
L’article avait beau être illustré par deux petits pieds de nourrisson se tortillant dans une couverture de laine, le message était clairement alarmant. L’information selon laquelle les parents britanniques boudaient George, pourtant choisi pour baptiser le royal baby, était traitée bien plus succinctement. De même, l’engouement pour les prénoms Emilia et Daenerys, héros de la série « Game of Thrones », était jugé bien moins significatif que ce nouveau signe prétendu d’islamisation de la société britannique.
Les lecteurs du Mail ne s’y sont d’ailleurs pas trompés. « Ils sont seulement 4 % de la population et Muhammad est tout de même le prénom le plus populaire : l’Angleterre est fichue ! », a commenté l’un d’eux. « C’est une honte que notre gouvernement laisse faire », s’est étranglé un autre, avant que le journal ne ferme un forum en plein dérapage.
« Manipulation »
Certains journaux ont dénoncé une « manipulation » : le classement plaçant en tête Muhammad résultant d’un simple sondage effectué parmi 56 000 parents volontaires par le site Babycentre, consacré à l’information sur la naissance et la petite enfance. Les dernières statistiques de l’état civil pour 2013, les seules à donner une vue exhaustive, relèguent le nom du Prophète au 15e rang en Angleterre et au 52e en Ecosse. Elles placent Oliver, Jack et Harry largement en tête, avec chacun moins de 2 % du total. En fait, si Muhammad perce relativement (0,5 % en 2013), c’est d’abord en raison de la coutume, de plus en plus en vogue, consistant à donner à tout fils aîné le prénom de Muhammad, en Grande-Bretagne comme dans tout le monde musulman.
Mais le débat n’était pas clos pour autant : pour justifier son titre accrocheur, le Daily Mail avait agrégé toutes les transcriptions de l’arabe pour Mohamed, depuis Muhammad jusqu’à Mohammed, alors que le recensement les comptabilise comme s’il s’agissait de prénoms différents. Certains n’ont pas manqué d’y voir une volonté maligne de masquer un phénomène sensible. Un porte-parole du Centre arabe de Grande-Bretagne a jugé cette dissociation « injuste ».
D’autres ont fait remarquer que l’on pouvait aussi obtenir des résultats différents en confondant Oliver avec sa variante Ollie ou Harry avec Henry.
L’intérêt de cette discussion dépasse évidemment la conversation sans fin sur le charme de tel ou tel prénom ou les modes en la matière. Quel poids a l’islam au Royaume-Uni ? Telle est la question à peine masquée derrière la bataille d’Oliver contre Muhammad.
« La religion, davantage source de préjugé »
La montée de ce dernier prénom est souvent interprétée comme le signe le plus tangible d’une préoccupante évolution démographique. Selon le recensement de 2011, qui comportait une question sur la religion (à laquelle 7 % des personnes ont choisi de ne pas répondre), l’Angleterre et le pays de Galles comptent 4,8 % de musulmans, mais cette proportion s’élève à 9,1 % parmi les 0-5 ans. Ce dynamisme démographique est tempéré par un biais statistique : 34 % des enfants de moins de 5 ans ont été déclarés « sans religion » par leurs parents, renforçant le poids relatif des autres. Selon les projections de l’institut Pew, la présence musulmane au Royaume-Uni devrait se renforcer relativement à l’avenir pour atteindre 8 % de la population en 2030.
L’affaire des prénoms renvoie aussi à l’analyse de Nabil Khattab, sociologue à l’université de Bristol, selon laquelle « la religion est davantage source de préjugé que la couleur de la peau ». Les musulmans, « perçus comme déloyaux et menaçants », sont aujourd’hui, dans la société britannique, les premières victimes de discrimination pour l’accès à l’emploi, a-t-il établi. Quant aux agressions islamophobes, elles connaissent une recrudescence depuis l’assassinat en plein Londres, par deux islamistes, du soldat Lee Rigby en 2013.
Mais la « crise de l’identité britannique », thème récurrent dans le débat public actuel, est loin de se limiter à la place de l’islam. Le référendum sur l’Ecosse a largement alimenté l’inquiétude ; l’avenir du lien avec l’Union européenne, en permanente discussion en attendant un éventuel référendum, questionne aussi la britishness à laquelle Muhammad et Mohamed sont appelés à contribuer.
