Du rap londonien à l'Etat islamique, itinéraire d’un djihadiste
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- Catégorie : LIbérez votre génie
- Mis à jour le lundi 1 septembre 2014 11:54
- Publié le lundi 1 septembre 2014 11:52
- Écrit par Sébastien Martin
01 septembre 2014 | Par Sébastien Martin
Abdel Majed Abdel Bary est cité par la presse britannique comme le suspect de l’assassinat du journaliste américain James Foley. C’est probablement faux. Mais l’itinéraire de ce Britannique, qui combat en Syrie avec l’État islamique, éclaire les dérives de la politique autoritaire antiterroriste que David Cameron veut encore renforcer. Comment Bary est-il passé de la scène rap de Londres au djihad ? Récit.
Londres, correspondance. Abdel Majed Abdel Bary n’est pas un ange. Parti rejoindre les combattants islamistes de Syrie l’an dernier, le Britannique de 23 ans a mis mi-août sur Twitter une photo ignoble : dans une main, il tenait par les cheveux une tête coupée. Il y a ajouté une légende : « Je me détends avec mon pote… ou ce qu’il en reste. » La scène est censée se tenir au centre de Raqqa, un bastion syrien de l’État islamique.
Quelques semaines après ce tweet, aujourd’hui effacé – son compte a été suspendu par Twitter –, le monde découvrait avec horreur la décapitation du journaliste américain James Foley. Sur la vidéo, le bourreau a un accent anglais. Un accent londonien, pour être précis (les accents régionaux sont très marqués outre-Manche). Pour les médias britanniques, la photo quelques semaines plus tôt d’Abdel Majed Abdel Bary, un jeune homme qui a grandi à Londres, en faisait un parfait coupable.
« La presse a mis deux et deux ensemble, et en a tiré ses propres conclusions », estime Raffaello Pantucci, chercheur au Royal United Services Institute, un think-tank spécialisé dans les affaires de défense, qui suivait le compte Twitter du djihadiste avant qu’il ne devienne connu. Lui affirme ne pas reconnaître la voix d’Abdel Majed Abdel Bary sur la vidéo de la décapitation de James Foley par rapport aux clips de rap enregistrés par le jeune homme avant son départ pour la Syrie. À Londres, les amis de l’ancien rappeur disent exactement la même chose : la voix ne correspond pas. Bref, il semble peu probable qu’il soit le bourreau de James Foley.
Pourtant, son parcours mérite de s’y arrêter. Comment ce rappeur prometteur, qui avait un début de succès commercial, né et grandi à Londres, s’est-il retrouvé à combattre auprès des ultra-extrémistes de l’État islamique ?
Derrière sa dérive se trouvent les excès d’une politique autoritaire antiterroriste. Excès du régime égyptien sous Hosni Moubarak que son père a fui. Mais aussi excès occidentaux, avant même les attentats du 11-Septembre. David Cameron annonce justement, lundi 1er septembre, une nouvelle loi antiterroriste. Cette batterie de mesures voulues par le premier ministre britannique vise à élargir les pouvoirs de la police pour mieux contrôler les Britanniques susceptibles de partir «pour le djihad».
Depuis quinze ans, le père du jeune djihadiste, Adel Abdel Bary, est en prison, suspecté d’être lié à Al-Qaïda. Mais jusqu’à présent, il n’y a eu aucun procès contre lui. Aucun jugement. Et la principale pièce à conviction est un fax, retrouvé chez lui, revendiquant les attentats contre les ambassades américaines en Afrique de l’est en 1998. Un fax qui pouvait se trouver un peu partout à Londres à cette période…
L’homme a été mis derrière les barreaux quand Abdel Majed Abdel Bary avait six ans. Depuis, celui-ci ne l’a connu que pendant ses visites en prison, à intervalles plus ou moins réguliers. De quoi radicaliser le plus sage des petits garçons. Si cela n’excuse pas ses possibles exactions en Syrie, cela aide à comprendre sa trajectoire.
Dans l’un de ses clips – du rap de bonne facture –, le jeune homme donne les clés de sa colère. « Je jure, le jour où ils sont venus prendre mon père, j’aurais pu tuer un flic ou deux. Imagine, j’avais seulement six ans. Pense à ce que je ferais avec une arme à feu chargée (« a loaded stick »). Quelque chose comme "boom bang", je voudrais te voir mort. Agresse mes frères et je te remplis de plomb. » (Dans cette vidéo, après 1’20)
Abdel Majed Abdel Bary naît en 1991 à Maida Vale, dans l’ouest de Londres. Quartier chic, avec ses pubs fleuris et ses jolies maisons blanches. La presse britannique, dans son habituelle retenue, souligne que la dernière adresse connue de la famille est « une maison qui vaut un million de livres ». Rien ne pourrait être plus éloigné de la réalité. La maison est un logement social, divisé en trois appartements étriqués. Dans les couloirs, une vieille moquette marron a été posée à la va-vite. Quelques mauvaises herbes poussent entre les dalles de la courette devant le logement. L’endroit n’est ni insalubre, ni invivable, mais c’était petit pour une famille de six enfants.
Adel Abdel Bary, le père, n’était pas un inconnu des forces de l’ordre. Cet Égyptien, qui a fait des études au Yémen, évoluait dans le monde des Frères musulmans dans les années 1980. Sous le régime de Hosni Moubarak, il a été arrêté et jeté en prison, avec des centaines d’autres opposants. Il venait de se marier. Quand sa femme l’a retrouvé, après des mois de recherche, il avait été torturé, électrocuté, et isolé pendant de longues périodes. Il a ensuite été envoyé à l’hôpital, puis en prison « normale », dont il est sorti avant d’être rejeté au cachot à plusieurs reprises. Adel Abdel Bary a finalement pu partir aux États-Unis, puis au Royaume-Uni, où il a obtenu le statut de réfugié en 1993. Sa famille l’y a rejoint.
