Le magazine du Monde : Visite guidée dans le QG de la guerre anti-Ebola
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- Mis à jour le mercredi 3 décembre 2014 09:02
- Publié le samedi 29 novembre 2014 19:46
- Écrit par Magazine du Monde
L'Organisation mondiale de la santé, à Genève, mène la lutte contre la fièvre hémorragique et tente de rattraper aujourd'hui le manque de coordination.
Par Louise Couvelaire,
C'est là, dans un petit bureau de rien du tout, perdu dans un couloir sans âme de l'un des dix bâtiments du siège de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), à Genève, que le Dr Pierre Formenty conserve ses cahiers rouges. Vingt-deux en tout. Tous consacrés au virus Ebola, dont cinq noircis de notes sur l'épidémie qui frappe cette année l'Afrique de l'Ouest et a déjà fait environ 5 000 morts. C'est là, depuis le 14 mars, date du premier courriel reçu des équipes de l'OMS en Guinée révélant un cas « suspect », qu'il a consigné jour après jour ses interrogations, puis ses certitudes. Là qu'il a écrit pour la première fois « Ebola ? ». Avant de noter, quelques pages plus loin « Ebola ». C'était le 21 mars. Un mois plus tard, il s'envolait pour Conakry avant de se rendre à Guéckédou, à la frontière de la Sierra Leone et du Liberia, où il a enquêté pendant trois semaines sur les premiers cas avérés et la chaîne de transmission.
A 54 ans, le docteur Formenty est le « Monsieur virus Ebola » de l'OMS. « Un maniaque », selon ses collègues, qui passe des heures à travailler chaque mot et chaque dessin des documents qu'il envoie aux personnels de santé sur place afin qu'ils soient le plus compréhensibles possible. Procédures d'isolement et d'enterrement, mesures de protection, détail des soins… « Inutile d'envoyer des recommandations en jargon médico-technique pour experts internationaux, j'écris pour ceux qui sont en première ligne », explique-t-il.
UN RETARD DE QUATRE MOIS
Cela fait presque vingt ans que cet ancien vétérinaire aux airs de gentleman farmer traque Ebola en Afrique. Originaire de Perpignan, il a un jour tout plaqué pour diriger un laboratoire de virologie en Côte d'Ivoire et a découvert, en 1996, une nouvelle souche du virus chez les chimpanzés. Il a ensuite passé cinq ans dans les forêts du pays à rechercher le réservoir. En vain. Même s'il a pu établir un lien avec les chauves-souris. Depuis, il est envoyé sur le terrain dès que la fièvre hémorragique, découverte en 1976, refait surface.
Le Dr Pierre Formenty est le « Monsieur Ebola » de l'OMS. Cela fait près de vingt ans qu'il travaille sur le virus. | M Le magazine du Monde
Des apparitions « surprises » - « Le monde se croyait débarrassé des maladies infectieuses », dit-il - mais relativement « modestes » jusqu'à présent : quelques dizaines de personnes contaminées dans les années 1990 en République démocratique du Congo (ex-Zaïre) et au Gabon, puis au cours de la décennie suivante au Congo, au Soudan et en Ouganda. Et surtout, rapidement contenues. « Ce qui, à chaque fois, a demandé beaucoup de moyens, d'organisation et de coordination, souligne-t-il. C'est peut-être ce qui a fait défaut cette fois-ci. » C'est même certain.
Il a fallu attendre plus de quatre mois pour que l'OMS décrète l'état d'urgence. Tous les matins, à 9 h 30, le Dr Formenty se rend au sous-sol du bâtiment principal, dans la « SHOC room » (Centre stratégique d'opérations sanitaires), la salle de crise de l'OMS, « les yeux et les oreilles » de la riposte mondiale de l'institution aux épidémies et aux crises sanitaires. A 6 000 kilomètres des foyers infectieux et de la panique, c'est ici, dans une salle de réunion d'une surprenante banalité que se joue, dans le calme, la guerre contre Ebola. Ici, dans une pièce sans fenêtre où l'on ne pénètre qu'en montrant patte blanche, que chaque jour, depuis fin mars, les équipes de l'OMS font le point sur la situation et coordonnent les efforts pour stopper la contagion.
Si, au départ, ils n'étaient qu'une dizaine à se rassembler sous la houlette du Dr Richard Brennan, directeur du département Gestion des risques associés aux urgences et interventions humanitaires, depuis le mois d'août, ils sont environ quarante. Epidémiologistes, scientifiques, informaticiens, médecins, logisticiens, anthropologues (spécialistes du langage et des cultures locales) et, parfois, représentants d'organisations humanitaires... Tous scrutent les cinq écrans projetant les courbes de progression (en Sierra Leone) ou de décrue (au Liberia). Au bout du fil, le représentant de l'OMS au Ghana, le plus proche des pays contaminés, fait part de la situation sur place.
À 9 h 30 chaque matin, les équipes de l'OMS se réunissent dans la « SHOC room », la salle de crise de l'OMS, pour faire un état des lieux de l'épidémie Ebola. | M Le magazine du Monde
La mine grave, les experts épluchent et analysent les données (nombre de cas suspects et confirmés, de morts), recoupent les informations avec les résultats d'analyses des laboratoires et font le point sur les actions en cours. Au programme : amélioration du système de traçage des « contacts » (où le malade est-il allé ? Avec qui a-t-il été en relation ?), nouvelles recommandations concernant l'équipement de protection individuelle, ouvertures de centres de traitement, etc.
« Il est important de préciser que les gens peuvent aller boire un café ensemble à la cafétéria et se parler sans risquer d'attraper Ebola ! » La blague révèle l'ampleur de la crainte, même au sein de l'OMS
L'équipe du Dr Brennan passe également en revue l'aide financière internationale. La France, qui a promis 20 millions d'euros, est citée. Ce matin-là, le Dr Sylvie Briand, 50 ans, directrice du département Pandémies et épidémies, détend l'atmosphère : « Il est important de préciser que les gens peuvent aller boire un café ensemble à la cafétéria et se parler sans risquer d'attraper Ebola !, dit-elle. Cela me fait penser à Harry Potter : quiconque prononce le mot tabou "Voldemort" déclenche un puissant sortilège brisant instantanément la protection magique. C'est un peu pareil, comme si on ne pouvait pas parler du virus sans être immédiatement infecté. » L'intervention fait sourire, mais elle révèle l'ampleur de la crainte - parfois injustifiée - que suscite le virus.
Même au sein de l'OMS, le mot Ebola fait peur. « Il a fallu faire circuler une note interne pour expliquer à tout le personnel que tant que les personnes ne présentent pas de symptômes, elles ne sont pas contagieuses », raconte le Dr Briand. La semaine précédente, elle a dû rassurer les écoles internationales de Genève qui envisageaient d'interdire aux enfants des salariés de l'OMS revenant de mission l'accès à leurs établissements. « Il faut trouver les bons mots : si on leur dit ''vous êtes ridicules'', ça ne marche pas », souligne-t-elle.
LE PLAN DE BATAILLE
Depuis le 3 novembre, le bureau du Dr Briand est installé au coeur d'un plateau situé au premier étage du bâtiment principal. C'est ici que sont désormais réunis, dans une ambiance très studieuse, tous les acteurs de l'OMS luttant contre le virus Ebola. Soit une centaine de personnes réparties par pôle d'activité : cartographie, recueil des données, soutien informatique, communication, engagement social (anthropologues en relation notamment avec les leaders religieux locaux, chrétiens et musulmans), science du virus, planning, finances, équipement et vaccins. Ces experts sont en liaison permanente avec environ 200 employés sur le terrain.
Une centaine de personnes travaillent au sein de la cellule de crise anti-Ebola, à Genève. Depuis le 3 novembre, elles sont réunies sur un même plateau. | M Le magazine du Monde
L'OMS, sorte de consultant mondial de la santé, est le chef de file de l'ensemble des prestataires de soins de santé de terrain. Elle est notamment chargée de fixer les orientations techniques concernant les questions sanitaires comme les procédures de soins et d'enterrement, les systèmes de ventilation, de désinfection et de nettoyage des centres de traitement, l'hygiène des mains ainsi que les équipements de protection, dont elle vient tout juste de réactualiser la liste.
« Il n'y a aucune évidence, explique le Dr Edward Kelley, 46 ans, coordonnateur du programme de sécurité des patients. La fatigue et le stress comme la chaleur sont autant de variables qui peuvent altérer l'efficacité d'un équipement de protection individuelle. » Jusqu'à présent par exemple, le personnel utilisait des masques souples. A cause des températures élevées et de la transpiration, l'OMS préconise dorénavant d'opter pour des masques rigides. Quant aux gants en latex, dont les personnes en contact avec les malades portent souvent deux paires (« En Guinée, j'étais avec un collègue qui en portait quatre ! », raconte le Dr Kelley), ils seront remplacés par des gants en caoutchouc nitrile, jugés moins irritants et moins allergènes.
Tant que l'Organisation ne donne pas le signal du départ, personne ne bouge. Les gouvernements locaux continuent de faire la sourde oreille. La plupart des ONG ne se déplacent pas. L'aide internationale - financière et humaine - reste au point mort.
Au-delà de ces conseils, c'est à l'OMS que revient la mission d'activer un réseau d'aide de 200 institutions internationales, d'établir un plan de bataille avec les organisations humanitaires et les gouvernements et de coordonner la riposte afin d'éviter les doublons. Chacun doit pouvoir définir son rôle et sa spécialité, même si tous continuent de toucher à tout.
Médecins sans frontières (MSF), première association à avoir tiré la sonnette d'alarme au mois de mars - ce qui lui a valu d'être accusée de créer la panique -, gère 600 lits répartis dans six centres de traitement ; l'Unicef communique avec les populations locales ; le Centre de contrôle des maladies infectieuses américain rassemble les données ; la Croix-Rouge enterre ; Save the Children s'occupe des orphelins...
Si les recommandations émises par l'OMS n'ont qu'un rôle consultatif, l'Organisation dispose en revanche d'un véritable pouvoir politique sur la scène internationale. « Pour un tremblement de terre ou un tsunami, personne n'a besoin de l'OMS pour se rendre compte de la gravité de la situation, explique le Dr Brice de le Vingne, directeur des opérations Ebola pour MSF à Bruxelles. Mais lorsqu'il s'agit d'un ennemi invisible, dont personne n'a une idée très claire, dans un pays dont le système de santé est défaillant, alors là, oui, l'intervention de l'OMS est essentielle. »
Tant que l'Organisation ne donne pas le signal du départ, personne ne bouge. Les gouvernements locaux continuent de faire la sourde oreille. La plupart des ONG ne se déplacent pas. L'aide internationale - financière et humaine - reste au point mort.
UNE INSTITUTION FORTEMENT CRITIQUÉE
Pénétrer dans l'enceinte de l'OMS, c'est un peu comme aller à la rencontre d'une dame imposante et austère, que ses détracteurs disent vieillissante (elle a été créée en 1948 sous l'égide du Conseil économique et social des Nations unies), mal aimée et entravée par son gigantisme. « Les gens ne comprennent pas bien notre rôle, car ce n'est pas très sexy, convient le Dr Briand. Ça aide tout le monde de créer des normes, mais on agace beaucoup avec nos recommandations sur le tabac, la diététique ou la sécurité routière, on passe pour des donneurs de leçons. C'est pire encore lorsqu'on arrive dans un pays et qu'on dit ce qu'il faut faire. »
Le siège de l'OMS à Genève. | M Le magazine du Monde
Tentaculaire, l'OMS emploie plus de 7 000 personnes de 150 nationalités, réparties dans 150 pays, zones ou territoires, six bureaux régionaux et un siège. Inauguré en 1966, le bâtiment principal du QG genevois est un rectangle de verre trônant au coeur d'un campus qui abrite dix bâtiments hétéroclites, jetés là sans harmonie et souvent dans l'urgence, pour faire face aux défis du xxe siècle, tels que le sida. 2 100 personnes y travaillent en anglais, arabe, chinois, espagnol, français et russe - les six langues officielles.
En 2009, lors de l'épidémie mondiale de grippe A (H1N1), l'Organisation avait été accusée de trop en faire « sous la pression des laboratoires pharmaceutiques » et de surévaluer la crise. Cette fois-ci, elle subit les foudres internationales pour la lenteur de sa réaction et la sousestimation du risque. A juste titre, de son propre aveu. La faute à un imbroglio bureaucratique entre le siège et le bureau régional Afrique de l'OMS.
Lire aussi : L'OMS critiquée pour sa gestion de la grippe A(H1N1) et ses liens avec les laboratoires pharmaceutiques
Si les experts de Genève ont d'emblée pris la mesure de la menace, les équipes sur place n'ont pas voulu contrarier les gouvernements avec lesquels elles travaillent sur des programmes d'aide à long terme. Ebola surgit, et c'est toute l'économie d'un pays, et d'une région, qui flanche. « Ebola provoque une réaction de déni instantanée, explique le Dr Formenty. Le gouvernement guinéen avait le nez sur son économie. » Ce n'est pourtant pas faute d'avoir mis au point dès 2008 un guide de 120 pages régulièrement actualisé et appelé « Flambées épidémiques de maladie à virus Ebola et Marburg » détaillant le plan d'action à mener en cas de résurgence du germe. Encore faut-il l'appliquer.
« Lors des précédentes épidémies, le virus était circonscrit à des zones reculées et atteignait rarement les grandes villes », rappelle le Dr Briand. Mais la perméabilité des frontières a changé la donne et « pris de court » l'institution.
Tant que l'alerte de niveau 3 (la plus élevée) n'est pas officiellement donnée, il n'appartient pas au siège d'agir directement. En cas de « conséquences minimes pour la santé publique », soit une alerte de niveau 1, le bureau local gère l'événement. Si l'alerte est de niveau 2 (« conséquences modérées »), le bureau régional décide. Ce n'est qu'en cas d'« importantes répercussions » que le siège est à la manoeuvre. Or il a fallu attendre le 8 août, soit plus de quatre mois après le premier diagnostic officiel, pour que la directrice générale de l'institution, le Dr Margaret Chan, se décide à décréter une « urgence de santé publique de portée mondiale », fasse passer l'alerte au niveau maximum et permette à Genève de reprendre la main. Trop tard.
« Lors des précédentes épidémies, le virus était circonscrit à des zones reculées et atteignait rarement les grandes villes », rappelle le Dr Briand. Mais la perméabilité des frontières a changé la donne et « pris de court » l'institution : Ebola avait déjà tué plus de 1 000 personnes et s'était propagé aux pays limitrophes, principalement le Liberia et la Sierra Leone. Puis au Nigeria et au Mali. Margaret Chan assume les dysfonctionnements de son organisation. Elle a admis, dans une interview donnée mi-septembre au magazine Bloomberg Businessweek, qu'elle n'avait « pas été suffisamment informée de l'évolution de l'épidémie ». « Nous avons répondu, mais notre réponse n'a peut-être pas été adaptée à l'échelle de la situation et à sa complexité. » Trois responsables locaux ont été limogés tandis que le directeur du bureau Afrique vient de terminer son mandat, sans renouvellement.
DES LEÇONS À TIRER
Le logiciel mis au point par l'équipe « cartographie » de la task force Ebola montre sans équivoque la rapidité et la gravité de la contagion : si, en mars, il n'y avait qu'un seul petit point rouge en Guinée (marque des cas avérés), en juillet, toute la région avait changé de couleur. Le retard à l'allumage coûte cher. Sur place, MSF était seule sur le pont, avec les équipes locales de la Croix-Rouge.
Lire aussi : Ebola, une épidémie moins meurtrière que le sida ou le paludisme
Dans une tribune publiée le 7 octobre par l'hebdomadaire de santé britannique The Lancet, deux experts de l'Institut O'Neill de l'université américaine Georgetown ont pointé du doigt l'OMS : « Ce sont des failles dans le leadership qui ont permis de perdre totalement le contrôle d'une maladie qu'on pouvait pourtant éviter. Si l'épidémie d'Ebola n'incite pas à réaliser des réformes majeures, elle minera la crédibilité de l'OMS et de l'ONU, et laissera en place les conditions pour de futures crises. »
Mi-octobre l'ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan a pris la défense de l'Organisation, estimant qu'elle avait pris la mesure du risque, mais qu'elle attendait d'avoir les fonds pour agir. Depuis la crise financière de 2008, les 194 Etats membres ont revu leurs contributions à la baisse. Résultat, plus de 1 000 employés répartis aux quatre coins du monde ont quitté l'Organisation ces dernières années. Les cotisations obligatoires représentent un peu moins d'un quart du budget total (environ 4 milliards de dollars pour l'exercice 2014-2015). Le reste dépend des participations volontaires des pays comme des donateurs (Banque mondiale, ONG, fondations...) qui, pour la plupart, exigent que leurs fonds soient attribués à des causes précises.
Pour la première fois de son histoire, l'OMS fait face à cinq crises humanitaires de niveau 3 en même temps, conséquences des conflits au Soudan du Sud, en République centrafricaine, en Syrie et en Irak.
Seulement 5,7 % du budget est alloué aux urgences, en chute de plus de 51 % par rapport à la période précédente. Or il n'y a pas que l'épidémie d'Ebola. Pour la première fois de son histoire, l'OMS fait face à cinq crises humanitaires de niveau 3 en même temps, conséquences des conflits au Soudan du Sud, en République centrafricaine, en Syrie et en Irak. « On ne peut pas abandonner le reste du monde ! », insiste le Dr Briand. Sans compter la situation en Afghanistan, à Gaza, au Mali, au Pakistan, en République démocratique du Congo, en Ukraine et au Yémen. « Nous ne sommes qu'une trentaine au siège à traiter des urgences, dont quinze professionnels de santé, souligne le Dr Rudi Coninx, coordinateur de la gestion des risques urgents et de l'action humanitaire à l'OMS. On ne peut pas soudainement réaffecter un spécialiste de la sécurité routière à une urgence telle que le virus Ebola ! » Résultat : il a fallu du temps pour mobiliser des ressources.
« Au début, notre capacité de réponse immédiate était limitée, se souvient ainsi le Dr Briand. Je n'avais qu'un seul expert Ebola et trois logisticiens. » Mi-septembre, l'ONU a lancé un appel à la générosité de près de 1 milliard de dollars, soit le double de la somme nécessaire réclamée quelques semaines plus tôt. Mi-octobre, n'ayant reçu que 38 % du montant, elle a réitéré son appel. Les promesses de don affluent. Pour l'instant la moitié du montant total a été versée.
« Dès que la crise sera derrière nous, nous procéderons à une enquête interne poussée afin de déterminer les erreurs qui ont été commises, indique un responsable de la communication, Tarik Jasarevic. Ce sera l'occasion d'en tirer les leçons. » Margaret Chan, qui a déclaré que cette épidémie serait un « tournant » pour l'OMS, a évoqué l'idée de constituer une armée de réservistes volontaires (médecins, infirmières, personnel soignant) et un fonds permanent consacré aux urgences.
LE DÉNI ET LE DÉDAIN
L'OMS n'a pas été la seule à réagir mollement. Les gouvernements locaux sont longtemps restés dans le déni et ont rechigné à communiquer tous les cas suspects. Les pays riches, estimant que cela ne les concernerait pas, n'ont véritablement pris la mesure de la crise que lorsque les premiers cas sont apparus en Europe et aux Etats-Unis. Le premier malade déclaré hors d'Afrique était un Libérien arrivé aux Etats-Unis, à Dallas le 20 septembre, et mort quelques jours plus tard. La première contamination hors d'Afrique, celle d'une aide-soignante espagnole, a été révélée le 6 octobre. Aujourd'hui encore, les pays du Nord tardent à envoyer les fonds.
Les organisations humanitaires, qui ont attendu septembre pour lancer leurs premières campagnes d'appels aux dons, ont parfois différé l'enterrement des corps, alors même que ce sont les cadavres qui sont le plus infectieux. Les populations locales continuent de cacher les malades et les dépouilles, terrifiées par ces hommes en combinaison de spationaute qui viennent leur arracher leur père, leur mère, leurs frères et leurs soeurs pour ne jamais les leur rendre. Un protocole radical et brutal qui suscite tous les fantasmes et alimente toutes les méfiances : prélèvements d'organes, cobayes pour « médecins blancs », théories complotistes...
Jose Rovira-Vilaplana, expert en enterrement sécurisé, a réalisé de nombreuses mises en bière de malades décédés du virus. | M Le magazine du Monde
« Les communautés font beaucoup de résistance, souligne le Dr Briand. Les gens refusent les soins et les enterrements sécurisés. Lorsque le contrôle de l'épidémie devient militaire, c'est humainement très mal vécu, et à juste titre. » « Certaines méthodes sont très expéditives et agressives pour l'entourage », déplore le logisticien de l'OMS Jose Rovira-Vilaplana. A 51 ans, Jose est « un homme de l'ombre », comme il dit. C'est un « enterreur », un expert en enterrement sécurisé. Sinistre tâche mais qui n'empêche pas un brin d'humour : « A l'OMS, on est tantôt magicien, tantôt valet de chambre ! Un jour, je rencontre le président guinéen Alpha Condé, le lendemain je nettoie un cadavre dans un trou perdu. »
Lire aussi : reportage sur le terrain, dans l'enfer de l'épidémie Ebola
Dépêché en Guinée dès le 23 mars, il a été le premier à mettre les pieds à l'hôpital de Kipé, dans la banlieue de Conakry, où les patients de la capitale guinéenne avaient été emmenés, afin d'organiser leur isolement. Il les a vus mourir ainsi que trois des cinq médecins et infirmières qui s'occupaient d'eux. Pendant les six semaines qui ont suivi, il a procédé à des centaines de mises en bière, parfois seul, affrontant une foule hostile. Une expérience éprouvante mais précieuse, qui permet à l'OMS d'affiner le protocole des enterrements, en mettant l'accent sur l'importance de communiquer avec la communauté et de tisser des liens avec les familles.
Aujourd'hui, l'OMS préconise également l'ouverture de centres de santé qui forment et font participer les familles, les voisins et les amis à la lutte contre Ebola. « Un processus plus humain et donc plus efficace », souligne Jose Rovira-Vilaplana.
Dans le bureau de Pierre Formenty, les étagères débordent de livres, de documents sur les maladies rares, d'énormes classeurs remplis de données recueillies au fil des décennies sur le virus Ebola et de cartes « pour comprendre la géographie des épidémies », dit-il. « Un bureau m'attend sur le plateau aménagé dans le bâtiment principal, mais j'ai tout ici... »
« Nous savons que quelque chose de bien pire va nous tomber dessus. Cette contagion a utilisé toutes nos faiblesses. C'est un dernier rappel à l'ordre pour prendre les bonnes dispositions. » Le Dr Formenty
Au milieu d'une table, à moitié cachée sous une pile de papiers, une sorte de petite cassette noire et plate, qui tient dans le creux de la main. Il s'agit du prototype d'un kit de prélèvement portable imaginé par un laboratoire pharmaceutique, sur le même principe que ceux dont disposent les diabétiques. Accompagné d'une petite aiguille, il rendra possible, à terme, l'analyse sur place d'un échantillon en une heure au lieu de six aujourd'hui. Une avancée qui devrait permettre, dans les six à neuf mois qui viennent, de tester plusieurs centaines de milliers de personnes. Afin qu'il n'en reste « pas une » susceptible d'être infectée et non traitée.
Avec les efforts de la communauté internationale sur le terrain, c'est la condition de l'éradication. Qui n'est cependant pas envisagée avant de longs mois. « Nous faisons plus de progrès en six mois qu'en six ans ! », insiste le Dr Formenty, qui suit de près les travaux des chercheurs. A l'heure actuelle, il n'existe aucun médicament ni vaccin homologué contre Ebola. Accélération de la recherche, réduction des protocoles, débats sur les questions éthiques... Les premiers essais de vaccin devraient avoir lieu au Liberia, en Sierra Leone et en Guinée au cours du premier trimestre 2015, en espérant que cela mettra un terme à une épidémie qui résonne comme un coup de semonce.
« Nous avons tous notre part d'erreur dans cette tragique histoire, admet le Dr Formenty. Mais nous savons que quelque chose de bien pire va nous tomber dessus. Cette contagion a utilisé toutes nos faiblesses. C'est un dernier rappel à l'ordre pour prendre les bonnes dispositions. » Avant que ne se réveille un monstre infectieux encore plus grand qu'Ebola.
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