"Foyer de l'horreur" : Pladoyer pour Mama Rosa par JMG Le Clézio, Prix de Nobel de littérature 2008
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- Catégorie : On ne vit pas que de pain
- Mis à jour le jeudi 24 juillet 2014 12:58
- Publié le jeudi 24 juillet 2014 12:50
- Écrit par J-M G. Le Clézio
La polémique gronde au Mexique depuis que, le 15 juillet, la police a découvert 600 jeunes, dont 438 mineurs, vivant dans des conditions « inhumaines » et « insalubres » au sein d'un foyer à Zamora, dans l'Etat du Michoacan (ouest). Rosa del Carmen Verduzco, directrice et fondatrice de l'établissement, âgée de 81 ans, a été mise en cause dans les médias. Le Monde, qui a fait état de la controverse dans son édition du 23 juillet, publie le témoignage du Prix Nobel de littérature Jean-Marie Gustave Le Clézio, qui connaît personnellement l'octogénaire, surnommée « Mama Rosa », atteinte de troubles mentaux, et que la justice a déclarée en état d'irresponsabilité pénale. Hospitalisée sous surveillance policière durant quatre jours, cette figure de l'action sociale a été libérée le 19 juillet sans qu'aucune charge ait été retenue contre elle. Plusieurs de ses collaborateurs sont accusés d'exploitation infantile, d'abus sexuels et d'extorsion.
A Zamora de Hidalgo (Etat de Michoacan), Rosa Verduzco est entrée vivante dans la légende. Tous ceux qui, comme moi, sont arrivés un jour dans cette petite ville coloniale ont entendu parler d'abord d'elle, puis de sa république d'enfants, La Gran Familia. Comme tous les personnages hors normes, Rosa Verduzco suscite à la fois l'admiration des fidèles et la critique des ennemis. Pour ces derniers, elle est une arriviste, manipulatrice, psychotique, qui se sert des enfants pour accéder au pouvoir. La vérité, c'est que Rosa Verduzco est et restera comme l'une des seules figures dans la vallée de Zamora approchant ce qu'on appelle la sainteté – avec tout ce que cela comporte d'excessif et de prodigieux.
Quand j'ai fait sa connaissance la première fois, au début des années 1980, la Gran Familia comptait environ 300 enfants. Aujourd'hui, elle en a le double. Les plus grands ont trouvé du travail, se sont mariés, mais ils sont pour la plupart restés fidèles à leur mère Rosa. Ils s'occupent des petits, ils soutiennent les enfants qui sont encore dans l'institution, ils leur rendent visite, les incitent à étudier, à entrer dans la société. Beaucoup de ces jeunes que Rosa Verduzco recueille sont des vagabonds, échappés de familles dysfonctionnelles, habituées à la violence, victimes de brutalités, mais prêts à la délinquance.
Certains sont drogués à la colle de ciment, d'autres prostitués, voleurs, parfois criminels. Rosa Verduzco les a sortis des prisons pour enfants ou ils étaient enfermés, et elle a dû travailler à redresser leur comportement, briser leur résistance, les apprivoiser comme on le ferait de jeunes animaux sauvages.
LEUR RÉCOMPENSE, CE FUT LA MUSIQUE
Pour cela elle a appris sur le tas ce qu'on ne lui avait pas enseigné dans sa jeunesse dorée, à parler et à agir fort et dur, en utilisant leur langue, leur argot, en répondant à leurs injures. Elle les a sortis de la rue où ils étaient maltraités et menacés de mort, mais ce n'est pas pour leur offrir une vie facile. Ils ont dû apprendre à obéir, à défiler en rang, à participer aux tâches communes de l'établissement. Leur récompense, ce fut la musique.
En créant une chorale, un orchestre, elle a ouvert à ces enfants la porte d'une liberté qu'ils n'avaient pas imaginée : l'harmonie, le rythme, la satisfaction de réussir ensemble et d'inventer l'art, d'unir leurs forces pour produire de la beauté. C'est le miracle qu'à accompli Rosa Verduzco, seule, sans soutien, en dépit même des critiques que lui opposaient ses pairs, convaincus du privilège de leur classe. Personne au début n'avait imaginé que ces petits pauvres, ces abandonnés, ces humiliés, brutalisés et brutaux, destinés à la prison ou à la prostitution, deviendraient des artistes. Dans son ensemble, la Gran Familia est une réussite incroyable dans la réhabilitation des enfants abandonnés du Mexique – une expérience unique, sans précédent.
La légende de Mama Rosa a franchi les frontières. Rosa a rencontré des politiques, des hommes et des femmes de pouvoir, des universitaires. Des associations, des entrepreneurs de tous bords contribuent par leurs dons à la survie de la république d'enfants. Elizabeth II, reine d'Angleterre, lui a fait don d'un bus pour transporter ses enfants. Lorsque le couple royal a visité le Mexique, il a souhaité rencontrer Rosa Verduzco. Comme elle le raconte elle-même, non sans humour, elle a accepté la rencontre à la condition que ses « enfants » l'accompagnent, jouent et chantent devant l'illustre assistance.
Voilà la vérité de l'extraordinaire aventure de Rosa Verduzco à Zamora. Que cette légende irrite et dérange n'a rien d'étonnant. Rosa n'a jamais ménagé ses critiques devant l'égoïsme de ses contemporains, cette classe possédante qui a l'assurance de la fortune et la conviction du pouvoir. Quand je vivais à Zamora, j'ai entendu la camionnette de Rosa circuler dans les beaux quartiers, tandis que sa voix criarde annonçait dans le haut-parleur les noms de tous ceux qui avaient refusé de contribuer au soutien de la Gran Familia.
ROSA A TOUJOURS SU RÉSISTER
Plusieurs cabales se sont montées contre Rosa. Elle a manqué être expulsée, parce que son institution se trouve au centre de Zamora, en vue des beaux quartiers, et que les riverains sont excédés de cette présence. Ces cabales sont allées loin : on l'a accusée de battre les enfants, ce qu'elle a toujours nié. Pis, on l'a accusée de les prostituer, voire de trafiquer avec leurs organes. Rosa a toujours su résister.
Elle a réussi à obtenir que les écoles privées huppées, où fils et filles de bourgeois sont scolarisés, donnent des cours chaque après-midi à ses enfants, sans rien faire payer. Des professeurs de piano, de violon ou de trompette viennent du monde entier enseigner la musique aux enfants. Peut-être ces étrangers sont parfois choqués par la sévérité avec laquelle Rosa maintient la discipline dans ces classes. Mais quand ils jouent, quand ils chantent, quelque chose de très pur se dégage de leurs poitrines, quelque chose qui transcende le réel et ouvre l'espoir.
Merci Rosa, merci a toi d'avoir créé ce miracle chaque jour, avec obstination, avec emportement. Tu peux compter sur moi, sur l'amitié. Tu peux compter sur notre soutien, nous tous qui t'aimons, pour toi et pour chaque membre précieux de ta Gran Familia.
J-M G Le Clézio
Le Monde
Le dernier ouvrage de Jean-Marie Gustave Le Clézio est Tempête, deux novellas, Gallimard, 240 pages, 19,50 €.
- Jean-Marie Gustave Le Clézio (Ecrivain, Prix Nobel de littérature 2008)
