Jean-Baptiste Placca : "Cette tonitruante réapparition du capitaine Dadis Camara trahit surtout une fâcheuse propension, en Afrique, à oublier"

Jean-Baptiste Placca sur RFI

Le dossier du massacre de 28 septembre 2009 a-t-il été mis en veilleuse en raison des seuls doutes sur l’état de santé du capitaine Moussa Dadis Camara...? Court-il des risques de se voir inculpé en Guinée ? C'est à ces questions et tant d'autres que Jean-Baptiste Placca a tenté de repondre à travers ce décryptage... Lisez plutôt!

 

Antony Lattier : Le capitaine Moussa Dadis Camara annonce sa candidature à la présidentielle d’octobre prochain, en Guinée. Un temps président de ce pays - en sa qualité de chef de la junte qui a pris le pouvoir à Conakry, à la mort du général Lansana Conté, en décembre 2008 -, il avait trouvé asile à Ouagadougou, au Burkina. Que peut bien cacher ce retour ?


Jean-Baptiste Placca : Il faut espérer qu’il saura le dire, le moment venu, au peuple guinéen, et plus particulièrement aux victimes ou parents des victimes du massacre du 28 septembre 2009. 157 morts, des dizaines de femmes violées et des centaines de blessés. Lorsqu’il a senti la Cour pénale internationale s’intéresser trop à lui, il a désigné Toumba Diakité, son aide de camp, à qui il voulait faire endosser la responsabilité de tous ces crimes. Ce dernier, en réaction, lui a logé une balle dans la tête. Et l’on a cru comprendre que sa cervelle en était endommagée pour de bon.

S’il a retrouvé toutes ses facultés, au point de croire que le peuple guinéen, librement, peut lui confier son destin, alors, il est urgent que le magistrat en charge du dossier des massacres du 28 septembre lui envoie une convocation. Les organisations de défense des droits de l’homme réclament d’ailleurs son inculpation…

Faut-il comprendre que le dossier d’un tel massacre a pu être mis en veilleuse en raison des seuls doutes sur l’état de santé du capitaine Moussa Dadis Camara ?

Le traitement de ce dossier a en tout cas souffert d’une affligeante lenteur. Ces crimes ont été commis depuis bientôt six ans, et l’on ne parle toujours pas de procès. Mais cette tonitruante réapparition du capitaine Dadis Camara trahit surtout une fâcheuse propension, en Afrique, à oublier, exprès, des dossiers qui devraient mériter un traitement prioritaire. C’est cette même propension qui tend à soustraire à la justice des personnages qui auraient tant de comptes à lui rendre. Moussa Dadis Camara aurait dû demeurer sous une surveillance étroite de la justice. Or, on l’a oublié, au point de le laisser se construire, en rêve, un destin national, à l’abri de la justice.

Aurait-on donc pris, sur ce continent, l’habitude de passer par pertes et profits les crimes graves impliquant des hommes politiques ?

Dans certains pays africains, oui, l’on a pris l’insupportable habitude de considérer que les morts qui surviennent dans un cadre politique, comptent peu, sinon pas du tout. Voilà pourquoi Moussa Dadis Camara, avec tous les morts au passif de son éphémère régime, peut estimer pouvoir rentrer dans son pays pour battre campagne, sans avoir, au préalable, répondu de sa responsabilité dans les terribles événements du 28 septembre 2009.

La répression, ce jour-là, était dirigée contre une manifestation, dans un stade, s’opposant clairement à la candidature du capitaine Dadis Camara à l’élection présidentielle qui se profilait alors à l’horizon.

Sous-entendez-vous que le capitaine Moussa Dadis Camara ne peut prétendre être totalement étranger à tout cela ? Il n’a pourtant été entendu, jusqu’ici, que comme témoin, par la justice…

C’est une anomalie, qui tient à l’hypocrisie habituelle. Il était encore président, soi-disant, de la République de Guinée, et c’est pour cette raison-là que l’on l’a ménagé. Ensuite, quand il a pris une balle dans la tête, l’on a considéré qu’il n’avait… plus toute sa tête. Et le Burkina lui a donné asile, parce que Blaise Compaoré, médiateur en Guinée aussi, l’avait récupéré, pour rendre service, enlever une épine du pied de la Guinée. Et l’on était censé l’oublier, comme si le prix à payer pour la paix était cet exil, où tous le savaient surveillé, donc, peu susceptible d’aller semer un quelconque désordre en Guinée.

Il faut croire que la chute de Blaise Compaoré, d’une certaine manière, l’a libéré, lui aussi. Alors, il lui vient des idées, des envies, et sa cervelle sélective a peut-être tout simplement « aboli » la sanglante barbarie du 28 septembre 2009.

A qui revient-il de le prévenir de ce qu’il encourt en retournant en Guinée ?

L’Afrique peut condamner comme elle veut la Cour pénale internationale. Mais cette CPI est tout de même utile, face à des attitudes comme celle de Monsieur Moussa Dadis Camara. Car si quelqu’un lui a promis qu’il peut échapper à la justice de son pays, il y a peu de chance que la CPI le laisse passer par pertes et profits les massacres et les viols du 28 septembre. Face à ces justiciables qui, sous couvert de politique, jouissent d’une impunité dont ils se servent ensuite pour narguer leurs victimes, on a aussi envie de dire : « Y en a marre ! ». Et même : vive la CPI !

Jean-Baptiste Placca

Source: RFI

 

Sébastien Le Belzic « L’Afrique risque d’être surexposée à la Chine »

Ouvriers chinois travaillant sur la nouvelle ligne de chemin de fer reliant Addis Abeba à Djibouti, en mars 2015. Crédits : CARL DE SOUZA / AFP

Près d’un quart des exportations d’Afrique subsaharienne part aujourd’hui pour la Chine, contre 4,6 % il y a quinze ans. Quelles sont les conséquences de cette relation Chine-Afrique sur leurs économies respectives ? Entretien avec Ravi Bhatia, auteur d’un rapport, publié le 21 mai, sur les investissements chinois en Afrique pour l’agence de notation Standard & Poors.

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Comment se traduit le développement des investissements chinois en Afrique ?

Pour les dix-huit pays que nous suivons en Afrique subsaharienne, les échanges sont passés de 60 milliards de dollars en 2008 à 133 milliards de dollars en 2013. La forte demande en provenance de Chine a stimulé les exportations africaines, notamment en ce qui concerne les matières premières. Dans le même temps, l’Afrique a aspiré les produits manufacturés chinois. Ceci concerne aussi bien les investissements directs étrangers (IDE) que le financement de la dette.

Dans votre rapport, vous parlez de relations mutuellement bénéfiques. Sur quoi vous appuyez-vous ?

Grâce à la très forte croissance de l’économie chinoise, l’Afrique a été en mesure d’exporter davantage vers la Chine. Cela se traduit par l’augmentation des recettes en devises qui à leur tour servent à financer des importations. Il s’agit généralement d’importation de biens capitaux qui aident au développement des économies africaines.

La Chine est l’usine du monde et son modèle de croissance et donc axé sur les exportations. Pour cela, la Chine a besoin d’importer une quantité importante de matières premières, et l’Afrique nourrit cette demande. Depuis peu, la Chine aide également au développement de projets d’infrastructure en Afrique en réalisant directement de grands travaux. Cette évolution des matières premières vers les infrastructures contribue aujourd’hui à la croissance des économies africaines et permet d’augmenter le PIB.

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Quelles seraient les perspectives pour les entreprises occidentales, et notamment françaises, dans cette nouvelle relation Chine-Afrique ?

Si l’Afrique se développe fortement, les opportunités pour les entreprises européennes et françaises vont aussi se développer. L’Afrique représente un nouveau marché émergent avec une économie globale de plus de 2 000 milliards de dollars et plus de 1 milliard de consommateurs. Les télécommunications, l’énergie et les services financiers sont parmi les secteurs les plus dynamiques sur le continent. C’est là que se trouvent les opportunités d’investissements.

Concernant les prêts, quelle est votre analyse de la stratégie chinoise ?

La Chine prête généralement à l’Afrique par l’intermédiaire de ses grandes banques d’Etat, comme la Banque de développement de Chine, la banque chinoise d’Import-export (Exim Bank), et la Banque agricole de Chine. Ces derniers temps, ces banques ont été plus prudentes dans leurs politiques de prêts.

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Du point de vue de Pékin, la nature de sa relation avec l’Afrique subsaharienne est triple. Premièrement, elle fournit un accès aux matières premières pour nourrir sa croissance rapide dominée par les industries lourdes ; deuxièmement, bon nombre de prêts chinois à l’Afrique subsaharienne sont soumis à la conclusion de contrats avec des entreprises chinoises, ce qui contribue directement à l’économie chinoise. Les prêts, en théorie, sont conçus pour faire un profit, soit du bénéfice sur les intérêts du prêt lui-même, soit pour l’entrepreneur chinois qui réalise le projet. Le troisième aspect de la relation implique des considérations stratégiques. La Chine utilise cette politique de prêts et sa puissance financière pour étendre son influence en Afrique et gagner des alliés.

A notre avis, la gestion de cet équilibre en trois points est délicate car cela peut conduire les prêteurs chinois et les entreprises publiques à sous-estimer les risques.

Quels sont, selon vous, les risques pour la Chine et pour l’Afrique ?

D’un point de vue strictement commercial, l’Afrique risque d’être surexposée à la Chine. Le ralentissement récent de la croissance chinoise a entraîné la chute des prix des matières premières, ce qui a affecté fortement plusieurs pays d’Afrique, notamment le Nigeria, l’Angola, le Gabon et le Congo Brazzaville.

L’Afrique risque également de subir le poids de la dette. Les financements chinois qui accompagnent ces investissements se font dans des conditions relativement favorables et conduisent à la hausse de l’endettement. Cependant, la baisse des cours sur les marchés des matières premières, suivi d’un PIB plus faible, de recettes fiscales et d’exportation en baisse, ainsi que la dépréciation des monnaies, risquent de réduire les revenus nécessaires au service de la dette.

Sébastien Le Belzic est un journaliste installé à Pékin depuis 2007, où il dirige le site Chinafrica.info, un magazine sur la « Chinafrique » et des économies émergentes.

Norbert Zongo : La CADHP condamne l’Etat burkinabè

La Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) a ordonné le vendredi 5 juin 2015 à l’Etat burkinabè de « reprendre les investigations en vue de rechercher, poursuivre et juger les auteurs des assassinats de Norbert Zongo et de ses trois compagnons ».

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Elle a par ailleurs demandé d’indemniser les ayant-droits des victimes. Dans un communiqué rendu public, ce 08 juin 2015, le gouvernement burkinabè dit être en phase avec la décision de CADHP.

Les juges de la cour africaine des droits de l’homme ordonnent également à l’Etat burkinabè de verser 25 millions de francs FCA à chacun des conjoints, 15 millions à chacun des enfants et 10 millions à chacun des mères et pères de Norbert Zongo et ses compagnons. En outre, la Cour demande aux autorités du Burkina Faso de « lui soumettre, dans un délai de six mois un rapport sur l’état d’exécution de l’ensemble des décisions prises dans le présent arrêt ».
Dans une décision rendue le 28 mars 2014, la CADHP avait déjà jugé que l’Etat burkinabè avait « failli à ses obligations » en ne traduisant pas en justice les meurtriers de Norbert Zongo et ses compagnons. Pourtant, six « suspects sérieux » avaient été identifiés par une Commission d’enquête indépendante.

Faut-il le rappeler, le dossier avait été classé en 2006 par la justice burkinabè, officiellement pour manque de preuves.

Le dossier rouvert depuis le 30 mars ?

Avant même de recevoir une notification officielle du dernier arrêt, le gouvernement burkinabè a réagi. Il dit prendre acte des décisions de la CADHP. Mieux, dans un communiqué signé du service d’information du gouvernement (SIG), « il salue le travail de la CADHP qui lutte sans relâche contre l’impunité et pour l’avènement d’une justice équitable pour tous les Africains ».

D’ailleurs, le dossier a connu des avancées significatives enregistrées depuis l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 survenue au Burkina Faso. « Le procureur général près la cour d’appel de Ouagadougou a annoncé le 8 mars 2015 la désignation d’un juge d’instruction dans l’affaire Norbert Zongo et le 30 mars 2015, il a requis officiellement la réouverture du dossier. C’est donc dire que la justice burkinabè est en phase avec la CADHP, et l’adoption du Pacte national pour le renouveau de la justice à l’issue des « Etats généraux de la justice » tenus à Ouagadougou du 24 au 28 mars 2015 est une fois de plus la preuve qu’aucun dossier se sera ignoré », lit-on dans le communiqué.
Les jugements de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples sont sans appel.

Moussa Diallo
Lefaso.net

Reçu de Afrique 2050

François Soudan : la Guinée entre raison et sentiment

 

Une fois de plus, une fois de trop, la Guinée est en proie à ses démons, alors que se profile une échéance électorale qui sous d'autres cieux ne serait qu'un rendez-vous ordinaire avec la démocratie.

Entre, d’un côté, un président élu il y a cinq ans et qui entend bien renouveler son bail avec le palais de Sékhoutouréya pour terminer ses chantiers contrariés par les crispations politiques et l’épidémie d’Ebola et, de l’autre, une opposition dont le seul objectif est de l’en expulser, le dialogue apparaît presque impossible. La chance ténue de ne pas basculer à nouveau dans le cycle suicidaire de la violence, Alpha Condé l’a pourtant saisie, et de sa concrétisation dépend l’organisation, le 11 octobre prochain, d’une élection présidentielle apaisée.

En invitant le chef de file de l’opposition, Cellou Dalein Diallo, à le rencontrer le 20 mai, puis en demandant à son Premier ministre d’ouvrir des négociations avec cette dernière, le redoutable animal politique qu’est Condé a certes tenté un coup de poker. Puisque l’opposition exige que les élections locales précèdent la présidentielle et les législatives sous prétexte que les exécutifs communaux, non renouvelés depuis dix ans, sont dirigés par des fonctionnaires suspects de partialité, et puisque cette même opposition demande avec insistance que la composition d’une Ceni sur laquelle elle a peu à peu perdu la main soit revue, autant en discuter dès aujourd’hui et parvenir à un compromis. Le but : maintenir le calendrier fixé par les accords du 3 juillet 2013 (présidentielle et législatives en octobre 2015, communales en mars 2016), sans tenir compte de l’annexe non signée par les deux parties, qui recommande son inversion.

Coup politique donc, mais pas seulement. Pour un pays sinistré qui peine à s’extraire de la calamité Ebola, assumer le risque de glissement dans l’illégalité constitutionnelle qu’impliquerait presque automatiquement, faute de moyens suffisants, un report de l’élection à la magistrature suprême, relèverait de l’irresponsabilité.

Alpha Condé, dont on connaît l’investissement personnel et passionnel, parfois au-delà du raisonnable, dans la construction d’un pays dont il ne cesse de plaider le dossier aux quatre coins du monde, ne déviera donc pas de la voie qu’il s’est tracée. C’est tout au moins le signal qu’il envoie, ne varietur, depuis des semaines, tant aux Guinéens qu’à la communauté internationale.

Face à cette posture constante, l’opposition a le choix entre négocier ou affronter. Le problème est que si ses principaux leaders, qui tous ont occupé de hautes fonctions au sein de l’État, n’ont rien d’irresponsables à titre individuel, leur unité n’est que de façade.

Cellou Dalein Diallo est surveillé par l’aile radicale de son propre parti, prompte à dénoncer toute volonté de compromission, et marqué de près par Sidya Touré, qui lui conteste le rôle de leader de l’opposition et se verrait bien en candidat unique de celle-ci à la présidentielle, parce qu’issu d’une petite communauté moins « clivante ».

Ce climat de méfiance réciproque entre opposants, au sein duquel chacun soupçonne l’autre de vouloir jouer son propre jeu, fait hélas le lit des solutions extrêmes. En l’occurrence, le choix de la rue, avec tout ce que cela implique, quand des policiers inaptes au maintien démocratique de l’ordre font face à des émeutiers déguisés en manifestants. Est-il trop tard pour retrouver la raison ?

Alpha Condé, qui a effectué fin mai une tournée quasi triomphale en Guinée forestière – histoire, aussi, de démontrer la vacuité de la candidature du fantasque et inquiétant Dadis Camara -, n’a pas attendu la réponse à cette question pour entrer de plain-pied en campagne…

Jeune Afrique

MEDIAPART : "Michel Tomi, «parrain» d’Afrique, réussit de juteuses affaires au Mali et au Gabon"

Derrière la « corruption » de plusieurs chefs d’État étrangers, reprochée par la justice française à l’homme d’affaires corse établi en Afrique Michel Tomi, il y a un empire qui brasse plus de 600 millions d’euros de chiffre d’affaires par an. La police est parvenue à mettre à nu le système Tomi, surnommé le “parrain des parrains”. La suite de nos révélations.

Ce n’est pas un homme d’affaires comme les autres. « C’est un “parrain”, vous n’approchez pas un mec comme ça, il y a toujours 3-4 mecs autour. C’est, comme on dit en Afrique, un grand monsieur. » Philippe Belin souhaiterait que les enquêteurs comprennent bien à quel genre de personnage ils s’attaquent. Il insiste : « Encore une fois, Michel Tomi n’est pas quelqu’un que vous interpellez comme ça, il impose un certain respect, c’est une telle figure en Afrique. »

Il est près de minuit, ce 18 juin 2014, quand le patron de la société française Marck, spécialisée dans la confection et la vente d’uniformes militaires, commence à se confier aux policiers. Après dix-huit heures passées en garde à vue, il se décide enfin à livrer quelques informations sur celui que l’on surnomme malgré ses dénégations le “parrain des parrains”, l’homme qui l’a conduit jusqu’ici, dans les locaux de la police judiciaire, et qui lui vaudra d’être mis en examen deux jours plus tard par le juge Tournaire pour « corruption d’agents publics étrangers » et « abus de biens sociaux ».

Pressé de questions, Belin (qui n'a pas répondu non plus à celles de Mediapart) reste prudent. Sait-on jamais. Comme il le conseillait un jour à l’un de ses responsables commerciaux, il faut « faire attention » avec Tomi et ses « trucs mafieux ». Le chef d’entreprise évoque donc rapidement sa rencontre avec le Corse en 2009, « à l’occasion de la campagne présidentielle au Gabon d’Ali Bongo ». Il raconte aussi ce jour d’hiver 2013 où il est venu le voir dans un hôpital marseillais pour lui demander « un coup de main ». « J’ai dit à Michel Tomi que j’aimerais bien bosser sur le Mali, il m’a répondu que le président [Ibrahim Boubacar Keita – ndlr] était là », à peine « vingt mètres plus loin », dans une chambre.

 Le président malien Ibrahim Boubacar Keita à Bamako, en janvier 2014. Le président malien Ibrahim Boubacar Keita à Bamako, en janvier 2014. © Reuters

L’alliance Belin-Tomi n’aurait rien donné. Et l’histoire s’en serait arrêtée là. C’est du moins ce qu’assure le patron de Marck aux enquêteurs, avant de comprendre que ces derniers ont amassé un nombre considérable d’éléments (écoutes téléphoniques, interceptions de courriels, perquisitions…) qui désossent le système Tomi, où tout se monnaie à prix d’or dans une grande confusion de bien public et d’intérêts privés.

Mediapart a raconté dans une précédente enquête (ici) les dessous de la stratégie du “parrain des parrains”, déjà condamné dans plusieurs affaires financières, pour s’immiscer dans l’intimité des chefs d’État du Mali et du Gabon, puis les couvrir d’égards et de cadeaux en tout genre (voitures, séjours dans des palaces parisiens, croisières sur son yacht de luxe, achat de costumes de luxe…). Une « relation d’ordre familial, paternel », selon les mots de Tomi – les juges préfèrent parler de « corruption » –, qui lui laisse surtout le champ libre pour faire prospérer son business en contrepartie.

Tomi, en Afrique, c’est un empire qui pèse très lourd. Avec son groupe Kabi (présent dans les casinos, le PMU, les paris sportifs, l’immobilier, l’aviation ou le lobbying), dont il est l’actionnaire à 66 %, l'homme d'affaires brasse officiellement chaque année plus de 600 millions d’euros de chiffre d’affaires, avec des marges bénéficiaires allant de 10 à 50 % selon les activités. Autant dire, une énorme machine à cash. Et partout où c’est possible, les mâchoires du système Tomi se referment sur chaque nouvelle opportunité juteuse. Il n’y en a jamais assez.

L'unique casino de Bamako, propriété de Michel Tomi.L'unique casino de Bamako, propriété de Michel Tomi. © Thomas Cantaloube

Recensés dans deux rapports de synthèse du 20 juin 2014 de la police judiciaire, tous ces nouveaux marchés, qu’il s’agisse de mines d’or, de construction de chemins de fer ou de la vente de navires militaires, dessinent une autre facette du “parrain des parrains”. Celle d’un « intermédiaire » intervenant régulièrement pour le compte de sociétés commerciales françaises et chinoises auprès des « décideurs publics de plusieurs pays (Tchad, Mali, Gabon…) », « organisant par exemple des rendez-vous ou étant intéressé financièrement aux projets », selon les conclusions de l’Office anti-corruption de la PJ, basé à Nanterre.

Parmi ces sociétés, apparaît donc celle de Philippe Belin, Marck. Le rapport de police décrit par le menu les stratagèmes de Michel Tomi, qui « fait jouer ses relations au plus haut niveau des dirigeants de l’État malien afin de favoriser les intérêts » de l'entreprise. Ainsi, le 18 décembre 2013, soit quelques jours après la rencontre de Marseille, le “parrain des parrains” décroche son téléphone, alors placé sur écoutes. « Comment ça va monsieur le ministre ? Mes respects », lance-t-il à son interlocuteur. Le ton est amical, l’objet de l’appel beaucoup moins. « J’aimerais que vous receviez quelqu’un…heu… qui m’intéresse. »

Michel Tomi, au second rang, derrière son associé assassiné Robert Feliciaggi.Michel Tomi, au second rang, derrière son associé assassiné Robert Feliciaggi. © Reuters

Le quelqu’un en question n’est autre que Belin. Le “ministre” malien, potentiellement celui de la défense, ne se fait pas prier pour le rencontrer, « dès demain » s’il le faut. Michel Tomi a obtenu en trente secondes ce qu’il voulait. Mais il ne s’arrête pas là et s’emploie dans les minutes qui suivent à savonner la planche d’une société concurrente, Magforce. « Il faut faire très attention, prévient-il au sujet de cette dernière, en prenant soin de ne pas trop en dire par téléphone. Très attention… hein, il faudra heu… On discutera après… Toi et moi… hein ?! » Le ministre acquiesce : « D’accord, y a pas de problème. » Tomi conclut la discussion, paternaliste : « C’est bien, monsieur le ministre. »

Plus embarrassant, le 19 juin 2014, lors d’une perquisition au domicile parisien de Philippe Belin, les enquêteurs découvrent une note manuscrite rédigée sur du papier à en-tête de l’hôtel Hilton de Yaoundé, au Cameroun. Il y est question de commissions occultes en marge d’un contrat similaire avec l’État camerounais, avec cette mention bavarde : « 10 % ministre via Tomi ». Face aux enquêteurs, le patron de Marck, pourtant très prolixe jusqu’alors, ne saura pas comment expliquer ces annotations et préférera garder le silence. À titre personnel, Tomi empochera 150 000 euros d’« honoraires » sur ce marché de vente d’uniformes

militaires.

Un train de vie siglé Chanel, Dior, Prada...

Au Mali, où il est devenu le principal interlocuteur du président Keita, Michel Tomi cherche par tous les moyens à étendre ses activités. Et quel meilleur secteur que celui de l’or pour devenir le véritable roi du pays ? Au printemps 2014, l’homme d’affaires s’intéresse de près au contrat de concession de la raffinerie malienne d’or, dont le potentiel a de quoi faire tourner les têtes : « 100 tonnes d’or, ça représente à peu près 2 000 milliards de francs CFA, c’est-à-dire 4 milliards de dollars », estime-t-il par téléphone le 1er avril...

(...)

Fabrice Arfi et Ellen Salvi

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