Déconstruire la mythologie de l’unité nationale (Ourourou Bah)
- Détails
- Catégorie : Focales
- Mis à jour le samedi 21 juillet 2012 13:57
- Publié le samedi 21 juillet 2012 13:53
- Écrit par Ourouro Bah
Partie I - Nations aux fondations incohérentes
Introduction
Depuis les indépendances on a assisté à plusieurs mouvements, contradictoires pour la plupart, sur la question nationale. D’un côté les dirigeants et intellectuels africains prônent l’union Africaine et l’intégration régionale. De l’autre, dans la pratique et à l’intérieur des frontières héritées du colonialisme, ces mêmes dirigeants exaltent le micro-nationalisme et des identités nationales précaires. En même temps, la plupart des régimes africains entretiennent des systèmes de ségrégation ethnique qui étouffent les diversités nationales, les cultures régionales à l’intérieur de leurs dominions. Cet écheveau masque mal les tabous qui entourent les luttes pour le contrôle du pouvoir par les élites africaines. En dépit des slogans pathétiques pour l’unité Africaine, les dirigeants africains ont développé un véritable fétichisme autour de l’idée de nation dans le but de contrôler et étouffer les différences et se prémunir de toute critique. Ce fétichisme est incompatible avec les pratiques démocratiques dont les dirigeants africains se font chantres dans la mesure où il se traduit par des répressions économiques et politiques sévères sur les citoyens. Les potentats de tout bord se sont abondamment servis de la mythologie de l’unité nationale pour masquer leur incurie et étouffer l’émergence citoyenne. Cette mythologie délibérément simpliste et ignorante des complexités et des richesses des sociétés africaines, explique largement les échecs et tragédies de la période postcoloniale du continent.
Une réflexion honnête sur la question ontologique des nations africaines postcoloniales est nécessaire pour déconstruire la mythologie et, par ce biais, non seulement éclairer les raisons de la faillite de leur quasi-totalité mais aussi pour dégager des perspectives plus cohérentes de renaissance. La série de papier ici soumis ne prétend en rien autre que d’être un pavé dans la mare où sont immergées les charpentes précaires d’appartenance collectives qui jusqu'à présent ont servi de support aux dictatures. La récente réapparition sur la scène politique de bottes militaires et la lutte de sécession au Mali sont illustratives de cette précarité des nations africaines. Après avoir stoppé l’émergence d’un totalitarisme à la Sékou Touré et triomphé dans le sang de la dictature militaire qui suivit, le Mali était cité comme modèle de démocratie électorale par les ONG de la bonne gouvernance. Mais voilà que l’illusion de l’hirondelle des élections annonçant le printemps démocratique s’effondre face aux vicissitudes de la construction nationale et de la fragilité congénitale des nations africaines.
Serait-il le moment de la remise en question de la sacro-sainte intangibilité des frontières tracées par les colons ? La Somalie, le génocide au Soudan et sa subséquente partition, le Mali, les conflits ethniques du Rwanda, tribalisme larvé en Guinée etc. doivent être inclus dans toute analyse globale des fondements des nations, dans la perspective de la recomposition nécessaire des frontières africaine. A défaut, des soubresauts irrationnels continueront à surprendre les mauvais élèves de l’histoire. Le coup d’état au Mali contre un gouvernement qui expirait en un mois, restera une énigme, si encore une fois, le focus demeure sur des questions conjoncturelles de bonne gouvernance ou s’il y a refus de poser la question du bien-fondé et de la validité de l’entité Mali, voire de toutes les nations africaines. A plusieurs égards, la tragédie de la Guinée qui a des similarités remarquables avec le Mali, est un épitomé de l’aveuglement des élites sur la question nationale.
La présente série de papiers se veut un questionnement des prémisses et du processus de la construction nationale avec pour exemple la Guinée. C’est aussi une interrogation sur la question plus générale, plus large et plus complexe de la viabilité et du devenir des nations africaines et une spéculation sur l’avenir, étant donné la faillite actuelle.
La question de la viabilité des nations africaines est constante, en filigrane, dans l’histoire postcoloniale du continent. La création de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) et de multitudes d’organisations régionales et internationales qui consacra l’intangibilité des frontières des colons en fut la première mauvaise réponse. Les élites des indépendances avaient pourtant bien compris les dangers de la balkanisation de l’Afrique. En Afrique de l’Ouest ces élites relativement homogènes appartenaient à des ensembles supra-territoriaux (AOF, AEF, Commonwealth etc.). L’histoire du processus qui poussa ces dirigeants à déconstruire ces entités au profit de l’indépendance des colonies individuelles reste à écrire. Fut-il le résultat de conflits ou d’ambitions personnelles ? De l’impréparation des partis et des dirigeants ? Des influences étrangères ? Ou une combinaison de tous ces facteurs ? En outre, il est essentiel d’explorer le processus sur lequel fut érigé le dogme de l’intangibilité des frontières malgré les dangers connus et dénoncés de la balkanisation du continent. La remise en question de ce dogme n’est pas un choix. Seul l’est le processus à mettre en œuvre. La déconstruction de la mythologie qui devra être suivie par celle des frontières au profit d’espaces géopolitiques plus viables se fera soit de façon graduelle et ordonnée ou elle sera le produit des affrontements qui continueront à secouer le continent.
L’embrigadement national en Guinée
En Guinée, c’est au nom de la mythologie de la construction et de l’unité nationale que le PDG entreprit, dès son accession au pouvoir, le démantèlement méthodique des structures traditionnelles et leur remplacement par un appareil centralisé et coercitif de sa création. Les circonscriptions traditionnelles, les royaumes, les principautés, les aristocraties, le clergé, les associations de classes d’âges et de métiers etc. furent gommés au profit du parti unique et de ses organisations satellites : Jeunesse de la Révolution Africaine (J.R.D.A), Organisation des femmes, Syndicat unique, Pouvoir Révolutionnaire Local (PRL- au niveau des villages et quartiers), Conseil d’Administration dans les écoles rebaptisées Centres d’Enseignement Révolutionnaire, Conseils Islamiques au niveau des mosquées, Comités d’Unité de Production dans les entreprises et les casernes militaires etc. L’objectif proclamé était la « décolonisation des mentalités et des structures héritées de la France » même si les élites du nouvel état usaient et abusaient de tout l’héritage colonial, sans rien entreprendre pour la valorisation des cultures, au-delà d’un folklore de rue. Ensuite, changeant le fusil d’épaule pour tirer sur la même cible, le PDG se lança dans une campagne qui consistait à créer de toute pièce une identité nationale, qui fut plus tard remplacée par l’archétype de l’«Homme Nouveau ». En réalité, l’entreprise était une fragilisation préméditée du tissu social à travers une uniformisation de la société et la destruction de conventions et institutions qui avaient régulé la vie des populations et les rapports entre groupes sociaux. Paradoxalement aussi – et plutôt comme une corroboration du hiatus entre la mythologie et la pratique de la politique de l’unité nationale - cette stratégie s’accompagna de « l’ethnicisation » de l’administration et de l’armée ainsi que l’ostracisme envers certaines communautés nationales, notamment les peuls.
Cependant, les dégâts de la mythologie de l'unicité nationale qui prit racine avec la vogue des nationalismes africains des années de l’indépendance, sont plus profonds. Dans l’enthousiasme juvénile de la décolonisation, le PDG réussit à priver ses opposants de leurs assises régionales. En plus de l’élimination des particularités et des pouvoirs régionaux, la sacro-sainte notion d’unité nationale se traduisit par l’élimination des creusets autour desquels les oppositions politiques pouvaient se consolider et les courants de la résistance sociale se coaguler. La dissolution graduelle des institutions traditionnelles et régionales ruina la possibilité de création de contrepouvoirs dans la nation naissante. L’opposition, emportée par le romantisme de l’unité se saborda au profit du parti majoritaire à l’assemblée territoriale. La notion de fief politique devint caduque quand le PDG se proclama incarnation de la sacralité de la nation, une et indivisible, tout en ruinant les spécificités des régions qui en réalité constituent la vraie substance de toute nation. L’histoire fut ravalée à une réalité bucolique précoloniale et réduite à un appendice de l’hagiographie sur la prétendue lutte contre le colonialisme.
Les populations guinéennes, privées des repères traditionnels et subitement plongées dans une rhétorique indépendantiste et nationaliste, devinrent des proies faciles du parti unique. Sous le prétexte de la consolidation et de la préservation de l’unité nationale, le PDG jeta les bases du totalitarisme, décrétant l’élimination de toutes formes de contradictions internes et privilégiant la psychose de« l’ennemi de l’étranger ». Le régime mit en place un système politique qui n’épargna aucun secteur social et, de ce fait, se prémunit de toute résistance organisée.
Par comparaison, plusieurs régimes totalitaires de l’ancien pacte de Varsovie tolérèrent des institutions sociales qui furent le levain du changement. Dans certains de ces pays communistes, le clergé, les syndicats, les organisations de jeunesse et l’intelligentsia furent épargnés, ne fut-ce que de façon marginale. Ils jouèrent un rôle essentiel dans la chute du communisme et l’émergence de la démocratie. En Guinée et avec le PDG rien de tel. Au nom de l’unité nationale marinée dans la rhétorique de la lutte anticoloniale, le pays fut quadrillé par les structures du parti et les populations embrigadées dans ses instances. La religion fut récupérée et utilisée comme forme d’anathème contre les ennemis supposés ou réels du régime. La culture et ses folklores populaires furent transformés en outils de culte de la personnalité pour finalement perdre, dans le processus, leur vitalité en tant que miroir et reflet de la vie. Par réaction à la dévalorisation de la culture, les guinéens exaltèrent tout ce qui est étranger ; que cela vienne des pays voisins ou de l’occident (musique, habillement, journaux etc.).
Le processus d’enfermement culturel culmina en 1968 avec la « révolution culturelle » et l’introduction de l’enseignement de masse. Cette « révolution» fut suivie par la vague de répression de 1971 et de la collectivisation agricole de 1975. L’exode massif des étudiants et des forces valides s’accéléra. Les conséquences de cette tabula-rasa opèrent encore dans la psyché sociale. L’héritage de la politique réductrice de l’unité nationale et du totalitarisme du PDG se perpétue en dépit des changements de régimes. Le terrain politique reste imprégné de manichéismes simplistes qui fonde le clientélisme ethnique, d’un conformisme social qui, dans un climat de nécessité économique, entretient le nivellement des comportements par le bas et le maintien à l’étranger d’une frange importante de la population à travers une diaspora grandissante.
Le pathos de l’unité nationale qui assura la mainmise du PDG sur le pays survécut à son géniteur pour servir de paravent à la dictature de Lansana Conté. Aujourd’hui il sert d’alibi au crypto-totalitarisme d’Alpha Condé. L’unité nationale érigée en sacro-sainte mythologie fait fi des règles de vie commune des citoyens et des mécanismes de cohabitation des différentes nationalités du pays. Son architecture boiteuse n’est basée ni sur le consensus, ni sur l’adhésion des groupes constitutifs, ni sur des règles de socialisation qui devraient intégrer les appartenances ethniques, nationales et régionales des citoyens dans une construction respectueuse des diversités. La nation est de fait un dogme dépourvu de protocoles d’adhésion et du substrat d’un minimum de contrat social. Ne répondant à aucune exigence historique ou à aucune rationalité économique, la mythologie de l’unité nationale fonctionne par le pur miracle des inerties de l’arbitraire du découpage colonial. Elle démontre par son échec de promotion économique, chaque jour qui passe, son inadéquation, sa précarité et son avenir incertain.
En questionnant les paradigmes de l’unité nationale et la notion de « l’état moderne » sur lequel s’appuie la mythologie, il faudra se demander si sa fortune est seulement un produit de la frénésie de la lutte anticoloniale. Son inspiration qui dégrade arbitrairement la « tribu »,l’ethnie et la région en entités politiquement inferieures vis-à-vis du concept de nation a-t-elle une quelconque validité ? Son postulat de « terre brulée »qui consista à ruiner frénétiquement les institutions existantes au profit de la virtualité de la nation moderne se résout aujourd’hui dans un échec retentissant. Le processus de sa construction, sans plan cohérent ou une analyse minimale des risques et des avantages, est-il la source ou seulement la conséquence de la prévalence de dictatures médiocres en l’Afrique des cinq dernières décennies ?
Les faits en Guinée et ailleurs montrent en toute évidence que la mythologie de l’unité nationale n’aura servi qu’à assurer la suprématie des partis au pouvoir avec leur cortège de caudillos qui, même en accédant au pouvoir par les urnes ne dépassent guère la mentalité grégaire de la famille. La mythologie de l’unité nationale aura mené à la destruction des pépinières des forces vives et de la diversité qui auraient soutenu l’enracinement des pratiques démocratiques des nations naissantes. On n’est pas quitte après ce constat. Il faut remonter de façon systématique aux sources des maux et diagnostiquer les politiques qui auront permis la négation des nations multiséculaires d’avant la colonisation avec leurs institutions et leurs pratiques politiques qui avaient subi le test du temps.
Dans la mémoire collective, en dépit de l’effort de destruction mené par les gouvernements, ces pratiques sont encore bien vivaces. Ces vitalités internes ne peuvent et ne doivent pas être abolies ; c’est d’elles qu’il faudra s’inspirer pour soigner la fragilité chronique des états qui secrètent comme par nécessité de piètres dictateurs. Pour arrêter la descente vers le chaos de la Guinée et des nations africaines en général, il faudrait questionner leur bien-fondé ; les ajuster aux contraintes du temps et si nécessaire passer à leur liquidation ordonnée.
De l’oubli des institutions du passé et de la négation des réalités sur lesquelles devraient s’appuyer toute entité viable, procède la mise en place de formes de nations et d’institutions inadéquates qui ne sont qu’une mimique de la métropole. Un président élu au suffrage universel sans égards à la pluralité des cultures et des régions ; un parti au pouvoir, une assemblée, un drapeau tricolore, une devise triptyque etc. tout cet arsenal politique et institutionnel n’est qu’une singerie des pratiques des anciens colonisateurs. Au lendemain des indépendances, on pouvait expliquer ce mimétisme par la faiblesse numérique du personnel politique et administratif. De nos jours cette situation est une tragique négation de soi, doublée d’une méprise inadmissible des réalités historiques et des institutions multimillénaires de nos pays.
Qu’ils procèdent de l’aveuglement de la part des dirigeants africains ou de la paresse légendaire des intellectuels, le micro-nationalisme et la mythologie de l’unité nationale doivent être perçus pour ce qu’ils sont : la raison constitutive de la précarité des nations africaines ne survivant que grâce au cordon ombilical avec les métropoles étrangères et le biberon de l’aide internationale. La réticence à réviser – même sur le plan conceptuel - les fondements de ces nations en panne chronique explique la propension des élites africaines à imputer à l’occident leur faillite et la tentation d’utiliser le cocon de l’ethnie pour masquer leur incurie et leurs crimes. Par paresse intellectuelle les élites africaines nient la nécessité de refondre les nations actuelles en la ravalant à une perte de temps ou à une entreprise vouée à l’échec. Ce défaitisme oublie qu’il y à peine 50 ans, les deux ensembles de colonies françaises d’Afrique relevaient d’un gouverneur général dont les percepts étaient appliqués partout, sans les moyens de communication dont on dispose aujourd’hui.
Le refus des élites à reconsidérer le tracé colonial est l’admission implicite que des régions de l’Afrique ne pourraient être unies que sous les auspices des puissances étrangères. Ce qui participe au renforcement des micro-nationalismes qui ruinent les flux économiques régionaux ainsi que les soubassements culturels et linguistiques, levains des économies autocentrées et durables. Et enfin, ce refus contribue à la fragilisation des espaces culturels, souvent à cheval sur les frontières et fragmentés aujourd’hui par les contours de nations en faillite.
Ourouro Bah
A suivre –Partie II – Dans le carcan de l’unité nationale
