Une perquisition musclée : Interview d’Abdoul Karim Thiam, victime d’une perquisition musclée
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- Catégorie : Société
- Mis à jour le mardi 14 février 2012 00:58
- Publié le mardi 14 février 2012 00:44
- Écrit par Hawa Daff
« C’est l’état-major de la gendarmerie qui a ordonné cette opérationnocturne sans ordre de mission ni mandat de perquisition »
L’Observateur : Bonsoir monsieur Thiam, tout d’abord veuillez vous présenter à nos lecteurs.
Abdoul Karim Thiam : Je suis fonctionnaire, chargé de la logistique à la direction nationale de la Coopération. J'ai créé une entreprise de travaux publics dans laquelle j'évolue actuellement.
L'Observateur : M. Thiam, comment tout cela a commencé, était-ce une "opération" nocturne, qui est génralemet le fait de bandits ?
En pleine nuit j’ai été surpris de voir surgir une escouade de gendarmes dans ma cour. Toute la maisonnée était effrayée par cette irruption, puisque le 27 décembre 2002 j’avais déjà été victime d’une attaque à main armée. Donc en voyant chez moi, sans crier gare, des hommes en tenue militaire débarquer de six pick-up qui transportaient chacune une dizaine de personnes, vous imaginez bien la frayeur qui s’est emparée de ma famille. J’étais dans les toilettes quand mon épouse m’a averti qu’il y a des hommes en uniforme dehors. J’ai regardé par la fenêtre et j’ai vu que c’était effectivement des gendarmes. Ils se sont mis à taper à la porte et je me suis décidé à l’ouvrir. Un capitaine s’est présenté et m’a demandé mon nom. Il m’a dit qu’ils sont en investigation parce qu’ils auraient été informés que des étrangers sont chez moi avec une cargaison de substances prohibées en provenance de la Guinée Bissau ou en partance pour ce pays là, je ne me rappelle plus très bien. J’ai nié la chose et il m’a dit qu’ils vont perquisitionner la maison pour chercher ces substances.
Comment ont-ils procédé à la perquisition ?
Je dois dire que c’étaient des officiers courtois et sereins, puisqu’ils avaient peut-être confiance en leur informateur. Ils avaient un objectif : fouiller la maison de fond en comble.
Ils m’ont conduit d’abord au fond de la maison, à la cuisine. Ils m’ont demandé d’ouvrir les tiroirs. Je leur ai dit que je les autorisais à ouvrir les tiroirs et tout ce qu’ils voulaient. Ils m’ont dit non c’est à moi d’ouvrir les tiroirs. Ainsi je les ouvrais et refermais jusqu’à ce qu’ils aient terminé avec tous les tiroirs de la cuisine.
En face de la cuisine, il y avait notre magasin rempli de valises de femmes et d’autres objets. Ils ont demandé de sortir et déposer tous les colis au salon pour les fouiller un par un. Dans le magasin, j’avais une armoire métallique qui servait de coffre-fort où je garde des effets personnels. A l’intérieur il y avait un coffret hermétiquement fermé. Ils ont demandé des outils pour défoncer ce coffre. Ce qui fut fait. Ils ont fouillé toutes les valises et d’autres objets trouvés dans le magasin. Arrivés au salon, ils ont ouvert les valises qui n’étaient pas fermées à clé. Celles dont les clefs étaient introuvables ont été défoncées et vidées de leur contenu.
Ensuite ils m’ont emmené dans la chambre des enfants. Là on avait bloqué avec des pointes certains placards chinois parce que leurs battants menaçaient de tomber à tout moment. Ils ont dit qu’il faut nécessairement ouvrir ces armoires. On a cherché encore des outils pour casser les armoires et vérifier ce qui est à l’intérieur. Ils ont fouillé et n’ont rien trouvé.
Dans les toilettes des jeunes, un officier est monté dans le plafond pour jeter un coup d’œil avant de redescendre bredouille. C’est ainsi que nous sommes rentrés dans la chambre de ma mère, une vieille femme de 86 ans qui était toute retournée de voir des hommes en uniforme entrer dans sa chambre. Je lui ai dit qu’il n’y a rien de grave, qu’on est en train de chercher quelque chose. On a fouillé les armoires, les seaux de karité, les boîtes de lait, les paquets de gâteaux et les boîtes de médicaments.
Bref, rien n’a été négligé. Les valises de ma mère ont été descendues. Ensuite on lui a demandé de sortir de son lit et le matelas a été renversé puis fouillé minutieusement par les gendarmes. Il y avait un petit lit à côté qui a subi le même traitement. Ils n’ont rien trouvé.
Ensuite ils sont entrés dans ma chambre où mes valises, mes armoires et mes sacs ont été également fouillés. Ils prenaient tout leur temps ! Puis nous sommes descendus au rez-de-chaussée où les chambres des jeunes filles, la cuisine et la chambre d’ami ont été également fourragées.
J’avoue qu’ils étaient corrects dans tout ce qu’ils faisaient puisqu’ils cherchaient méticuleusement quelque chose.
Donc les gendarmes n’ont finalement trouvé aucune substance prohibée ?
Non.
Au cours de la perquisition, y a-t-il eu vol ou violence sur un membre de votre famille ?
Il n’y a pas eu de violence physique, mais psychologiquement tout le monde était maté. C’est une forme de violence aussi. Il n’y a pas eu de vol non plus au cours de la perquisition, en tout cas après leur passage on n’a rien constaté.
Comment vos voisins ont réagi à cette visite inopinée ?
Les voisins ont été très solidaires. Il paraîtrait (je parle au conditionnel puisque j’étais dans la maison) qu’il y a eu trois jeeps de policiers qui sont arrivés devant mon portail après qu’ils ont été avertis par les voisins de la présence d’éléments inconnus dans ma maison. Je dois dire que je suis en très bons termes avec mes voisins et même avec les habitants de Lambanyi parce que j’ai été le premier à habiter dans le secteur. Donc, je suis très connu là et je m’y suis fait de nombreux amis. Il semblerait que les policiers avaient voulu entrer de force. Certains disent même qu’ils avaient apprêté leurs fusils pour donner l’assaut. Mais les gendarmes empêchaient vigoureusement l’entrée à quiconque. A mesure que le temps passait, les gens se regroupaient et on entendait les vacarmes dehors. Mais je ne pouvais pas du tout savoir ce qu’il se passait dehors ni évaluer l’ampleur de l’attroupement.
Malgré cette opération de gendarmes en quête de substances prohibées dans votre demeure, vous ne vous reprochez rien ?
Je ne me reproche absolument rien. Ils ont visité toute la cour et toute la maison. La chose qui m’a vexé le plus, c’est le fait qu’ils aient tendancieusement assimilé les choses en disant que ma maison est grande et belle, insinuant que ce sont les narcotrafiquants qui possèdent des villas de ce standing. Cela m’a vraiment outré. Et leur irruption dans la chambre de ma mère, qui a 86 ans, m’a également blessé. En fin de compte, comme ils ne s’étaient pas présentés au départ, j’ai fini par demander qui étaient-ils ? Ils m’ont répondu qu’ils ont été envoyés par l’état-major de la gendarmerie nationale.
Avez-vous cherché à le vérifier ?
Non. Ils m’ont dit qu’ils ne sont pas des clandestins, que je peux noter les numéros d’immatriculation de leurs véhicules. J’ai aussi été choqué qu’ils se disent hommes de droit mais ne respectent pas les procédures, car les perquisitions ne sont pas légales au-delà de 18 heures.
Parlant de droit, avez-vous informé un avocat de cette perquisition nocturne ?
Oui j’ai informé mon avocat ordinaire. Mais pour des raisons personnelles je ne veux pas en dire plus. En tout cas nous attendons. Et depuis 24 heures il n’y a eu aucune réaction. On attend toujours. Je tiens à préciser que dans cette opération on ne m’a exhibé ni ordre de mission ni mandat de perquisition. C’est sur la base d’une simple information, délation ou présomption (que sais-je ?) qu’ils ont fait une descente chez moi à des heures indues. Ça m’étonne vraiment.
Après cette visite inopinée, avez-vous informé l’état-major de la gendarmerie ?
Non, puisque j’ai la conviction que c’est cet état-major qui a commandité l’opération. Les gendarmes me l’ont dit !
M. Thiam, n’y a-t-il pas un lien de parenté entre vous et le général Nouhou Thiam, actuellement détenu dans l’affaire de l’attaque de la résidence privée du président de la République, qui avait eu lieu le 19 juillet 2011 ?
(Rires) Là vous me faites vraiment rire parce que je ne voudrais pas répondre à cette question. Mais, ce qui est sûr, l’homonymie ne peut pas diriger ou faire le droit. Donc je ne veux pas faire l’amalgame.
Après cette perquisition musclée, vous sentez-vous menacé ?
Oui je me sens menacé, parce que je vous dis que dans ma vie j’ai toujours voulu n’avoir que des amis mais je découvre que des gens tapis dans l’ombre me veulent autre chose. J’ai déjà été victime d’agression nocturne au cours de laquelle j’ai eu une fracture des métatarses après avoir sauté du premier étage pour échapper aux bandits. Donc si des gendarmes aussi font une irruption nocturne et massive chez moi, arme au poing, je dirais que je me sens vraiment menacé.
Avez-vous un appel à lancer aux autorités à tous les niveaux par rapport à la recrudescence de l’insécurité urbaine ?
Aujourd’hui l’insécurité est totale à Conakry. Je suis victime aujourd’hui, demain ça sera Paul ou Pierre. C’est tout un chacun qui peut être agressé chez lui. Seulement il faut respecter le droit des citoyens. Je croyais que la gendarmerie était le corps le mieux placé pour assurer la sécurité des citoyens et faire respecter le droit. Mais j’ai l’impression que la gendarmerie utilise les mêmes méthodes que les militaires qui ne sont pas formés pour ça. Or, normalement les gendarmes sont formés pour assurer la sécurité dans la cité.
Merci M. Thiam de nous avoir accordé cet entretien et bon courage !
C’est à moi de vous remercier.
Interview réalisée par
Hawa Daff
