La dignité retrouvée du « saint de Chatila »

 

Lettre de Beyrouth. Rentrer dans Chatila, c’est comme s’enfoncer sous terre. En quelques mètres, la lumière s’estompe et l’air se raréfie. Les baraques des camps de réfugiés palestiniens, dans le sud de Beyrouth, sont tellement collées les unes aux autres, et l’espace entre elles tellement encombré d’un fatras de fils électriques que le ciel semble se refermer sur la tête du visiteur. Le quadrilatère de 1 km2, imprégné des atrocités de la guerre civile libanaise, a des allures de catacombes.

Mais, jeudi 6 novembre, un souffle d’air frais a parcouru Chatila. Après plusieurs mois de réhabilitation, le cimetière du camp a été officiellement rouvert. Le site n’abrite pas les victimes du massacre de 1982 commis par les phalangistes chrétiens, avec la bénédiction des troupes israéliennes stationnées à proximité. Celles-ci reposent dans un jardin en friche, près d’un marché aux puces, un espace qu’on qualifierait de terrain vague n’étaient-ce une petite stèle en pierre et quelques banderoles commémoratives.

Le cimetière rénové héberge les martyrs d’un autre chapitre sanglant de la guerre civile libanaise : le siège de Chatila, mené par la milice chiite Amal, entre 1985 et 1987, avec la complicité de la Syrie, dans le cadre de « la guerre des camps ». Une offensive destinée à liquider les derniers survivants du Fatahland (du nom du Fatah, le parti de Yasser Arafat) cet Etat dans le non-Etat libanais, depuis lequel le leader au keffieh tenait tête à Israël et menaçait la tutelle de Damas sur le pays du Cèdre. Plus de 600 civils et combattants ont péri dans le siège, avant d’être enterrés à la va-vite dans un terrain encore libre à l’époque.

« Sa mort a entraîné la chute du camp »

Les travaux de rénovation ont transformé ce cimetière improvisé, souillé par les années, en un mausolée de marbre clair, une timide touche de lumière dans la nuit de Chatila. Ce faisant, ils ont remis à l’honneur l’homme qui a donné son nom à l’endroit, Ali Abou Toq, l’une des icônes de la résistance palestinienne au Liban, assassiné en 1987, à 37 ans, par une main inconnue. Le visage de ce guérillero, qui masquait ses traits juvéniles sous une grosse barbe noire, tapisse les murs de Chatila. Il fut l’un des commandants de la brigade Al-Jarmak, une unité au credo de gauche, anticonfessionnel, qui drainait des étudiants de tout le monde arabe. Certains ont fait carrière par la suite, comme le chiite Adel Abdel Mehdi, ancien vice-président et actuel ministre irakien du pétrole.

Ceux qui l’ont côtoyé décrivent Abou Toq comme un chef humble et réservé, attentif à ses troupes, doublé d’un génie du ravitaillement et de la fortification. Des talents qu’il mit au service de Chatila, en creusant un réseau de tunnels qui permit au camp de desserrer le blocus d’Amal. « Il s’occupait de tout, des sacs de sable aux couches pour les enfants. Ali était le saint de Chatila, son âme, sa dynamo », raconte Jamal, un ancien fedayin palestinien, qui vit en Jordanie. « C’était un cas à part, un homme en perpétuelle action, qui se désintéressait du bla-bla théorique, renchérit Khalil, un autre ancien d’Al-Jarmak, installé en Grèce. Sa mort a entraîné la chute du camp. »

« La résistance, c’est notre identité »

La cinquantaine grisonnante, ces deux retraités de l’Armée de libération de la Palestine, qui répugnent à donner leur nom complet, sont à l’origine de la « renaissance » du cimetière. L’idée leur est venue en mars, lors d’un voyage au Liban, le premier depuis leur départ forcé de Beyrouth, au milieu des années 1980, en plein combats interpalestiniens. « Quand on a vu l’état de délabrement du cimetière, on a pleuré, raconte Khalil. On savait que notre grand frère Ali reposait dans cet endroit. On s’est dit qu’il était de notre devoir de le restaurer. »

Le chantier, financé par des contributions de la diaspora et une aide de l’ambassade palestinienne à Beyrouth, a été mené avec discrétion. Dans une société qui s’est entre-tuée pendant quinze ans et qui s’est reconstruite sur la base de l’amnésie, la commémoration d’un épisode aussi controversé que la guerre des camps ne va pas de soi. Signe éloquent, les deux ex-combattants palestiniens refusent de s’étendre sur l’assassinat de leur ancien compagnon d’armes, que les gens de Chatila attribuent à Amal. D’autres sources l’imputent aux renégats de l’OLP, comme Ahmed Jibril et Abou Nidal.

L’hommage rendu jeudi à Ali Abou Toq, en présence de l’ambassadeur palestinien, a mis un terme au pèlerinage libanais de Jamal et Khalil. Il a atténué un peu l’amertume de ces deux grognards, qui comme beaucoup de combattants du Liban, se sont sentis trahis par le lancement du processus de paix, au tournant des années 1990. « On a redonné un peu de dignité à Ali, dit Jamal. Mais son honneur ne lui sera rendu que lorsque sa patrie sera libérée. La résistance, c’est notre identité. »

 

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