur du Laboratoire d’analyse pluridisciplinaire des dynamiques des sociétés africaines et de la diaspora (Laspad) au sein de l’institution. Aussi, il cherche à combiner les outils nécessaires à un changement radical dans la façon de penser l’Afrique aujourd’hui.

Les discours sur l’Afrique sont dominés par une dialectique de l’euphorie et du désespoir, selon vous. Comment expliquer une telle contradiction ?

La grande difficulté du continent tient au fait qu’on lui a toujours dit que son présent n’était pas appréciable. L’Afrique a rarement vécu sur le mode de la « présence à soi ». À aucun moment, ces cinq derniers siècles, elle n’a pu être sa lumière propre, afin d’éclairer ses réalités en fonction de ses propres critères d’évaluation. Au lendemain de la décolonisation, les pays africains ont gagné le droit à l’autodétermination, certes, mais pas à l’autodénomination. En apposant après les Indépendances aux pays d’Afrique et d’Asie le label générique de « sous-développés » ou de « Tiers-monde », l’Occident les a tout de suite inscrits dans une perspective limitée. Ces sociétés devaient tout d’un coup ressembler à l’Amérique ou à l’Occident.

Après les clivages « colonisé-colonisateur », « sauvage-civilisateur », dont les termes irréductibles étaient porteurs de conflits, nous sommes passés à un autre facteur que celui de la race ou de la « civilisation » : le PNB, qui permet de classer les nations sur une échelle normative de développement. Sous ses apparences d’objectivité scientifique, ce critère signifie que nous appartenons à la même famille, mais que certains ne sont pas au même niveau que d’autres. Certaines nations sont en avance, d’autres pas. Comme si les aventures sociales devaient être comparables et comparées…

Face à cette dialectique, comment penser l’Afrique et se penser en tant qu’Africain autrement ?

« Il suffit d’ouvrir les yeux et de regarder autour de soi en Afrique, pour observer ces formes de sociabilité dans les lieux où se réinvente constamment le lien social et politique »

La culture au sens large s’avère une ressource fondamentale pour répondre à cette question et observer notre réalité – qu’il s’agisse de la littérature, de la musique, des beaux-arts ou de la science… Elle permet d’explorer la réalité dans ses profondeurs et ses largeurs. Le principal art est celui du vivre ensemble. Tous les autres arts y concourent, et permettent d’édifier un espace où la société se crée, se recrée et inscrit ses propres significations du vivre ensemble.

Il suffit d’ouvrir les yeux et de regarder autour de soi en Afrique, pour observer ces formes de sociabilité dans les lieux où se réinvente constamment le lien social et politique. À Dakar, dans les quartiers de Guédiawaye, les individus créent des espaces de sens, de créativité, de valeurs… Je parle de tous les lieux où le collectif se reflète et produit un discours sur lui-même.

Nous avons connu le « Set Setal » au Sénégal [nettoyage et embellissement spontané des quartiers par les jeunes], mais on trouve aussi le « grin » au Mali, ce coin de rue où les jeunes font le thé, ou « l’Umuganda » au Rwanda, ce jour de travail communautaire où tout le monde participe à des travaux d’intérêt public. Tous ces espaces d’expression se retrouvent dans la religion, les arts graphiques, le hip-hop et la mode - un domaine particulièrement politique en Afrique. Tous ces lieux de production d’un discours social et politique ne sont pas repérés ou canonisés comme tels. Ils ne relèvent pas d’institutions reconnues comme l’université, les lieux de littérature ou de politique, mais n’en sont pas moins des sources de production organique d’un discours sur soi inscrit dans le temps – qui rejoint d’ailleurs la civilisation de l’oralité.

Faudrait-il tout rejeter dans l’héritage qu’ont laissé les intellectuels des années 1960 à 1980 ?

Pour penser l’Afrique autrement, j’évoque une « rupture radicale » dans nos postures, nos paradigmes, nos façons de nous lire à travers les yeux de l’autre. Mais le radicalement neuf ne se fait qu’avec des matériaux existants. Une telle transformation ne pourra pas faire table rase du passé. Dans « L’aventure ambiguë » (1961) de l’écrivain Sénégalais Cheikh Hamidou Kane, les personnages de Samba Diallo et de la Grande royale sont censés représenter l’Afrique en tension culturelle avec l’occident.

« Le philosophe Congolais Valentin Y. Mudimbe s’est posé la question de la possibilité des sciences sociales africaines, mais son travail n’a trouvé ni véritable successeur ni porteur symbolique. Les intellectuels de ma génération ont abdiqué »

Or, ils défendent l’islam comme socle de leur identité fondamentale, et non la culture négro-africaine. Ils oublient qu’ils sont pris en tenaille entre deux aliénations, avec un pied en occident et un pied en orient, sans savoir où est leur tête. Cette situation est assez symptomatique d’une forme de schizophrénie que nous vivons sous nos latitudes.

Nous rencontrons des prototypes de cet Africain qui tente de résister à une aliénation occidentale tout en ayant incorporé une autre aliénation qu’il revendique comme son identité. L’aventure humaine, pour le coup, s’avère doublement ambiguë… Cheikh Hamidou Kane est revenu sur cette question par la suite, dans « Les gardiens du temple », en opérant un retour vers les cultures négro-africaines.

On peut également citer le philosophe Congolais Valentin Y. Mudimbe qui s’est posé la question de la possibilité des sciences sociales africaines. Son travail aurait mérité d’être prolongé, mais il ne trouve ni véritable successeur ni porteur symbolique. Les intellectuels de ma génération ont abdiqué. C’est une question qu’ils ne se posent plus ou peu. Certains d’entre eux sont encore sur un projet de philosophie africaine qui se ferait sur le modèle de la philosophie occidentale. Le travail de Mudimbe n’était pas confidentiel à l’époque, mais il l’est devenu avec le temps et l’oubli. Avec ses essais « L’odeur du père » (1982) et « The invention of Africa » (1988), il a posé des questions et ouvert un champ philosophique et social qui n’est ni repris ni cultivé.

Or, s’il y a un travail de tri à faire au sein de notre héritage intellectuel, il faut restituer à mon sens cette idée fondamentale : aucun futur n’est envisageable si les Africains ne pensent pas par eux-mêmes et pour eux-mêmes leur présent et leur devenir. La liberté doit être une passion africaine désormais, parce que le continent en a été privé deux fois, ces cinq derniers siècles, avec la traite et la colonisation. On ne peut pas continuer d’être à la remorque des rêves des autres.

FRANÇOIS SOUDAN : CELLOU DALEIN DIALLO, QUESTION D’HONNEUR

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.
« On ne fait pas de politique avec de la morale, mais on n’en fait pas davantage sans », disait André Malraux. Pour le chef de file de l’opposition guinéenne Cellou Dalein Diallo, cette assertion est à l’évidence sans grands fondements. Comment expliquer son pacte avec le diable, si ce n’est par la conviction qui semble être la sienne que les principes de la morale sont incompatibles avec les nécessités de la politique ?
Lâché par Touré, Dalein Diallo vise la présidentielle d’octobre, quels qu’en soient le prix et les moyens
Que la manœuvre, purement électoraliste, vaille le coup d’être tentée en concluant une alliance de circonstance avec un homme peu fréquentable mais susceptible de lui apporter un nombre significatif de voix en Guinée forestière, pourquoi pas. Lâché par son ex-binôme Sidya Touré, qui ne cesse depuis de dénoncer son repli identitaire, Dalein Diallo vise la présidentielle d’octobre, quels qu’en soient le prix et les moyens.
Justifications inacceptables
Ce qui est inacceptable en revanche, c’est de se réclamer de la présomption d’innocence due au capitaine Dadis Camara pour justifier son choix, au lieu de se féliciter de l’inculpation et d’exiger le jugement de celui dont la responsabilité – si ce n’est la culpabilité – dans le massacre du 28 septembre 2009 a été mise en lumière par les enquêtes de l’ONU, de la CPI et de la FIDH.
Il n’y a pas si longtemps, Cellou Dalein Diallo réclamait que Dadis Camara soit traduit devant les juges de La Haye pour avoir fait tuer et violer ses militants. Aujourd’hui, il en vient à suspecter la justice guinéenne d’être instrumentalisée parce qu’après avoir inculpé une douzaine de proches du capitaine putschiste, dont certains (les colonels Pivi et Tiegboro notamment) étaient devenus des collaborateurs du président Alpha Condé, elle s’est enfin décidée à inquiéter son nouvel allié.
L’opposition guinéenne semble avoir perdu en chemin une partie de son honneur.
Prise au piège d’une Commission électorale qu’elle a voulu politique plutôt que technique et qui a fini par lui filer entre les doigts (« S’ils veulent en réviser la composition, ils n’ont qu’à déposer un projet de loi organique devant le Parlement », tranche Alpha Condé interrogé par Jeune Afrique), l’opposition guinéenne semble avoir perdu en chemin une partie de son honneur. Nul doute qu’il se trouvera des Guinéens pour s’en souvenir le moment venu.
François Soudan
Jeune afrique

Morissanda Kouyaté : Étonnant vaccin contre Ebola !

Ce n’était donc pas très compliqué de fabriquer un vaccin contre Ébola en moins de deux ans...

Il a « simplement » fallu que le virus tue 11 000 Africains et une dizaine de personnes dans des pays dits développés, que des compagnies aériennes soient menacées, que des partis politiques extrémistes s’en saisissent pour critiquer les pouvoirs en place pour leur « laxisme » envers l’immigration perçue comme un envahissement inacceptable.

Oui, il a fallu « simplement » cela pour que l’on découvre le vaccin VSV-ZEBOV en moins de deux ans. Il est important de rappeler que le virus Ébola a été découvert au Congo (RDC) en 1976, c’est-à-dire depuis près de 40 ans. Tant que ce virus se limitait à décimer des pygmées de la forêt congolaise, il ne constituait pas un danger pour les « propriétaires du monde » qui se font appeler communauté internationale alors qu’ils ne sont que cinq (5), dont aucun africain.

Notre joie ne saurait durer pour peu que l’on se souvienne que le paludisme poursuit son ravage en tuant des millions de personnes, en majorité des enfants, dix fois plus qu’Ebola, dans les pays dits pauvres ; que le VIH/SIDA décime des millions de personnes à travers le monde particulièrement en Afrique.

Pour ces deux maladies, il est très « compliqué » de trouver un vaccin, par contre, facile de découvrir des médicaments de toutes sortes (Chloroquine, Nivaquine, Amodiaquine, Flavoquine, Méfloquine, Lariam, Halofantrine, Halfan, Artémisinine). Contre le VIH-SIDA il a même été créé la trithérapie c’est-à-dire, l’association de trois médicaments pour un seul et même traitement. Cette série de médicaments antipaludéens en « quine » ressemble curieusement aux séries iPhone 2, 3, 4, 5, 6, et Galaxy S3, S4, S5, S6, sous-tendues par la théorie de la performance à l’infini, donc du service à l’infini, donc de l’achat à l’infini, donc du profit à l’infini.

Médicaments à vie

Pas besoin d’aller à Harvard, Polytechnique ou l’Université d’Ibadan pour comprendre cette nouvelle version de la suite de Fibonacci. Une formule sordide ressemblant à une tombe bien fleurie me révolte : « On ne meurt plus du Sida ». Oui, on ne meurt plus du Sida à condition que l’on se soigne pour la vie ; qu’on achète des médicaments à vie.

Comme si cette réalité incongrue ne suffisait pas, les médicaments inventés pour traiter ces grandes maladies sont présentés sous deux formes (spécialité et générique) qu’il faut bien expliquer au commun des mortels. Un même médicament, selon qu’il soit dans une boîte avec son simple nom scientifique (générique) ou dans une boîte bien colorée avec le nom d’une firme (spécialité), verra son prix changer du simple au décuple.

La plus grave conséquence sanitaire de cette autre anomalie volontaire planétaire est la prolifération de faux médicaments dans de fausses pharmacies gérées par des charlatans ; ou de vrais pharmaciens qui approvisionnent leurs vraies pharmacies avec ces faux médicaments pour remplir leurs caisses.

Des arguments séduisants hypnotisent notre jugement et nous condamnent à avaler la pilule, tel que : « Il faut bien financer la recherche. » Bien sûr qu’il faut, non seulement financer la recherche mais aussi payer et magnifier les chercheurs, les savants qui sont les piliers de notre monde. La vraie question est : Quelle recherche faudrait-il financer ? Avec 10% des sommes faramineuses injectées dans la conception, la fabrication, la vente et l’achat des armes, le monde pourrait se débarrasser de toutes ces maladies faussement décrites comme invincibles.

Peut-être que je me lamente à tort. En regardant le monde avec les yeux de ceux qui ne partagent pas ma vision, on pourrait découvrir, non des vaccins ou des médicaments, mais une théorie simple : « À quoi bon soigner des gens contre lesquels on élabore des armes sophistiquées et ultramodernes de destruction massive ? »

Maladies invincibles

En tant qu’Africain et Guinéen, après avoir participé à la lutte contre Ebola dans mon pays, mon immense joie d’apprendre qu’un vaccin anti-Ebola a été découvert, ne m’empêche pas de faire un récapitulatif de la situation de notre continent : d’autres terribles maladies « invincibles » continuent à tuer des millions de personnes ; des régimes politiques créés par et pour quelques individus ; des matières premières dont les prix sont fixés par des spéculateurs qui ne peuvent même pas montrer sur une carte leurs pays de provenance ; des matières premières dont les populations, réels propriétaires, ne connaissent l’existence que par des discours à la nation prononcés et re-prononcés pendant des dizaines d’années par des tueurs à gage de la liberté et de l’alternance politique pacifique, drapés dans des costumes portant la marque Démocratie ; de l’argent tiré de la poche des pauvres des pays riches pour remplir les poches des riches des pays pauvres ; l’internet et l’antenne parabolique qui déchirent la burka des peuples et libèrent leurs yeux, leurs corps et leurs esprits ; voilà les ingrédients qui ont servi à préparer la soupe pimentée et mortelle que nous servent tous les jours les fous furieux qui massacrent des innocents au nom d’une religion dont ils ignorent le b.a.-ba.

Au nom de l’éthique, de la morale et du respect de la vie humaine, je lance un appel aux savants et aux chercheurs : « Comme pour le virus Ebola, émancipez-vous des pouvoirs politiques, de la boulimie pantagruélique des firmes pharmaceutiques et découvrez des vaccins contre le paludisme et le VIH-SIDA ! » Faites-le car j’ai peur que des esprits courts qui lisent ma réflexion ne se mettent à prier pour que la solution vienne d’autres pandémies – et cela, en tant que médecin, je ne le souhaite guère. Mon souhait le plus ardent est de voir un monde sans maladies dites invincibles ; et aussi de voir les experts et les décideurs des pays africains, ne plus tergiverser quand il s’agira, pendant les exercices de budgétisation, de définir les montants à affecter à la santé, à l’éducation et à la sécurité. Je précise la sécurité des populations, pas celle des présidents seulement.

Peut-être que la jeunesse africaine m’entendra.

Morissanda Kouyaté est médecin et directeur exécutif du Comité inter-africain sur les pratiques traditionnelles.
Jeune Afrique

Idrissa maîga : le Mali dans l’impasse, les incertitudes d’une gouvernance

Budget annuel 2015 adopte avec ses risques : Bonjour les scandales !

Son Excellence Monsieur Ibrahim Boubacar KEITA, Président de la République

Bientôt deux ans qu’il est à la tête de l’exécutif, mais il peine toujours à offrir aux Maliens le simple espoir d’une vie décente. Ibrahim Boubacar Keïta, élu en Août 2013, n’a-t-il pas atteint les limites de sa gouvernance ? Si l’on réfère aux défis qui l’attendaient à la veille de son élection, on se rend compte qu’il n’y a même à espérer que le chef de l’Etat tienne ses promesses. Car les scandales successifs et sa gestion trop partisane étalent sur la place publique les incertitudes de sa gouvernance.

Le régime d’IBK est constamment empêtré dans des scandales à tel enseigne que les citoyens commencent à se faire une raison : ne rien attendre des pouvoirs publics. C’est la conséquence d’une mauvaise gouvernance.

Et pourtant l’arrivée d’Ibrahim Boubacar Keïta à la magistrature suprême a suscité d’immenses espoirs : l’espoir de résoudre définitivement la crise du nord ; l’espoir de combattre la corruption ; l’espoir de réconcilier les Maliens ; l’espoir de mettre sur les rails l’économie nationale ; l’espoir de renforcer la démocratie ; l’espoir d’une vie meilleure…

Deux ans près, le pays est toujours enfoncé dans une crise sécuritaire avec la barbarie des groupes djihadistes au nord, mais aussi au sud. L’accord d’Alger signé (sous la pression ?) respectivement le 15 mai et le 20 juin n’a pas permis encore de stabiliser ni les régions du nord, encore moins le pays. Les régions du nord sont d’ailleurs occupées en partie par les djihadistes et les groupes armés, contrairement aux promesses d’IBK. L’armée malienne n’a toujours pas d’emprise sur la région de Kidal et sur les territoires contrôlés par les terroristes, notamment la zone de Taoudenit. Comme aux premières heures du pouvoir en place, la peur continue d’occuper les esprits. Et nos compatriotes du nord et même du sud ne savent plus à quel saint se vouer. Après les attaques dans les régions de Koulikoro (Nara) et de Sikasso (Fakola) par des groupes terroristes, le peuple se résigne de plus en plus que la lutte contre le terrorisme et le crime organisé nécessite des moyens humains et matériels que le régime n’est visiblement pas capable de se procurer. Pendant ce temps, des voyages (promenades ?) de luxe sont organisés ; des bâtiments privés sont construits ou réhabilités ;  des voitures de luxe sont acquises au détriment des priorités nationales. Pis ces réalisations sont financées par l’argent public et d’autres moyens illégaux.

Les aveux du chef de l’Etat…

Aussi, le chef de l’Etat avait décrété 2014, année de lutte contre la corruption. Mais les scandales et corruptions de cette année de lutte contre la délinquance financière auraient dépassé toutes les prévisions. Les surfacturations sur le marché de l’acquisition du Boeing présidentiel et des équipements militaires n’ont pas pu freiner les ardeurs des tenants du pouvoir dans leurs ambitions démesurées de s’enrichir… S’en sont suivies l’affaire des engrais frelatés et celle des logements sociaux. Le seul soulagement auquel le peuple a eu droit, ce sont les menaces verbales du président IBK dans son message lors de la fête de l’Aïd El Fitr. « Je serais impitoyable désormais. Des rétro-commissions sur le dos du Mali? Dans un domaine où il y a un besoin avéré? Mais c’est criminel simplement, et ça mérite le traitement réservé à un criminel, à un criminel… », a-t-il affirmé. Pendant que le peuple réclame des sanctions exemplaires contre les fautifs, IBK, lui, est au stade des menaces. Des menaces auxquelles ne croient que ceux qui sont naïfs. Car si le chef de l’Etat a envie de sanctionner les délinquants financiers, la prison centrale de Bamako Coura aura refusé du monde. Mais hélas ! Le peuple doit continuer à subir le diktat d’un régime en perte de vitesse. Jusque-là, aucun rapport n’a été rendu public sur le bilan de cette année de lutte contre la corruption. C’était tout simplement de la poudre aux yeux.

Ibrahim Boubacar Keïta a également promis de réconcilier les Maliens. Où en sommes-nous, depuis ? Quasiment à la case de départ ! L’accord d’Alger qui devrait poser les jalons de cette réconciliation, a tout simplement accentué les différends entre les communautés.

D’abord, les communautés du nord (notamment celles de Gao et de Tombouctou) ont finalement réalisé que l’accord d’Alger créait, à travers ses articles, une différence notoire entre elles et les communautés ayant pris les armes.

Près de 200 milliards de FCFA engloutis…

Ensuite, l’accord d’Alger n’est pas l’expression de l’écrasante majorité de la société malienne. Il n’a pas reçu l’assentiment de la classe politique dans sa globalité et encore moins de la société civile. A tout point de vue, l’accord d’Alger est un document imposé aux Maliens par la communauté internationale et le pouvoir d’IBK. A quel prix et pour quel résultat ?

S’agissant de la remise sur les rails de l’économie nationale, c’est un secret de polichinelle. Elle n’est plus une priorité. La preuve. Depuis l’investiture d’IBK, la course à l’enrichissement illicite des ténors du régime n’est plus un secret. Les scandales financiers viennent corroborer cet état de fait avec près de 200 milliards de FCFA engloutis dans des détournements de fonds publics. Malgré tout, on continue à faire croire aux populations que le meilleur est à venir.

Enfin, IBK incarnait l’espoir d’une vie meilleure. Avec lui, certains Maliens croyaient à l’émergence du pays. Que le panier de la ménagère serait garni. Les prix des denrées de première nécessité allaient être abordables. Aujourd’hui, la réalité est tout autre. Elle est brutale. Les prix des denrées ont pris l’ascenseur. La viande, le lait, le riz, le sucre et le poisson sont devenus des produits de luxe. Et le peuple s’interroge. Avec une telle gouvernance, de quoi demain sera fait ?

Idrissa Maïga

Maliweb

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