La trente-sixième édition des Transmusicales de Rennes, organisée du 3 au 7 décembre, aura rarement été aussi marquée par les musiques noires. La soul sera très présente dans la capitale bretonne, de la plus traditionnelle avec Curtis Harding à la plus débridée avec l’androgyne Shamir. Entre les deux, le prodige Raury, 19 ans, aura déversé son énergie rock et rap au Parc Expo, tandis que seul avec un sampler, Moses Sumney, 23 ans, Ghanéen résidant à Los Angeles, fera l’ouverture de trois soirées à la salle de l’Aire libre.
Il y a plusieurs points communs entre tous ces artistes de la soul 3.0, qui vient après la vague néosoul à la fin des années 1990, puis celle du nu R’n’B après 2010 : ils sont tous guitaristes, se moquent des chapelles musicales, ne regardent pas dans le rétroviseur et n’ont pas encore sorti d’album en France.
Rencontré en octobre à Atlanta où il vit, Curtis Harding, le plus vintage d’entre eux, fréquente aussi bien les bars punk rock du quartier de Cabane Town que les scènes ouvertes de Midtown. Après avoir bourlingué dans tous les Etats-Unis avec ses cinq frères et sœurs, sa mère évangéliste et son père mécanicien, il a fini, à 35 ans, par se poser dans la capitale de la Géorgie, à équidistance du Michigan, où il est né, et du Mississippi de son grand-père, proche de John Lee Hooker.
Voix feutrée et intense
Le jeune homme arrête l’école à l’adolescence, rape avec son groupe Proseed, distribue des tracts de concerts pour la maison de disques La Face Records, et rencontre Cee-Lo Green, membre des Goodie Mob. Celui-ci, qui se lance dans une carrière solo, l’engage comme choriste sur les tournées de Gnarls Barkley, groupe qu’il a créé avec Danger Mouse et auteur du tube planétaire Crazy en 2006. Pour Curtis Harding, qui à 25 ans voulait arrêter le rap, cela tombe plutôt bien : « J’appartiens à cette génération qui se lasse vite des choses, s’amuse-t-il. Et puis, j’avais toujours chanté. »
Depuis l’enfance, la voix feutrée et intense de Curtis Harding participe aux chorales que sa mère monte à chaque fois qu’elle reprend en main une église là où elle s’installe, aux Etats-Unis et même au Mexique.
A Los Angeles, Curtis Harding habite South Central quand les émeutes éclatent le 29 avril 1992 après l’acquittement de quatre policiers blancs qui ont tabassé un automobiliste noir, Rodney King : « J’avais 12 ans, raconte t-il, j’ai vu des gens se faire tirer dessus, des mômes courir avec ce qu’ils avaient pillé dans les magasins. La situation a tellement dégénéré qu’on a dû déménager. »
De ces souvenirs d’enfance, il reste peu de chose dans son premier album, Soul Power à sortir en France le 19 janvier 2015, si ce n’est cette capacité à passer d’une atmosphère gospel à un rock énergique : « J’ai tellement l’habitude de voyager à travers différents mondes que je n’ai aucun souci à traverser différents genres musicaux. Enfant, j’ai dû apprendre à m’adapter : garder ce que j’avais appris de la précédente expérience pour l’appliquer à la nouvelle. Ma musique est par conséquent très organique. La soul, pour moi, ce n’est que ça, de toute façon : retranscrire les épreuves qu’un être humain a traversées. »
Son concitoyen d’Atlanta, Raury, enfant de la banlieue boisée de Stone Mountain, n’a pas encore vécu grand-chose. Il a 19 ans. Fils d’un employé de Pepsi et d’une salariée de La Poste, le chanteur a appris à jouer de la guitare grâce aux tutoriaux diffusés sur Youtube et « au jeu video “Guitar Hero” », dit-il en plaisantant lors d’un déjeuner à New York. Fin octobre, il y donnait un concert avec le producteur anglais SBTRKT qui lui a offert un tremplin avec la chanson Higher. Le gamin aux attitudes de poseur punk rock et au caractère bien trempé enregistre du coup son premier album.
Refus du conformisme
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