La France ce n'est plus la France

«PS, UMP, c'est tous les mêmes. Ça sert à rien de voter. Ils viennent nous voir uniquement lorsqu’ils ont besoin de nous au second tour, et après il n'y a plus personne.» C'est le refrain qui tourne en boucle, d'immeuble en immeuble, au Prepaou, à moins de vingt jours du premier tour. Dans ce quartier populaire à vingt minutes à pied du centre-ville d’Istres, dans les Bouches-du-Rhône, entre étang de Berre et Méditerranée, «la masse de précaires» a perdu la foi en la République et en ses hommes politiques.

Ouvriers, chômeurs, immigrés, retraités, espagnols, italiens, maghrébins, vietnamiens, lorrains, venus travailler dans l'industrie pétrochimique, grondent en silence, se réfugient dans l'abstention ou votent Le Pen de colère. En 2002, ils avaient sonné l'alarme. Dans la petite cité provençale de 43.000 habitants, le Front national était arrivé en tête au premier tour avec 22,92 %, loin devant Jospin (15,06 %) et Chirac (13,80 %) avant d'être écarté au second tour.

© Rachida El Azzouzi

 

Dix ans et plusieurs crises plus tard, dans cette zone sous contrat urbain de cohésion sociale où le revenu médian par ménage stagne à 10.000 euros par an, les sentiments demeurent les mêmes. Quelles que soient la génération, la trajectoire, l'origine, on se sent «oubliés», «utilisés», «stigmatisés», «la dernière roue du carrosse», et on se moque de l'élection présidentielle. «Ici, la priorité, c'est pas le débat sur la viande halal mais manger de la viande. Les gens veulent deux choses : un emploi et un logement», lance un acteur social, las des polémiques et des clichés qui poursuivent les banlieues de France.

Dans cette cité de 5.000 habitants, où les deux tiers des logements sont des HLM, on n'a pas attendu la crise pour vivre la crise. Depuis de longues années, le chômage bat des records comme dans les autres quartiers populaires de la SAN Ouest-Provence, l'intercommunalité qui fédère Istres, Fos-sur-Mer, Miramas, Comillon-Confoux, Grans et Port-Saint-Louis-du-Rhône. Il laisse sur le carreau un bataillon de jeunes, de mères seules, de pères. L'appartenance à une commune et à une intercommunalité parmi les plus riches de France grâce à la taxe professionnelle ne change rien à la donne. Carrefour industriel avec la zone industrialo-portuaire de Fos, le pôle aéronautique d'Istres et le pôle logistique de transport de Grans-Miramas, le bassin de Ouest-Provence franchit allègrement les 11 % de chômage.

© Rachida El Azzouzi

«La France, ce n'est plus la France.» Devant le centre social, assis à l'ombre sur des chaises en plastique, Fatima (*), 45 ans, «Française d'Alger», se plaint de la hausse du prix du carburant et du gaz avec les copains, «une Algérienne, une pied noir de Tunisie et un Lorrain fils d'Espagnols, la France métissée». Elle n'ose plus ouvrir sa boîte aux lettres – «il n'y a que des factures» –, vit «à six avec une paye de 1.600 euros», a forcé son mari à faire du covoiturage.

 

Le 22 avril, elle ira voter, «c'est un devoir», mais elle votera «ni Hollande, ni Sarkozy, tous pareils». Comme Frédéric (*) qui regarde ses meetings «sur Google», elle est séduite par Jean-Luc Mélenchon : «Il a de l'énergie, la carrure d'un président qui peut donner du boulot à nos enfants.» Des enfants appelés les JAMO, «jeunes ayant moins d’opportunités» comme on désigne dans les ministères les jeunes des quartiers populaires, issus de l’immigration, ceux qui errent dans les allées à longueur de journées.

Mourad est l'un d'eux. Affalé quelques allées plus loin, sur les marches de la placette des Magnans, l'un des centres névralgiques du quartier, il tue le temps au soleil en roulant joint sur joint avec ses «frères». «La présidentielle, c’est juste un rêve qu’on nous donne. On nous fait croire que notre vie va changer mais elle reste merdique. Pourquoi j'irais voter ? Qu'est-ce que cela changera ? On ne dira plus Mourad d'origine algérienne mais Mourad, Français ? On ne me regardera plus de travers à l'extérieur du quartier ? Les flics ne contrôleront plus mon identité ? Les portes s'ouvriront ?»

Jogging blanc relevé au-dessus du mollet, baskets de marque, il fume pour «oublier» qu’il a 30 ans, «pas de boulot, pas de logement, pas de diplômes, pas de futur». Et s’il vote, prévient-il, «c’est Marine Le Pen comme beaucoup d'enfants d'immigrés» : «Comme ça, c’est l’anarchie. La France sera démolie. Elle se soulèvera comme la Tunisie, l'Egypte et il faudra la reconstruire.» Mourad en a «marre des politiques et des médias qui ne parlent que des 0,1 % de musulmans qui pètent un câble, jamais des 99,99 % qui travaillent, galèrent».

Sa vie, c'est le foot, la fumette et les murettes du Prepaou, «une cité» entre guillemets. Bordé de pins, discrètement tagué, traversé de cours centrales, d'espaces verts, de jeux, ce quartier sud d'Istres, héritage des années soixante-dix, est sans comparaison avec les ghettos des «capitales», Marseille et Paris. Pas de tour de soixante mètres mais une succession de petits immeubles ne dépassant pas quatre étages et huit appartements où dix-huit nationalités vivent bien ensemble.

© Rachida El Azzouzi

On est très loin des clichés véhiculés par ceux qui n’y vivent pas, décrivant des barres délabrées, des dealers en Mercedes, des mamies retranchées dans leurs appartements et des parents dépassés par leur progéniture. Seules les rondes de la BAC, les caméras de vidéo-surveillance, disséminées autour «des zones problématiques», et l'annexe du commissariat, viennent rappeler que comme tout quartier populaire, qui concentre les problèmes sociaux, le Prepaou n'échappe pas à la délinquance, aux petits trafics, au système D.

 

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