Le long chemin des derviches des Balkans

Ils sont bektashi, rifa’i, halveti, sa’adi... Ils vivent au cœur des villes ou se retirent dans des ermitages perdus dans les montagnes. Tous pratiquent l’islam mystique des confréries soufies, une « hérésie » pour les tenants du sunnisme rigoriste venu du Golfe. Premier volet de notre série sur les pratiques de l'islam dans les Balkans.

Il faut accepter de se perdre sur les routes des Balkans, pour trouver, sur un pic montagneux ou au creux d’une colline, les ruines de turbe, les tombeaux de saints derviches, considérés comme de précieux intercesseurs. Certaines sont toujours l’objet de pèlerinages réguliers, d’autres ont été oubliées, mais partout, en Albanie, en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo, en Macédoine, dans le Sandjak de Novi Pazar au sud de la Serbie, ces traces de l’islam mystique et populaire des derviches, souvent teinté de syncrétisme, marqué par les traces des croyances et des superstitions locales, continuent de marquer le paysage. Certains tarikat demeurent fort actifs ; les tarikat, ce sont les diverses « voies » de cet islam, qui définissent autant de confréries différentes.

 

Sultan Nevrouz à la tekke rifa’i de Rahovec © Laurent Geslin

Sultan Nevrouz à la tekke rifa’i de Rahovec © Laurent Geslin

Les derviches sont présents dans les Balkans depuis que l’islam s’y est implanté, après la conquête ottomane, aux XIVe et XVe siècles. Ils prétendent même volontiers que des prédicateurs gyrovagues auraient précédé les armées du Sultan. Les confréries n’ont pas cessé de se croiser, de se scinder, de se reformer en diverses branches, qui remontent toutes à un saint fondateur. Outre les rifa’i, on trouve toujours des halveti, des sa’adi, des melâmi, des naqshbandi, des mevlevi, etc. – qui se distinguent moins par des croyances spécifiques que par des rites différents.

Derviches de la ville

Il est presque 13 heures, ce vendredi. L'appel du muezzin à la djuma, la prière la plus importante de la semaine, va bientôt résonner dans les mosquées d'Orahovac/Rahovec, dans le sud-ouest du Kosovo. Par petits groupes, des hommes et des femmes se dirigent vers la tekke, le lieu de vie des derviches rifa’i, juste au-dessus du centre-ville. Les traces des combats qui ont fait rage pendant la guerre de 1998-1999 sont toujours bien visibles. Le « ghetto » où vivent encore quelques centaines de Serbes commence 200 mètres plus haut, derrière des barbelés posés sur des murs effondrés. Le centre d’Orahovac semble être resté hors du temps, à l'écart de la fièvre de construction qui agite le reste du Kosovo. La commune se trouve à une trentaine de kilomètres de la grande ville de Prizren, au cœur d’une région fertile, connue pour ses vignobles qui grimpent sur les versants verdoyants des collines. Malheureusement, le vin ne s’exporte plus et le chômage n’a jamais été si massif.

« Bujrum ! » (Prenez place !). Le maître des lieux, le cheikh Mehdi Shehu, la quarantaine dynamique et charismatique, accueille un par un les fidèles de la confrérie qui se pressent dans la tekke. Avant que la prière ne commence, les derviches les plus âgés, les plus instruits et les plus respectables prennent place autour de leur maître pour siroter un café. Les autres s’installent directement dans la salle de prière. Puis la cérémonie débute et les chants s’élèvent. La prière de la djuma laisse place au zikr, ce rituel spécifique de la mystique soufi qui, par le biais de la répétition des noms de Dieu, permet aux pratiquants de s’éloigner de la matérialité de leur corps. Les têtes se balancent de gauche à droite tandis que le cheikh relance régulièrement l’ardeur des fidèles.

Le cheikh Mehdi Shehu durant le zikr © Laurent Geslin

Le cheikh Mehdi Shehu durant le zikr © Laurent Geslin

Tous les musulmans doivent normalement se rendre à la mosquée pour la djuma, la grande prière du vendredi, mais les derviches d’Orahovac se dispensent de cette obligation et ne fréquentent que la tekke. Lors des grandes cérémonies, comme Sultan Nevruz, le 21 mars, celle-ci peut accueillir un millier de personnes. À ces occasions, les fidèles s’engagent dans le hâl, un état altéré de conscience, et sollicitent l’honneur d’avoir les joues transpercées par de longues piques de métal de la main du cheikh, sans qu’aucune goutte de sang perle. Chaque confrérie a des rites particuliers : les rifa’i pratiquent des mortifications corporelles, les mevlevi – les fameux derviches tourneurs – tournent sans fin sur eux-mêmes. La danse, la musique et le contrôle du corps permettent un dépassement de soi, mais ce soufisme populaire privilégie l’émotion collective, bien loin du spiritualisme new age des mouvements néo-soufis qui se développent aussi dans les milieux urbains et éduqués des Balkans.

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Les fidèles viennent à toute heure du jour consulter le cheikh. Comme le personnage du Derviche et la Mort, le fameux roman de Meša Selimović (1966, traduction française, Gallimard/L’Imaginaire), celui-ci règle les conflits interpersonnels, soigne les plaies de l’âme, arrange les mariages et donne un avis toujours très écouté. Il est au courant de tout ce qui se passe dans la ville mais, assure-t-il, « les derviches ne doivent pas se mêler de politique ». Pourtant, le cheikh des halveti, l’autre confrérie présente à Orahovac, a été tué pendant la guerre, en juillet 1998, dans des circonstances toujours incertaines. Le cheikh Mehdi a hérité sa charge de son père, et l’un de ses fils lui succédera un jour. Probablement pas l’aîné, mais le plus jeune, qui serait « marqué ». Sérieux comme un pape, le garçonnet assiste à toutes les cérémonies aux côtés de son père, mais celui-ci reste prudent : la vocation doit encore se confirmer.

POURQUOI UN PACTE AVEC L'ISLAM NE POURRA QU'ÉCHOUER SI ON CONTINUE À LE CONSIDÉRER COMME LE CATHOLICISME DU 19E SIÈCLE

La double déclaration de Manuel Valls et de 42 personnalités musulmanes dans le JDD du 31 juillet pose la question de l’incompatibilité de l'Islam avec les structures actuelles de la laïcité. Et montre qu'il est nécessaire de faire évoluer la laïcité pour la sauver face au défi que représente l'intégration de l'Islam.


Pourquoi un pacte avec l'islam ne pourra qu'échouer si on continue à le considérer comme le catholicisme du 19e siècle
 
 
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 penser ? Dans quelle mesure cette idée peut-elle illustrer l'erreur qui consiste à calquer notre compréhension de l'islam sur le christianisme ?

Rémi Brague : Le mot même de religion est trompeur. Tous, même athées, nous nous faisons de ce que doit être une religion une image calquée sur le christianisme. Nous y incluons donc des "rites", la prière, etc., alors que nous en excluons le droit. Et le christianisme n’a pas d’autre morale que la morale commune du Décalogue. L’islam, lui, est essentiellement un système juridique à fondement divin. La mystique, la piété individuelle, y sont permises, mais facultatives. L’obéissance aux commandements "divins" y est en revanche obligatoire. La laïcité française, comme d’autres systèmes dans d’autres pays, a été rendue possible par une séparation qui est essentielle au christianisme et qui est absente de l’islam.

 

 

A lire aussi : La longue liste des impensés et des non-dits qui se dressent sur la route de l’intégration harmonieuse des musulmans de France

Philippe d'Iribarne : Les propositions visant à faire évoluer l’islam de France se multiplient dans des directions très diverses. Celles qui concernent son organisation en font partie. Elles n’offrent sûrement pas la solution unique aux difficultés qui marquent les rapports entre l’islam et la société française. La manière dont le message de l’islam est compris par les musulmans est à coup sûr plus essentielle. Mais cela ne veut pas dire que les questions d’organisation sont négligeables. Il serait bon qu’une autorité responsable soit en mesure de mettre fin aux fonctions d’imams prêchant un islam incompatible avec les valeurs de la société française, ou encore ait une certaine autorité pour élaborer une vision de l’islam qui soit en harmonie avec ces valeurs. Est- ce possible ? Traditionnellement une telle autorité existe dans l’islam chiite mais non dans l’islam sunnite alors que celui-ci est pratiquement hégémonique en France. Mais on peut concevoir, par exemple, qu’une mesure tendant à lier l’autorisation administrative de construire une mosquée à un agrément d’une autorité centrale de l’islam de France puisse donner du poids à celle-ci. En matière d’organisation, le christianisme comme l’islam n’obéit pas à un modèle unique. On ne retrouve pas dans le protestantisme le fonctionnement centralisé de l’Eglise catholique. Il est sûr, en tout cas, que l’organisation de l’islam de France aura du mal à prendre ce fonctionnement comme modèle.

 

A lire aussi : L’islam face à la modernité : les raisons théologiques et historiques pour comprendre pourquoi les musulmans ont tant de mal à faire évoluer leur religion

Mis à part le manque de structure du personnel religieux, sur quels autres points l'islam se distingue-t-il du christianisme ou du judaïsme ? Quelles questions nouvelles cela pose-t-il pour le législateur ?

Rémi Brague : Notre notion de "religion" est calquée sur le christianisme. Nous distinguons ainsi des activités que nous considérons comme religieuses, par exemple la prière, le jeûne, le pèlerinage, et d’autres qui, pour nous, ne relèvent pas du religieux, comme certaines règles de vie : interdictions alimentaires, vestimentaires, rapports entre sexes, etc. Or, pour l’islam, ce sont là des parties intégrantes de la religion. Ce qu’ils appellent "religion", c’est avant tout un code de comportement, une démarche à suivre (c’est le sens du mot sharia). Il en est ainsi parce que le Dieu de l’islam n’entre pas dans l’histoire, soit par alliance (judaïsme), soit en poussant l’alliance jusqu’à l’incarnation (christianisme), mais y fait entrer la manifestation de Sa volonté, sous la forme de commandements et d’interdictions. Le message divin est soit une répétition des messages précédents (un seul Dieu, qui récompense et punit), soit une législation la plus précise possible. Le judaïsme connaît lui aussi un code de conduite très précis, mais ce code ne vaut que pour les Juifs. L’islam, lui, dit que tout homme doit s’y conformer.

Nous avons du mal à le comprendre, mais l’islam est avant tout un système de règles qui doivent avoir force de loi dans une communauté. Ces règles peuvent être appuyées par l’Etat si celui-ci est musulman, auquel cas on aura une police spéciale pour assurer, par exemple, le respect du jeûne du ramadan ou la vêture des femmes. Mais si la pression sociale (parents, grands frères, etc.) ou la force de la coutume y suffisent, tant mieux. L’islam distingue une invocation de Dieu qui peut se faire en privé, et une prière publique, avec des formules et des gestes déterminés. C’est elle qui constitue l’un des cinq "piliers" de l’islam.

La laïcité, notre vache sacrée, n’est pas elle-même une idée très claire. C’est une cote mal taillée, produit d’un compromis entre deux instances localisées et historiquement datées : l’Etat français du XIXe siècle et l’Eglise catholique. L’appliquer telle quelle à l’islam, à la mesure duquel elle n’a pas été taillée, entraîne des mécomptes. Le christianisme a l’habitude de séparer la religion et les règles juridiques ; pour l’islam, le seul législateur légitime est Dieu. 

Atlantico : Les propositions simultanées de Manuel Valls et des 42 personnalités musulmanes dans le JDD du 31 juillet laissent penser que la solution se trouverait dans une représentation légitime, un clergé de l'islam en France. N'est-ce pas illusoire de le

Michel Rocard : « La Françafrique m’a empoisonné la vie »

Michel Rocard, ancien 1er ministre et membre socialiste du Parlement européen dans une interview parue, le 14 février, dans le magazine Les Afriques, hebdomadaire édité à Genève et spécialiste de la finance africaine : "La Françafrique m’a empoisonné la vie. J’ai parfois tenté d’empoisonner la sienne, mais elle a la vie dure".

Revenant sur les relations entre Paris et le continent africain, il a estimé que "nous avons commis l’erreur de croire que la démocratie c’était seulement le multipartisme et les élections." Ajoutant : "Résultat, nous avons permis à des dictatures de se maintenir au pouvoir plus longtemps en simulant des élections pour faire plaisir aux bailleurs de fonds".

S’agissant du soutien aux PME africaines, permettant de "créer des emplois", Michel Rocard plaide pour la "rupture avec le système de corruption", mais "pas de manière dogmatique".

"Je pense qu’une tolérance de l’ordre de 10% de corruption est un mal nécessaire pour faire avancer les choses", a-t-il suggéré.

Personne ne s’est montré moins dogmatique que Michel Rocard. Il a poussé ce non dogmatisme jusqu’à choisir comme ami le grand Africain Mobutu jusqu’à se faire rémunérer par Jacques Séguéla pour aider le président camerounais Paul Biya à faire sa communication. Quand aux 10 % de corruption "hors dogmatisme", quelle est cette étrange donnée politique et économique.

Comment mesurerons-nous cela ?

Odile Tobner

CÔED'IVOIRE. LA FESCI, UNE MILICE DE VIOLENCES À L'ÉGARD DES OPPOSANTS DE M. GBAGBO, AINSI QUE DE RACKET EN MILIEU ÉTUDIANT ?

La Fesci, vue comme une milice a souvent été accusée par les ONG nationales et internationales de violences à l'égard des opposants de M. Gbagbo, ainsi que de racket en milieu étudiant
Des « mesures » seront prises par le gouvernement ivoirien, dès mercredi, pour permettre une « paix durable » sur le campus de Cocody,
Nous avons été informés de manifestations d’étudiants ; (...) le gouvernement, dès mercredi prochain annoncera les mesures qu’il faut pour avoir la paix durable, et vraiment, que les étudiants dans leur grande majorité, avec les investissements qui ont été faits, puissent travailler et étudier, dans les meilleures conditions et dans la paix », a déclaré M. Ouattara dans la nuit de lundi à l’Aéroport d’Abidjan,...source: AIP / Des « mesures » seront prises par le gouvernement ivoirien, dès mercredi, pour permettre une « paix durable » sur le campus de Cocody,après les violences qui y ont opposés des forces de l’ordre à des étudiants lundi, faisant un policier blessé et d’importants dégâts matériels, annonce le Président Alassane Ouattara.
"A la Présidence de l’université, des traces de violences sont perceptibles. Des fenêtres de la scolarité, brisées de même que des véhicules sur le parking ont vu leurs vitres voler en éclats. Au passage de l’équipe de reportage de APA, un policier blessé visiblement au visage, mal en point, est sur le dos d’un de ses collègues qui le conduit à pas de courses au niveau de la Présidence, où il est par la suite embarqué dans un véhicule de police pour l’extérieur de l’université. La rue menant de la Présidence de cette université à l’entrée de l’Ecole de police est jonchée de plusieurs cailloux, fers et autres objets, résultats de « la grande bataille »...
Côte d'Ivoire: affrontements étudiants-policiers, plusieurs blessés ( AFP )
Des affrontements ont éclaté lundi entre policiers et étudiants à l'université Félix Houphouët-Boigny d'Abidjan, faisant plusieurs blessés, a-t-on appris auprès de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire (Fesci).
"Les étudiants en grève depuis une semaine pour des revendications académiques tentaient de tenir un meeting sur le campus lorsqu'ils ont été dispersés par la police", a assuré à l'AFP Saint Clair Allah, secrétaire général du mouvement.
Les échauffourées ont fait "une trentaine de blessés", a-t-il dit, ajoutant qu'une dizaine de personnes avaient été interpellées.
"Des bureaux ont été saccagés et des véhicules incendiés par les étudiants en colère", a rapporté de son côté la télévision nationale, faisant état "d'heures chaudes vécues par l'Université de Cocody".
Un porte-parole du ministère ivoirien de l'Intérieur a confirmé ces faits, soulignant que la police avait placé des éléments de manière permanente sur le campus pour y "mettre de l'ordre".
Le calme était revenu en début d'après-midi.
Le climat à l'université Félix Houphouët-Boigny d'Abidjan, la plus importante institution académique du pays, est agité depuis plusieurs pour des raisons diverses: arrestation d'un leader de la Fesci, évacuation de résidences universitaires... Des manifestations y dégénèrent régulièrement en violences entre étudiants et forces de l'ordre.
Le 17 juin, un étudiant est décédé, renversé par une véhicule de police.
La Fesci, puissant et sulfureux syndicat proche de l'ex-président Laurent Gbagbo, est à l'origine de manifestations parfois violentes sur le campus d'Abidjan.
Créée en 1990 à l'avènement du multipartisme, la Fesci, vue comme une milice par ses plus farouches détracteurs, a souvent été accusée par les ONG nationales et internationales de violences à l'égard des opposants de M. Gbagbo, ainsi que de racket en milieu étudiant.
(AFP 18/07/16)
Côte d’Ivoire : de violents affrontements entre policiers et étudiants font plusieurs blessés (APA)
De violents affrontements ont opposé lundi matin, des policiers à des étudiants au sein de l’université Félix Houphouët Boigny (la plus grande université publique ivoirienne), faisant de nombreux dégâts matériels et des blessés, a constaté un journaliste de APA sur place dans la capitale économique.
Selon plusieurs sources, tout serait partie du mouvement « marrée rouge » lancé par des étudiants à travers la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (FESCI) qui a enclenché un mouvement de grève depuis mercredi dernier, pour entre autres « réclamer des meilleurs conditions de vie d’études, exiger le départ des policiers déployés à l’université ».
Des étudiants de la FESCI, selon des sources interrogées, sur place, ont tenté d’empêcher la tenue des compositions maintenues par les enseignants malgré leur mot d’ordre de grève (les enseignants).
Jets de projectiles des étudiants à l’endroit des policiers déployés sur les lieux qui ont riposté à l’entrée de la première université ivoirienne avec des gaz lacrymogènes créant la débandade et perturbant la circulation du côté du Centre hospitalier universitaire (CHU), jouxtant l’université.
A l’intérieur de l’espace universitaire déserté, plusieurs unités de la police nationale sont visibles...Des tirs sont entendus, les étudiants quittent le campus par les chemins menant au CHU.
A la Présidence de l’université, des traces de violences sont perceptibles. Des fenêtres de la scolarité, brisées de même que des véhicules sur le parking ont vu leurs vitres voler en éclats.
Au passage de l’équipe de reportage de APA, un policier blessé visiblement au visage, mal en point, est sur le dos d’un de ses collègues qui le conduit à pas de courses au niveau de la Présidence, où il est par la suite embarqué dans un véhicule de police pour l’extérieur de l’université.
La rue menant de la Présidence de cette université à l’entrée de l’Ecole de police est jonchée de plusieurs cailloux, fers et autres objets, résultats de « la grande bataille » à ce niveau.
Un véhicule de couleur blanche était en fumée au moment de notre passage devant le parking de l’Amphithéâtre A District qui accueille de nombreuses cérémonies..
Des personnes qui essayent de rentrer se voient refouler par un agent de la police, arme au poing avec un casque de protection. « Je veux aller récupérer mes affaires », tente de justifier un jeune qui négocie son entrée dans l’enceinte de l’université. Le policier d’un ton ferme lui rétorque « de repasser demain ».
Les universités ivoiriennes sont paralysées depuis mercredi à la suite de mouvements de grèves enclenchés par les principaux syndicats d’enseignants et d’étudiants à savoir la Coordination nationale des enseignants et chercheurs (CNEC) conduite par le Pr Johnson Kouassi Zamina, (CNEC ) qui réclament le paiement des primes de recherches et des heures complémentaires tels que contenus dans les décrets et la Fédération estudiantine et scolaire (FESCI) dirigée par Fulgence Assi .
(APA 18/07/16), avec AFP

Zyed et Bouna, condamner la police est donc impossible

La nouvelle est passée inaperçue, écrasée par l’actualité européenne. La relaxe des deux policiers, Sébastien Gaillemin et Stéphanie Klein, poursuivis pour non-assistance à personne en danger dans l’affaire Zyed Benna et Bouna Traoré, a été confirmée vendredi 24 juin par la cour d’appel de Rennes. Depuis une décennie et une procédure interminable, la justice s’échine à nier toute responsabilité de ces deux fonctionnaires de police dans le décès des deux adolescents. Déterminé, Emmanuel Tordjman, l’un des avocats de la partie civile (par ailleurs conseil de Mediapart), annonce d’ores et déjà un pourvoi en cassation (lire ici l'intégralité de notre dossier sur le sujet). 

Ce nouveau rebondissement confirme le caractère hors norme d’une affaire érigée en symbole. Celui de deux mondes qui s’entrechoquent, dans une parfaite illustration de l’histoire du pot de terre contre le pot de fer. Ce drame demeure aussi le symbole d’un énième rendez-vous manqué entre les quartiers populaires et la justice. Impossible pour les familles d’obtenir une reconnaissance officielle par l’État de leur souffrance, de leur « préjudice », selon la terminologie froide des tribunaux. Enfin, cette histoire reste le symbole, surtout, de l’impossibilité de faire condamner des policiers en France.

Zyed Benna et Bouna Traoré. © DRZyed Benna et Bouna Traoré. © DR
Les symboles ne font pas tout.  La réalité, brute, demeure celle-ci : deux adolescents sont morts électrocutés. Il était reproché aux deux prévenus de ne pas avoir tout mis en œuvre pour éviter aux jeunes de pénétrer dans un local technique dangereux. Et ce alors que le Code de déontologie leur prescrit de « porter assistance à toute personne en danger ». Deux phrases glaçantes ont cristallisé les débats lors du procès de mars 2015.

Sébastien Gaillemin, l’un des deux fonctionnaires de police, lance sur les ondes : « Les deux individus sont localisés et sont en train d’enjamber pour aller sur le site EDF. » Puis, vingt-cinq secondes plus tard : « En même temps, s’ils rentrent sur le site, je ne donne pas cher de leur peau. »

Depuis onze ans, deux familles pleurent leurs enfants, jeunes adolescents de 17 et 15 ans, et réclament des réponses aux questions qui les tourmentent. A-t-on tout tenté pour sauver leur progéniture ? Zyed Benna et Bouna Traoré ont rendu leur dernier souffle dans un transformateur EDF, à l’orée de Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint Denis. Le troisième, Muhittin Altun, miraculé, a vu sa vie ruinée par le drame. Il doit vivre et composer avec ses cicatrices, visibles et invisibles. Et accepter que ce n’est la faute de personne, comme la justice le lui dit avec violence.

L’histoire a été abondamment narrée et médiatisée. Ce 27 octobre 2005, une bande de dix adolescents lambda de Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, s’ennuie. Par les hasards du calendrier, Toussaint et Ramadan se chevauchent. Dans ce quartier populaire, personne ne quitte la cité pour les petites vacances. La journée s’étire lentement, il faut s’occuper, deux fois plus jusqu’à la rupture du jeûne. Les jeunes, amateurs de football, décident d’aller jouer au stade de Livry-Gargan, la commune limitrophe. Avant de rentrer chez eux, vers 17h30, pressés de combler leur faim et d'étancher leur soif exacerbées par l’effort physique, ils croisent le chemin de policiers.

Dans ces quartiers populaires, une telle rencontre, lorsqu’on n’a pas sur soi ses papiers d’identité, parfois si chèrement obtenus, n’augure jamais rien de bon. Les jeunes gens n’ont pas envie de se faire embarquer pour de longues heures au commissariat, comme le réclame la procédure qu’ils connaissent, hélas, trop bien. Cela compromettrait leur présence au repas familial et leur attirerait des remontrances parentales qu’il vaut mieux éviter.

Selon Muhittin Altun, qui a survécu, l’une des dernières phrases prononcées par Zyed Benna a été : « Si les civils m'attrapent, mon père m'envoie au bled, en Tunisie. » Lui-même rappellera timidement lors de l'audience, en mars 2015 : « L’heure approchait [de la rupture du jeûne], on a vu que la police arrivait, on a commencé à courir. Je sais pas… ça s’est passé d’un coup. Je ne savais pas ce que je faisais parce que j’avais très peur. » Il ajoute ensuite : « Je ne voulais pas me faire tabasser. »

Dans ce moment de panique, la décision est prise, il faut fuir. Courir. Quitte à se disperser pour semer les fonctionnaires de police. Même quand on a rien à se reprocher. Même quand on est une bande de jeunes ados, pas des cambrioleurs comme l’ont dit, de manière infondée, le premier ministre d’alors, Dominique de Villepin, et son ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, quelques heures après les faits. Une accusation fallacieuse, vécue comme une torture supplémentaire par les familles endeuillées, blessées par l’insinuation et le stigmate. Comme si des jeunes noirs et arabes, vivant en « banlieue », étaient forcément des délinquants en puissance.

Cette rencontre avec la police n’est pas un hasard. Un employé du funérarium s’inquiétait de voir des jeunes à proximité du cabanon d’un chantier et préfère alerter la police, suspicieux. Jamais les jeunes n’ont eu de velléité de vol sur ce chantier. Plus tard, dans sa déposition, l’agent regrettera cet excès de zèle : « Je suis écœuré par ce qui s’est passé, je me sens responsable. »

Le groupe se disperse et court. Sept d'entre eux se font attraper par la police. Quatorze fonctionnaires de police, cinq voitures s'étaient alors lancés à la poursuite de ces dix jeunes, soupçonnés, à tort donc, de s’être introduits sur un chantier. Quatre autres policiers sont à l’écoute, à distance. Personne n'aura la présence d'esprit d'avertir les services d'EDF de l'intrusion des jeunes afin que l'entreprise procède à une coupure du courant. 

Zyed et Bouna, condamner la police est donc impossible  

26 juin 2016 | Par Faïza Zerouala                  

Pas de remise en question de l'institution

Car Zyed Benna, Bouna Traoré et Muhittin Altun, pour éviter d’être acculés, ont trouvé refuge sur un site EDF et sont allés se terrer dans la réactance pendant plus d’une demi-heure. À 18h12, par un mouvement malheureux, l’un des jeunes effleure un cylindre. 20 000 volts traversent les corps des adolescents. Zyed Benna et Bouna Traoré meurent électrocutés. Muhittin Altun s’en sort, le corps brûlé par la chaleur produite. Au même moment, la ville est brièvement plongée dans le noir, à cause de cette chute de tension du réseau électrique, sans que personne n’en comprenne la raison. Muhittin Altun réussit à s’extirper du transformateur pour alerter les secours. Les familles sont averties du décès de leurs enfants. 

Puis les premières voitures brûlent. Puis l'état d'urgence est proclamé

C'est un euphémisme de dire que la tension et la pression autour de ce dossier sont vivaces. Lors de l'audience de 2015, le président, Nicolas Léger, avait tenu à rappeler en préambule qu'il ne s'agissait pas du procès de la police dans son ensemble. Les familles et leurs soutiens n’ont jamais dit autre chose, elles réclament simplement depuis une décennie que les dysfonctionnements de ce jour-là soient établis. Que la colère née immédiatement après ces deux décès, matérialisée par les révoltes des quartiers populaires trois semaines durant, trouve une réponse.

Dans ces endroits paupérisés, tout le monde s’est identifié aux deux adolescents, qui auraient pu être les petits ou grands frères de chacun. Leur histoire de fils d’immigrés tunisien et mauritanien, éboueurs, se confond avec celles des autres immigrés. Ces familles qui vivent dans ces barres d’immeubles bâties en enfilade, totalement délabrées, loin de tout, enclavées dans leur quotidien. Le pire a aussi levé un élan. Des militants des quartiers populaires sont nés quand ils ont vu germer en eux le désir de se battre, de revendiquer plus de justice et de lutter contre les violences policières. Pour que Zyed et Bouna ne soient pas « morts pour rien », comme le clame le titre d'un rap, enregistré en hommage aux deux adolescents.

Les rapports conflictuels entre jeunes et police dans ces quartiers irriguent cette affaire. D’aucuns n’ont jamais compris pourquoi des jeunes, qui encore une fois n’avaient rien à se reprocher, courent lorsqu’ils aperçoivent les forces de l’ordre. Ce réflexe, presque atavique, trouve sa source dans la lassitude face à des contrôles répétés souvent absurdes, ne débouchant sur rien, si ce n’est alimenter un ressentiment de ceux qui les subissent plusieurs fois par jour. Feue la police de proximité, supprimée en 2002 par Nicolas Sarkozy, tentait de corriger cette défiance, souvent mutuelle.

L’institution a ensuite tenté de fluidifier ces relations au moyen de quelques expédients comme l’interdiction du tutoiement, inscrite dans le Code de déontologie, ou l’encadrement de certaines pratiques comme la palpation lors des contrôles d’identité. L'affichage des matricules des fonctionnaires de police a été rendu obligatoire depuis janvier 2014. 

L’idée phare devant remédier aux abus policiers est, pour sa part, mort-née. Le récépissé contre le contrôle au faciès devait apaiser les tensions nées de ces confrontations répétées. Promesse brandie en 2012 lors de la campagne pour l’élection présidentielle par le candidat Hollande, elle a été enterrée par le président Hollande.

Ces dernières années, la liste des affaires impliquant la police dans les quartiers populaires et jamais condamnées par la justice est pléthorique. Il y a évidemment Zyed et Bouna, mais aussi Ali Ziri (lire ici), Wissam El-Yamni (plus de détails ici), Lamine Dieng ou Amine Bentounsi (le compte-rendu du procès de janvier 2016 est là), tous décédés alors qu'ils étaient entre les mains des forces de l'ordre. 

Depuis le début du mouvement social qui secoue la France, la question des violences policières a quitté les quartiers populaires pour gagner le reste de la société. Depuis trois mois, des dizaines de manifestants ont été blessés dans des circonstances plus ou moins troubles. Le bilan précis des blessures est délicat à établir. Les témoignages, photos et vidéos, affluent de toutes parts et prouvent que la stratégie de maintien de l'ordre choisie est celle de la tension. Et, dans un monde parallèle, le ministère de l'intérieur continue de féliciter ses troupes. Rien ne se passe malgré la dégradation de la situation.

L’institution a du mal à écarter les responsables de ces dérives, à reconnaître sa responsabilité et à réformer ses pratiques en profondeur. Elle s’honorerait pourtant à envoyer un signal fort en démontrant que l'impunité quasi systématique dans ces dossiers-là n'est pas loi d'airain. 

Faïza Zerouala

Médiapart