III. MASSACRES DANS LE STADE DU 28 SEPTEMBRE
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- Catégorie : Info Flash
- Mis à jour le samedi 19 décembre 2009 13:48
- Publié le samedi 19 décembre 2009 13:48
L’enquête menée par Human Rights Watch sur les événements qui se sont déroulés le 28 septembre 2009 au Stade du 28 septembre, fondée sur plus de 240 entretiens, a permis de déterminer que le massacre d’environ 150 à 200 sympathisants de l’opposition et le viol de plusieurs dizaines de femmes et de jeunes filles avaient été organisés et prémédités.
Aux alentours de 11h30, peu après l’arrivée des dirigeants des partis de l’opposition dans le stade, une cohorte de plusieurs centaines de soldats, de policiers et de miliciens en civil s’est positionnée autour des issues du stade et a lancé des grenades lacrymogènes avant d’envahir le stade et de tirer directement sur les manifestants pris au piège. De nombreuses personnes ont été tuées par ces tirs à l’aveugle ; d’autres ont succombé sous les coups de poings ou de couteaux ; et d’autres encore sont morts piétinés par la foule paniquée. À l’extérieur du stade principal, sur le terrain du complexe sportif, de nombreux autres sympathisants de l’opposition ont été tués alors qu’ils tentaient de s’enfuir. Les chefs des partis d’opposition ont été violemment battus, dont certains au point de s’évanouir. Au milieu de cette tuerie, les forces de sécurité ont également commis de nombreux viols, comme le prouvent les témoignages présentés au chapitre suivant. Human Rights Watch n’a trouvé aucune preuve démontrant qu’un membre des forces de sécurité ait été blessé ou tué dans l’enceinte du stade ou du complexe sportif, ce qui montre bien que les violences perpétrées contre les manifestants de l’opposition non armés étaient à sens unique.
De nombreuses photographies et vidéos des événements du 28 septembre examinées par Human Rights Watch viennent appuyer les récits des multiples victimes et témoins interrogés par Human Rights Watch, lesquels ont décrit le rassemblement comme pacifique.[42] Les photographies et les vidéos ne montrent à aucun moment un manifestant armé. On peut voir ces partisans de l’opposition en train de défiler, de brandir des pancartes (affichant des formules tels que « Non à Dadis », « Dadis est un menteur », ou « Finissons-en avec le régime militaire »), de scander des slogans, de chanter des chansons, et de prier dans l’enceinte du stade. D’autre part, aucune des déclarations faites à la presse par les chefs de l’opposition avant le rassemblement ne laisse deviner une quelconque incitation à renverser le CNDD. Leurs messages ont plutôt consisté à appeler à un retour de la démocratie et à exhorter le capitaine Moussa Dadis Camara à ne pas se présenter aux élections présidentielles. Les photographies et les vidéos examinées par Human Rights Watch montrant les événements qui se sont produits avant et pendant le rassemblement au stade ne viennent en aucun cas étayer les dires de Dadis Camara selon lesquels les manifestants étaient armés.
Attaque des participants au rassemblement par les forces de sécurité à l’intérieur du stade
Vers 11h30, environ 30 minutes après l’arrivée des dirigeants politiques dans le stade, plusieurs centaines de membres des forces de sécurité sont arrivés, pour la plupart à bord de véhicules. Selon les dizaines de témoins interrogés par Human Rights Watch, les forces de sécurité qui ont commis les abus décrits dans le présent rapport comprenaient :
- Les soldats de la Garde présidentielle, vêtus de tenues de camouflage et de bérets rouges. Ils étaient placés sous le commandement du lieutenant Abubakar « Toumba » Diakité, qui était alors l’aide de camp et le garde du corps personnel de Dadis Camara, et du second lieutenant Marcel Kuvugi.
- Des gendarmes vêtus de bérets verts et de deux types d’uniformes : ceux qui portaient des T-shirts noirs et des pantalons de camouflage faisaient partie de l’Unité chargée de la lutte anti-drogue et du grand banditisme placée sous le commandement du capitaine de gendarmerie Moussa Tiégboro Camara ; ceux qui portaient une tenue complète de camouflage semblaient faire partie d’une deuxième unité de gendarmerie.
- Des policiers anti-émeute appartenant à la Compagnie mobile d’intervention et de sécurité (CMIS), qui étaient entièrement vêtus de noir. Plusieurs d’entre eux portaient des équipements anti-émeute, comme des boucliers et des casques.
- Des miliciens en civil armés de couteaux, de bâtons et de machettes ; nombre d’entre eux portaient des amulettes traditionnelles et des porte-bonheur. Selon les témoins, la majorité d’entre eux étaient issus de groupes ethniques de la région forestière du sud-est de la Guinée.[43]
La grande majorité des meurtres et des agressions sexuelles recensés par Human Rights Watch ont été commis par des membres de la Garde présidentielle, également connus sous le nom de « Bérets rouges ».
Dès que les forces de sécurité ont atteint le stade, elles l’ont immédiatement encerclé, en grande partie à pied. La police anti-émeute a ensuite lancé des grenades lacrymogènes à l’intérieur du stade à partir de ses véhicules, provoquant une panique généralisée. Quelques minutes plus tard, les soldats de la Garde présidentielle et un petit nombre d’autres officiers sont entrés dans le stade par l’entrée principale tout en tirant dans la foule compacte et paniquée. De nombreux témoins ont raconté que les soldats « tiraient des rafales de balles sur la foule, de gauche à droite, de gauche à droite ». Ils ont décrit les soldats qui tiraient sur les personnes essayant de s’échapper par dessus les barrières et les enceintes du stade. Une enseignante à la retraite, âgée d’une soixantaine d’années, se souvient :
Tout d’un coup, j’ai entendu ces bruits assourdissants—boum, boum—ils ressemblaient à une guerre. Ce fut la mise à feu des gaz lacrymogènes à l’extérieur du stade. Puis, en quelques minutes, les Bérets rouges sont entrés. Ils étaient partout. Les jeunes étaient sur la pelouse. Quand les soldats sont entrés, ils ont ouvert le feu tout de suite sur cette foule. Tout le monde était en panique, les gens couraient partout, j’ai vu des gens sauter du haut des gradins couverts. Il criait partout, crier si fort, et la foule a commencé à se bousculer.[44]
Un homme de 65 ans a décrit ce qu’il a vu :
Je les ai clairement vus tirer des rafales par-ci par-là et des personnes tomber sur leur chemin. Ils tiraient en se déplaçant vers la pelouse. Je suis tombé sur les corps de ceux qui venaient d’être fusillés... mon boubou [vêtements] était couvert de sang de ces hommes jeunes. Ces personnes sont formées pour nous défendre contre les dangers. Au lieu de cela ils tournent leurs armes contre nous. C’était un meeting, pas une guerre. Nous voulions parler, nous voulions qu’ils nous écoutent et non pas tirer et nous tuer.[45]
Un commerçant de 32 ans a raconté à Human Rights Watch qu’il avait entendu les soldats crier : « On est venu faire le ménage ! » alors qu’ils ouvraient le feu sur la foule.[46] Un étudiant en médecine a décrit les forces de sécurité en train de commettre des actes de violence :
J’étais persuadé qu’ils ne tueraient pas comme ils l’avaient fait en janvier 2007,[47] mais j’avais tort. Dès que le gaz a été tiré, je savais qu’il y aurait tant de peine. J’ai immédiatement essayé de sortir par l’une des portes latérales, mais quand j’ai atteint la porte principale, j’ai vu des militaires déployés tout autour du stade. Je me suis immédiatement retourné à l’intérieur du stade et quelques instants plus tard, les Bérets rouges ont envahi les lieux. Ils étaient pour la plupart en tenue de camouflage. Les gendarmes [de l’Unité chargée] de la lutte contre la drogue étaient en pantalon camouflage et des T-shirts noirs, quelques Antigangs vêtus tout en noir, et quelques gendarmes en bérets verts. Je les ai vus tirer directement dans la foule rassemblée au stade, dans les stands et même sur les jeunes qui tentaient de franchir les portes et les murs pour s’échapper.[48]
De nombreux témoins interrogés par Human Rights Watch ont raconté que les assaillants ont continué de tirer sur les personnes rassemblées sur le terrain central et dans les tribunes jusqu’à avoir épuisé les deux chargeurs de munitions que plusieurs d’entre eux portaient.[49]
Un étudiant de 22 ans a confié à Human Rights Watch avoir assisté au début des tirs et avoir été battu et plaqué au sol alors qu’il tentait de s’enfuir :
Les premiers à entrer au stade étaient des Bérets rouges, suivis par les gendarmes Tiégboro et la police anti-émeute. Ils sont venus au stade par la porte principale et les portes les plus petites. Ils ont immédiatement commencé à tirer directement dans la foule. Personnellement, la première victime que j’ai vue était un jeune garçon âgé, peut-être, de 13 ou 14 ans qui a été abattu sur la pelouse. Je descendais des stands en ce moment. Il y avait tellement de personnes fusillées. En courant vers la pelouse, j’ai été frappée au genou avec un bâton par un Béret rouge. Je me suis écroulé au sol, puis quatre arrivent ; un Béret rouge et trois vêtus de tenues noires avec des bérets de police. Ils m’ont frappé avec des bâtons en bois pour cinq minutes. L’un d’eux a dit : « Si vous pensez Guinée appartient aux Peuls et aux Malinké, aujourd’hui, vous allez apprendre qui sont les vrais salauds et les chiens enragés ». Je ne pouvais plus me lever, je suis resté sur le terrain. Il y avait une fille à côté de moi, elle était presque nue, elle n’avait que son sous-vêtement. Et comme elle pleurait et saignait, je lui ai donné mon T-shirt. J’ai perdu conscience ensuite et me suis réveillé à l’hôpital Donka.[50]
Des témoins ont raconté qu’au bout des tribunes couvertes, alors que la foule avait réussi à ouvrir l’une des issues principales, des membres de la Garde présidentielle se sont postés à l’entrée et ont tiré sur ceux qui essayaient de s’enfuir. De nombreuses personnes ont succombé à ces tirs ou sont mortes piétinées. Plusieurs témoins qui ont vu les corps à proximité des issues du stade ont expliqué à Human Rights Watch que nombre d’entre eux ne portaient pas de traces de balle ou de couteau, ce qui indique que ces personnes sont mortes piétinées. Une gérante de boutique d’une cinquantaine d’années a raconté à Human Rights Watch qu’elle avait dû affronter les tirs et les coups pour pouvoir s’échapper par une porte ouverte, et a décrit avoir rampé sur les corps de plusieurs victimes :
La foule a continué de se bousculer vers l’unique sortie disponible. Les Bérets rouges frappaient de plus en plus les gens au fur et à mesure qu’elles sortaient. Je me suis baissée pour éviter d’être touchée. A cet instant, il y avait des coups de feu et quelqu’un juste à côté de moi qui a été touché tomba. Je ne sais pas ce qui s’est passé après. La foule ne cessait d’avancer. Après toute cette bousculade, je suis finalement sortie. J’ai été renversée, et il y avait des corps partout sur le sol. Je rampais sur les cadavres. J’avais peur qu’ils me tueraient si je levais la tête, alors j’ai gardé la tête baissée, en regardant droit les cadavres.[51]
Une femme d’affaires de 51 ans ayant survécu aux piétinements endurés alors qu’elle tentait de s’enfuir et ayant assisté au meurtre d’un adolescent alors qu’elle se cachait sous un tas de corps en faisant semblant d’être morte, a décrit son calvaire :
J’ai essayé de courir vers une porte qui avait été forcée par la foule prise de panique. Mais je suis tombée et a été piétinée ... j’étais presque inconsciente. Les gens étaient au-dessus de moi. Il y avait la fusillade tout autour. Quand je revins à moi, les gens couraient vers la sortie et j’étais couchée sur les corps des morts. J’ai entendu une voix disant : « Oh, elle a ouvert les yeux ... elle n’est pas morte ». Il a essayé de me soulever, mais j’étais trop lourde. Des coups de feu retentissent et il s’enfui. Je suis restée là, faisant semblant d’être morte maintenant. Là, j’ai vu près de la porte un garçon de 13 ou 14 ans qui recherchait à s’évader. Un Béret rouge s’approcha de lui avec son arme dirigée ver lui. J’ai entendu le garçon crier : « Mon oncle, mon oncle ... tu vas me tuer.... Mon oncle, non, tu ne vas pas me tuer, n’est-ce pas ? » Mais il le tua ... le Béret rouge tira sur le garçon. C’était juste à côté de moi.... Oh mon Dieu, quand je vois ce garçon, je vois mes propres enfants.[52]
Une coiffeuse de 29 ans a raconté à Human Rights Watch avoir été battue et piétinée alors qu’elle tentait de s’enfuir du stade par l’entrée principale, et avoir été gravement brûlée lorsqu’elle est tombée sur une bombe lacrymogène avant de perdre connaissance :
Nous avons couru des stands vers la clôture séparant la pelouse des tribunes. Il y avait beaucoup de personnes poussées contre la clôture et j’ai été écrasée par la foule, puis deux personnes mortes sont tombées sur moi. Je me suis dirigée vers une des portes de la clôture et un soldat a commencé à me battre, mais je me suis forcée mon chemin dans la foule jusqu’à l’herbe. Un autre soldat m’a frappé au sol. Je me suis relevée et me dirigée vers la grande porte. Un autre soldat cria de m’arrêter. Il me frappa avec sa ceinture. Je suis tombée, puis d’autres sont tombés sur moi. Ils tiraient sur nous des gaz lacrymogènes et de balles. Je suis tombée sur une bombe lacrymogène et me retrouvait maintenant sous les pieds des gens. Je suis restée au sol. Quand les choses se sont calmées un peu, un soldat s’approcha pour voir si j’étais morte. Il piétina les bras avec ses bottes pour voir si j’allais bouger, mais je suis restée tranquille comme morte. Après un moment, j’ai relevé la tête et demanda à quelqu’un de m’aider. J’étais sous 10 morts empilés au-dessus de moi. Ils ont déplacé le corps pour me sortir, et j’ai vu que j’étais brûlée sur tout le corps et les bras, mon ventre et mes jambes. Ils m’ont enlevée sous le tas de cadavre pour me sortir du stade.[53]
Un grand nombre de victimes et de témoins interrogés par Human Rights Watch ont réussi à se cacher dans les toilettes, les vestiaires et les locaux techniques au plus fort des violences commises dans le stade. Lorsqu’ils sont sortis, parfois au bout de plusieurs heures, ils ont raconté avoir vu une grande quantité de corps, dont certains avaient été alignés sur le terrain central ou près de l’entrée du stade. Une femme d’affaires de 39 ans qui s’était cachée dans les vestiaires a décrit ce qu’elle a vu en sortant :
Quand j’ai vu les viols sur la pelouse, j’ai eu peur, alors j’ai couru dans l’escalier et puis j’ai sauté pour échapper à la poursuite des Bérets rouges. J’ai été blessée au pied pendant la chute. Un jeune homme m’a attrapée et m’a amenée aux vestiaires où il y avait 30 autres personnes. Nous avons fermé la porte parce que les Bérets rouges allaient venir. D’autres demandèrent à entrer, mais nous ne pouvions pas, si nous avions ouvert, nous serions tous morts. Nous avons donc fermé la porte. Quelques minutes plus tard, ils ont ouvert le feu ... les gens ont continué à demander de les laisser entrer. Ils avaient tué tous ceux qui étaient dehors. Plus tard, quand il était sûr de sortir, nous avons vu beaucoup de corps.[54]
Une enseignante d’une cinquantaine d’années, qui s’était cachée dans un autre vestiaire ou salle du stade, a raconté la vision cauchemardesque du stade presque abandonné :
Quand j’ai quitté les vestiaires, c’était la désolation. Il y avait du sang partout, des chaussures perdues, des lunettes, des vêtements dispersés autour de la pelouse. Ça m’a frappée. J’étais dévastée quand j’ai vu la chemise d’un garçon toute couverte de sang. Je me suis inclinée pour ramasser une poignée de terre du stade que je mis dans mon sac. Je l’avais fait deux fois, parce que je voulais prendre avec moi quelque chose de cette journée. J’ai continué la marche et j’ai vu le premier cadavre d’une très grosse femme couchée sur le ventre. Les militaires, ou peut-être les civils qu’ils avaient forcé, n’avaient pas pu déplacer ce corps pour le mettre dans alignement des autres cadavres. J’ai continué à marcher et aperçu une longue lignée de cadavres. Je me suis dit, je dois les compter, et je l’avais fait. J’en ai compté 40 sur cette ligne, sur la pelouse du stade, je les ai comptés tous. Ils avaient été déposés là, alignés l’un à côté de l’autre. D’autres étaient éparpillés autour du stade en attendent d’être ramassés, et beaucoup plus encore en dehors de la pelouse, mais il y avait 40 dans cette ligne, j’en suis sûr. [55]
Poursuite des participants au rassemblement par les forces de sécurité à l’extérieur du stade
Les meurtres et autres abus n’ont pas uniquement eu lieu dans l’enceinte du Stade du 28 septembre. Human Rights Watch a pu recenser de nombreux cas de meurtres, violences physiques et viols commis à l’extérieur du stade principal.
Le stade principal se situe à l’intérieur d’un grand complexe entouré de murs très hauts ; il possède un petit nombre d’issues fermées par des portes métalliques. À l’intérieur du complexe sportif, à proximité de l’entrée principale, se trouvent des toilettes et des douches ; juste en dessous des tribunes couvertes se situent plusieurs terrains de basketball et de volleyball, et un second stade « annexe », plus petit, se trouve un peu plus loin. Un grand mur sépare la zone du complexe sportif du terrain de l’université attenante de Gamal Abdel Nasser. Le jour de l’attaque, des travaux étaient en cours entre le stade principal et le stade annexe, raison pour laquelle le sol était jonché de trous. De l’autre côté du stade principal, un autre mur très haut sépare le complexe sportif du terrain appartenant au club privé Marocana et de celui de Pharma-Guinée, une entreprise d’État qui importe des produits pharmaceutiques.
Alors que les manifestants pris de panique tentaient de s’échapper du stade principal, ils ont trouvé le complexe sportif entièrement occupé par les forces de sécurité et des hommes en civil armés de bâtons et de couteaux. La plupart des issues du complexe étaient bloquées et plusieurs personnes ont essuyé des coups de feu et des coups de couteau en essayant de s’enfuir. Un étudiant diplômé de 24 ans a raconté qu’il a esquivé de justesse un coup de couteau alors qu’il tentait de fuir le stade :
Il y avait trois petites portes d’un côté du stade par où les gens essayaient de s’échapper. Comme je cherchais où fuir, j’ai vu quelques soldats entrer par ces petites portes et avaient commencé à tirer sur les gens de là-bas. Puis j’ai vu des hommes en civil armés de couteaux s’attaquer aux personnes comme si les militaires et ces gars-là travaillaient ensemble. Quand les gens se bousculaient vers ces portes, les civils et militaires [environ 10 au total] les poignardaient alors qu’ils tentaient de passer. J’en ai vu environ cinq personnes blessées de cette façon, dont le garçon avec qui je tentais de m’enfuir. Comme nous avancions, le gars qui était habillé en civil l’a poignardé à l’épaule. Il est tombé et j’ai continué. Je les ai entendus parler dans un mauvais français comme ils agissaient comme ça ... « Qui vous a dit de venir ici ? Nous allons vous tuer ».[56]
De nombreuses personnes ont tenté de s’enfuir en grimpant jusqu’en haut des tribunes couvertes, puis en sautant d’une hauteur estimée entre 10 et 15 mètres. Selon des témoins, plusieurs personnes sont décédées à la suite de blessures dues à leurs chutes, ou parce que d’autres personnes leur sont tombées dessus. D’autres encore ont été tuées par balle alors qu’elles avaient survécu à leur chute. Un commerçant de 41 ans a expliqué à Human Rights Watch qu’il avait été obligé de sauter, se blessant à la jambe au passage, et qu’il avait vu 38 corps à l’extérieur du stade, en dessous des tribunes couvertes :
L’armée a fermé toutes les issues. J’ai couru jusqu’à la tribune couverte. Quand je suis arrivé au sommet, je me suis retourné, ils tiraient en direction de la pelouse et aussi vers les tribunes couvertes. Je n’avais pas d’autre choix que de sauter à une hauteur de 30 mètres vers le bas [sic, une estimation de 10-15 mètres]. Il y avait beaucoup de gens faisaient des sauts. Quelqu’un avait atterri près de moi et j’ai entendu sa cheville se casser. Lorsque j’ai touché le sol, j’ai perdu mon souffle et ne pouvait plus bouger. Il y avait des soldats non loin de moi, et ils tiraient [sur nous]. Une des balles a traversé mon pantalon. Je pouvais le sentir sur ma jambe, mais elle n’a pas traversée ma peau. Il y avait tellement de gens autour, et je respirais à peine à cause de la chute.
Un Béret rouge est venu vers moi et m’a donné un coup de pied à la tête. Il m’a pris mon argent, mon téléphone cellulaire, tout. Il a ensuite pointé un couteau sur la tête sans me couper, puis il est parti. Je me suis couché là-bas, incapable de bouger, et j’ai compté les cadavres autour de moi. Il y avait 38. Les soldats ont continué sur les cadavres en le dépouillant de leurs biens. J’étais couché avec des cadavres ... 38 cadavres tout autour de l’endroit où j’ai sauté des tribunes couvertes. Je les ai comptés pendant que j’étais allongé.[57]
Un autre témoin, une coiffeuse de 23 ans, a vu une de ses amies se faire tuer d’une balle juste à côté d’elle alors qu’elles tentaient de s’enfuir de la zone située derrière les tribunes couvertes, avant de se cacher et de voir plusieurs autres personnes se faire tuer au même endroit :
En courant derrière les tribunes couvertes, à l’extérieur du stade, avec deux de mes amis, l’un a reçu une balle dans la poitrine. Elle est tombée et cria : « Aidez-moi ! » Mais il n’y avait rien à faire. Je ne vois pas qui a tiré sur lui, je pense qu’ils étaient derrière nous. C’était le chaos, il y avait tant de personnes qui couraient.... J’ai vu la clinique pour les joueurs de football, juste sous les tribunes couvertes, et nous nous sommes cachés là pour une courte période de temps. Les gens couraient dans tous les sens, et j’ai vu beaucoup de personnes fusillées là. Je ne pouvais même pas compter.[58]
Des actes de violence similaires ont eu lieu vers l’entrée du stade, dans la zone appelée l’ « esplanade », une allée située entre l’entrée principale de la zone du complexe sportif et l’entrée principale du stade. La coiffeuse de 23 ans qui a livré le témoignage ci-dessus a confié à Human Rights Watch qu’elle avait vu une autre amie se faire tuer alors qu’elles couraient ver l’entrée principale, et qu’elle-même avait reçu un coup de couteau de la part d’un soldat de la Garde présidentielle :
Enfin, mon ami et moi avons couru vers l’entrée principale, celle qui mène sur la route en face du stade. En courant avec certaines personnes, mon ami a été abattu. La balle a traversé son cou, et il tomba à terre, le sang coulait à travers sa chemise, et il gisait là, mort. J’ai continué ma course et que je suis arrivée à proximité de l’entrée principale, un Béret rouge m’a renversée au sol, puis s’est jeté sur moi en faisant des hauts et des bas sur mon ventre. Je ne pouvais pas parler, la douleur était si grande, et il ne cessait de rebondir. Puis un autre Béret rouge est venu et m’a poignardée dans le bras avec un couteau et m’a frappée au visage. Ils ont juste continué à me battre.[59]
Autour des terrains de basketball et de volleyball et du petit stade annexe, une foule épaisse de sympathisants de l’opposition s’est retrouvée prise au piège contre les murs séparant le complexe sportif de la zone de l’université attenante. Un groupe de Bérets rouges et de gendarmes a poursuivi les manifestants, tirant sur ceux qui tentaient de s’enfuir en grimpant aux murs. Un commerçant de 32 ans a raconté à Human Rights Watch que cinq personnes sur les huit qui essayaient de s’enfuir avec lui ont été tuées, et que d’autres ont reçu des coups de baïonnette mortels alors qu’elles tentaient de grimper aux murs d’enceinte :
J’ai décidé d’essayer de sortir du stade. Plus loin, l’une des portes était ouverte mais il y avait tellement de gens qui essayaient de s’enfuir, j’ai décidé de franchir la porte fermée.... J’ai couru vers le mur d’enceinte. Près du terrain de basket, un groupe de Bérets rouges et des gendarmes de l’unité de Tiégboro nous pourchassent. Ils ont tiré sur le groupe de huit d’entre nous, et seulement trois ont pu s’en tirer vivant. Cinq d’entre nous ont été tués, abattus près du mur en face de l’université. Nous ne pouvions pas aller sur place, nous sommes donc revenus en courant au vieux mur près de la route Donka. Un groupe de Bérets rouges nous y attendait, deux camions. Ils étaient armés de baïonnettes. J’ai vu un Béret rouge tuer trois personnes devant nous [avec une baïonnette], donc je voulais retourner en arrière. Mais mon ami m’a dit : « Nous sommes nombreux, nous allons essayer de passer », et c’est ainsi que nous nous sommes échappés.[60]
Un propriétaire d’usine de 47 ans a décrit à Human Rights Watch comment il a réussi à s’échapper rapidement du stade principal et s’est retrouvé coincé dans la zone du stade annexe, où il a pu voir la Garde présidentielle poursuivre son massacre :
Toumba [le lieutenant Abubakar « Toumba » Diakité] a pointé son fusil dans notre direction et a tiré sur nous, c’est alors que j’ai compris qu’ils étaient venus pour tuer.... En dehors du stade principal, les Bérets rouges nous pourchassaient. Nous avons couru vers la petite annexe du stade. Il y avait des personnes abattues partout. Il y avait du sang partout sur le sol. Près du stade annexe, il y avait quelques trous pour la construction. J’ai sauté. Mais il y avait un mur bloquant notre chemin près de l’université, alors nous étions coincés. Les personnes qui essayaient de grimper sur les toits des maisons pour s’enfuir sont écrasées à mort. Avec de l’aide, j’ai finalement réussi à escalader le grand mur. Mais quand j’ai regardé derrière moi, les gendarmes battaient toujours les gens.[61]
Un autre témoin, un commerçant de 27 ans, a raconté à Human Rights Watch qu’il avait pu voir un grand nombre de corps dans la même zone :
Il y avait beaucoup de corps à la petite annexe du stade, et ils continuaient à tirer sur des gens là-bas. Il y avait aussi par terre des fils électriques qui électrocutaient les gens.[62]
Un témoin, une marchande ambulante de 30 ans, a confié avoir été dupée par quelques soldats de la Garde présidentielle qui avaient assuré à un groupe de plusieurs personnes pouvoir les aider à s’enfuir, puis avaient ouvert le feu sur elles lorsqu’elles s’étaient approchées :
En courant vers l’entrée principale, j’ai vu les Bérets rouges tirer sur les câbles de haute tension. Ils sont tombés et nous ne pouvions plus passer par cette porte, alors nous sommes sortis par l’annexe du stade. Je courais avec un groupe d’environ 25 à 30 personnes. Lorsque nous sommes arrivés à l’annexe, les Bérets rouges ont encerclé et ont commencé à nous frapper avec des morceaux de bois. Certains avaient des clous en eux. Je me suis enfuie en courant, mais à d’environ 50 mètres, un autre me renversa avec un coup de pied dans mes pieds. Je me lève à nouveau en courant vers le terrain de volleyball. Quand je suis arrivée, j’ai rejoint un grand groupe d’environ 200 personnes, tous à la recherche du meilleur endroit pour s’échapper. A quelques mètres se trouvait un groupe de Bérets rouges qui ont dit de courir vers eux.... Ils ont crié : « Venez, venez ... ici, ici », en montrant une petite porte près du terrain de volleyball qui mène à l’université. Quand nous sommes arrivés à environ 10 mètres, ils ont pris position et ont ouvert le feu sur nous. Ceux qui étaient devant moi ont commencé à tomber blessés ou morts. Ils ont tiré et tiré sur nous.[63]
Une étudiante de 19 ans ayant reçu des coups de la part des forces de sécurité avant de pouvoir se cacher dans une zone en travaux située derrière le stade s’est confiée à Human Rights Watch :
Alors que j’étais assise là, pas plus de trois mètres, je les ai vus tirer dans la tête d’un vieil homme habillé comme un imam alors qu’il priait. Le vieil homme était en train de prier, parce que dans la foi musulmane, si vous allez mourir, il faut prier avant de mourir. Il était en train de prier et un Béret rouge s’approcha de lui et tira dans la tête avec un pistolet. A proximité, il y avait un autre homme qui voulait prier. Il s’est mis à genoux. Un de ceux portaient des gris-gris [amulettes] lui a dit : « Ne prie pas encore là-bas ». Il s’est placé derrière lui et lui a tranché la gorge.[64]
À l’extérieur du complexe sportif, le massacre a continué. Selon des témoins, un chauffeur de taxi de 28 ans issu du quartier de Matam, Karim Bangura, se trouvait à l’intérieur du stade quand les tirs ont commencé. Celui-ci a réussi à sortir du complexe sportif et a essayé d’utiliser son taxi garé à l’extérieur pour aider les blessés. Des Bérets rouges se sont approchés de lui et lui ont demandé les clés du taxi. Lorsqu’il a refusé de donner les clés, les Bérets rouges l’ont tué et ont pris son taxi, abandonnant son corps sur place.[65]
Plusieurs victimes et témoins ont raconté que quelques gendarmes ont essayé d’empêcher la Garde présidentielle de commettre ces violences. Dans certains cas, ces derniers ont pu sauver des hommes et des femmes d’une attaque imminente et les ont surveillés jusqu’à ce qu’ils puissent partir en toute sécurité. Une couturière de 29 ans aidée par l’un de ces gendarmes a expliqué à Human Rights Watch comment les choses se sont passées :
Après avoir échappé vers l’aire de stationnement, deux soldats m’ont sautée dessus et ont commencé à déchirer mes vêtements, tandis que d’autres qui n’étaient pas en uniforme avaient un bâton comme s’ils voulaient me violer avec. Comme ils ont eu du mal à me contenir, un gendarme en tenue de camouflage avec un béret vert leur cria dessus : « Laissez cette fille ! Ce n’est pas comme cela.... Vous avez aussi des mères et des pères.... Vous ne devriez pas faire ça ! » Mais les autres lui ont dit de s’en aller et les laisser. Il a insisté et, finalement, il m’a emmenée avec lui et m’a dit de me cacher dans un lieu près du terrain de basket. Je me cachais avec environ 10 autres. Tout en nous cachant, nous avons vu d’autres Bérets rouges poignarder et de tuer deux hommes. Le gendarme leur cria d’arrêter de faire de telles choses, et veillait sur nous jusqu’à ce que ce soit sûr de sortir.[66]
Une secrétaire de 27 ans a raconté comment elle et 50 autres personnes ont été sauvées par un autre gendarme :
Comme je tenais une amie qui avait été sérieusement battue, un gendarme est venu vers notre groupe d’environ 50 personnes et a dit : « Venez ... il y a une sortie ici ». Malheureusement, il n’avait pas vu les deux Bérets rouges derrière lui. L’un d’eux a commencé à nous frapper en me terrassant et à me donner des coups de crosse. Je me suis levée et le gendarme nous a aidés vers la sortie. Au moment où je quittais, d’autres Bérets rouges poignardaient les gens avec leurs baïonnettes alors qu’ils tentaient de s’enfuir par la porte.[67]
Plus de 1 400 manifestants ont été blessés pendant l’attaque du stade.[68] Outre un grand nombre de personnes blessées par balle, plusieurs autres ont reçu des coups de couteau, de baïonnette ou de machette ; des coups de crosse, de bâton ou de matraque, ou des coups de poing, des claques ou des coups de pieds de la part des forces de sécurité alors qu’elles essayaient de s’enfuir. De nombreux autres manifestants se sont retrouvés avec des fractures et de graves coupures après avoir été piétinés par la foule paniquée, avoir sauté du haut des tribunes du stade ou avoir tenté d’escalader les murs et les barrières. De nombreuses victimes ont montré à Human Rights Watch les marques laissées par leurs blessures, y compris des cicatrices de blessures par balle, des marques de coups de couteau et de machette, ainsi que des ecchymoses. Trois semaines après les événements, plusieurs des victimes des violences du stade interrogées par Human Rights Watch continuaient de boiter ou ne pouvaient se déplacer sans l’aide d’une canne ou d’une béquille.
Le nombre important de blessés a été annoncé par plusieurs sources différentes. L’hôpital Donka de Conakry a admis à lui seul plus de 500 blessés graves, et de nombreuses autres personnes ont été soignées dans d’autres hôpitaux et petites cliniques à travers la ville.[69] Le 8 novembre dernier, le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (BCAH) a annoncé que le chiffre de 1 434 personnes blessées lors des violences de septembre avait été enregistré par une commission de crise mise en place juste après les événements.[70] Parmi ces blessés, 123 ont été hospitalisés et cinq ont succombé à leurs blessures pendant leur hospitalisation.[71] Nombre de blessés ont, dans un premier temps, eu trop peur d’éventuelles représailles de la part des forces de sécurité pour aller se faire soigner, l’armée ayant notamment été présente à l’hôpital l’après-midi du 28 septembre (voir le chapitre ci-dessous sur l’occupation militaire de l’hôpital Donka).
Pendant et après les violences du stade, les forces de sécurité ont également commis de nombreux vols d’objets appartenant aux manifestants, y compris à ceux qui avaient été gravement blessés. Plusieurs dizaines de témoins ont raconté à Human Rights Watch avoir été volés alors qu’ils étaient étendus au sol, blessés, ou alors qu’ils tentaient de s’enfuir du stade. Certains ont raconté que leurs poches ont été fouillées, alors que d’autres ont dû donner leur téléphone, leur argent, leurs bijoux, leur appareil photo, leurs chaussures ou encore leurs papiers d’identité sous la menace d’une arme. D’autres témoins ont affirmé avoir vu des soldats dépouiller de leurs vêtements et de leurs objets les personnes tuées lors des violences. Ces actes étaient souvent accompagnés de violence physique.
Un ouvrier de 47 ans a raconté à Human Rights Watch comment, après avoir réussi à s’échapper de l’enceinte du stade, il a été dépouillé de tous ses biens par un policier :
Un policier m’a arrêtée et m’a demandé de vider mes poches. Il a pris mon téléphone et le porte-monnaie. Il me caressa le bas et en même temps, un soldat a essayait de me frapper au visage avec un bâton.[72]
Un gérant de magasin de 38 ans a confié à Human Rights Watch avoir été frappé puis dépouillé de son argent et de son téléphone :
A la sortie près de l’université, j’ai trouvé beaucoup de gendarmes et Bérets rouges. L’un d’eux m’a frappé sur la tête avec son fusil et m’a renversé. Puis j’ai pris un autre coup de crosse à la main et sur le corps. Ils ont pris mes papiers, mon argent et mon téléphone cellulaire.[73]
Agression des chefs de l’opposition par la Garde présidentielle
Alors que les soldats de la Garde présidentielle s’en prenaient aux sympathisants de l’opposition sur le terrain central du stade principal, leurs commandants se sont mis à la recherche des principaux dirigeants de l’opposition qui étaient restés sur la tribune principale, avec de nombreux autres membres haut placés des partis. Un des gardes du corps de Cellou Dalein Diallo, un dirigeant de parti d’opposition, a raconté à Human Rights Watch avoir vu un groupe de soldats de la Garde présidentielle conduit par le lieutenant Abubakar « Toumba » Diakité et l’adjoint de Toumba, le second lieutenant Marcel Kuvugi, se diriger tout droit vers les chefs de l’opposition. Ce témoin a aussi vu avec le groupe deux autres membres de la Garde présidentielle qu’il a identifiés comme étant « Sankara » et « Careka », soldats qui selon lui travaillaient parfois comme chauffeurs pour Dadis Camara.[74]
Plusieurs des témoins interrogés par Human Rights Watch ont aperçu Toumba sur les lieux des violences. Certains d’entre eux l’ont même vu frapper des manifestants et parfois même tirer sur des personnes dans les tribunes couvertes. Toumba est un personnage connu en Guinée car il accompagne régulièrement Dadis Camara lors de ses apparitions publiques, qui pour la plupart sont photographiées et retransmises sur les chaînes de télévision publique. Plusieurs témoins ont affirmé que Toumba était facilement reconnaissable à la façon particulière dont il porte son béret rouge, bien enfoncé sur sa tête comme un bonnet de laine ordinaire. Une coiffeuse de 29 ans a raconté à Human Rights Watch qu’elle s’était retrouvée face à Toumba alors qu’il se dirigeait vers les tribunes, en tirant dans sa direction :
Les Bérets rouges étaient à l’intérieur [du stade] et ils montaient vers les tribunes. Nous avons essayé de descendre, mais nous avons vu Toumba venir vers nous. Quand mon frère a vu que Toumba a pointé son arme sur lui, il se laissa tombé en lâchant ma main. La balle tirée a alors atteint un jeune enfant derrière nous. C’est Toumba lui-même qui avait tiré sur l’enfant. Mon frère se relevait et on a escaladé la clôture [séparant les tribunes de la pelouse].[75]
Une femme d’affaires de 47 ans a décrit la façon dont elle a été frappée par Toumba peu après que ce dernier soit arrivé dans les tribunes couvertes :
Toumba lui-même m’a frappée. C’est arrivé dans la zone couverte, lorsque nous avons essayé de partir. Il est venu vers moi et dit : « Où est Dalein ?.... Nous allons le tuer aujourd’hui, où sont vos gens ? » Il m’a frappée sur le visage à plusieurs reprises avec sa main. Tout en me battant, il dit : « Qu’es-ce tu es venu faire ici, tu es vieille, pourquoi es-tu venu, hein ? » Je ne l’avais jamais rencontré auparavant, mais l’a reconnu à partir de la télévision. Personne ne l’arrêta. Tiégboro était là et vu ce qui se passait, mais il ne l’a pas empêché. Après cela, mon mari m’a emmenée hors du stade, nous avons quitté rapidement avant que nos leaders soient battus.[76]
Alors que les soldats de la Garde présidentielle accompagnant Toumba avançaient en direction des dirigeants de l’opposition, ces premiers et d’autres membres de la Garde présidentielle qui étaient restés sur le terrain central continuaient de tirer à l’aveugle sur la foule des manifestants pris au piège dans les tribunes. Une étudiante de 19 ans était assise dans les tribunes avec un petit nombre d’autres personnes à proximité de la tribune principale, lorsqu’un soldat de la Garde présidentielle a tiré sur le groupe d’assez près, tuant deux de ses amies, âgées toutes deux de 18 ans, et la blessant :
J’étais là avec mes deux meilleures amies d’école, et soudain, quelqu’un avait crié : « Les soldats sont arrivés ! » Les soldats sont montés dans les stands. J’ai vu trois Bérets rouges juste en face de moi. J’étais entre mes deux amies et les Bérets rouges ont ouvert le feu et touché mes amies à côté de moi. Ils ont gravi les escaliers et ils ont tiré deux coups de feu sur l’une de mes amis et un coup sur l’autre. Moi aussi j’ai été blessée aux jambes [le témoin a montré à Human Rights Watch deux blessures par balles dans la partie inférieure de ses jambes]. Il y avait peu de distance entre eux et nous. Quand ils ont tiré ils étaient peut-être à deux ou trois mètres. Ils m’ont entourée et ils m’ont donnée de coups de pied. Ils étaient une vingtaine maintenant. Ils m’ont battue et je suis tombée, et ils pensaient que j’étais morte. Puis l’un d’eux a uriné sur moi, et j’ai fait semblant d’être morte pour ne pas qu’on me tue.... Mes deux amies ont été tuées, je devais appeler et dire à leurs parents les nouvelles.[77]
Une dirigeante de l’opposition, fervente défenseuse de la cause des femmes, était présente sur l’estrade avec les autres chefs de parti et a raconté à Human Rights Watch l’attaque dont le groupe a été victime :
Toumba menait les militaires dans les tribunes vers les leaders, C’est lui-même qui avait frappé [le leader de l’opposition] Cellou Diallo. Toumba était coiffé d’un béret rouge et avait accroché des fétiches à sa tête, et il était en uniforme militaire. Toumba était entré dans les stands avec environ 50 des Bérets rouges. Il était parti immédiatement vers Cellou Diallo et l’a frappé à la tête avec son fusil, puis le frappa encore sur les côtes. Cellou Diallo est tombé, et j’ai pensé qu’il était mort. Lorsque Toumba a vu Cellou tomber, je crois que Toumba avait également pensé qu’il l’avait tué. Lui et d’autres commencèrent à frapper François Fall. J’ai crié : « Ils ont tué les leaders ! » Un Béret rouge avait brandit son arme devant moi et m’a frappé à la tête. Puis, d’autres me frappaient dans les reins et la jambe. Puis un autre Béret rouge m’avait poignardée à la main et à la poitrine. Un seul m’avait poignardée le reste me frappaient.[78]
Mamadou Mouctar Diallo, un jeune chef de l’opposition également présent sur le podium, a décrit en des termes similaires l’offensive de Toumba à Human Rights Watch :
Nous sommes restés sur le podium. Les militaires venaient vers nous. Toumba a était devant [dirigeant les Bérets rouges] et il était avec Marcel Kuvugi, son adjoint, qui a joué un grand rôle. Il y avait beaucoup de Bérets rouges partout, mais le groupe qui était venu vers nous a était plus que 20. Ils criaient : « Voilà les leaders ! » Ils sont venus en courant vers nous, Toumba à leur tête. Il a dit : « Venez à nous ! » Nous sommes allés vers eux. Ils disaient des choses terribles, qu’ils allaient nous tuer, qu’ils nous mangerons et que nous étions des salauds, et ils nous frappaient avec leurs fusils et à coups de pied. Cellou Diallo a été le dernier à quitter le podium, et il a été battu jusqu’à ce qu’il arrive sur la pelouse. Nous avons pensé qu’il était mort. Nous qui étions les trois autres dirigeants de l’opposition, nous nous sommes tenus les uns les autres [pour nous protéger].[79]
Plusieurs témoins ont également reconnu le capitaine de gendarmerie Moussa Tiégboro Camara à proximité du lieu où ont été frappés les chefs de l’opposition. L’un des dirigeants des partis d’opposition a affirmé à Human Rights Watch avoir vu Tiégboro sur le terrain central entrer et montrer du doigt les dirigeants de partis présents dans les tribunes couvertes quelques instants à peine avant l’arrivée de la Garde présidentielle au niveau du podium, où les soldats ont commencé à frapper les chefs de parti.[80]
En plus d’avoir infligé des coups à ces derniers, la Garde présidentielle s’en est spécifiquement prise à certains membres de la famille des dirigeants politiques qui se trouvaient à proximité de la tribune principale. Une proche de Sidya Touré, le dirigeant de l’UFR, elle-même activiste politique, a confié à Human Rights Watch avoir été battue et fouettée par des soldats de la Garde présidentielle jusqu’à quasiment perdre connaissance :
Comme les Bérets rouges montaient dans les gradins, ils m’ont reconnue comme étant un parent de Sidya. Quatre des Bérets rouges se sont jetés sur moi et je suis tombée. Un policier guinéen que je reconnu, avait pointé son arme sur moi en me disant que je vais bientôt mourir. Les Bérets rouges me retournèrent sur le ventre, et commencèrent à me battre avec un fouet plusieurs fois. Dès que l’on m’a reconnue comme étant un parent de Sidya, c’était fini, je n’ai plus une chance. Ils ont continué juste à me frapper jusqu’à ce que je perde connaissance pour des courtes durées de temps.[81]
Une autre proche de Sidya Touré a raconté à Human Rights Watch les brutalités comparables commises sur la tribune principale :
Un Béret rouge m’a saisie et m’a frappée. Il m’a fait tomber et m’a frappée au visage. Et puis, il m’a alors relevée, et un Béret rouge m’a reconnue en disant que j’étais la mère de l’un des responsables de l’UFR [un parti de l’opposition]. Ils ont commencé à me frapper. J’étouffais, je ne pouvais plus respirer après avoir reçu autant de coups de pieds.[82]
Le seul dirigeant de l’opposition qui n’était pas présent sur la tribune principale aux côtés des autres chefs politiques au moment des violences était Jean-Marie Doré, qui est arrivé en retard au stade et n’a pas pu entrer à l’intérieur tant la foule était dense. Il a néanmoins assisté à l’arrivée de la Garde présidentielle et à la fusillade qui a éclaté à l’intérieur du stade, puis a été attaqué par un groupe de cinq soldats de la Garde présidentielle juste devant l’entrée principale :
Quand je suis arrivé, il était impossible pour moi de monter sur le podium officiel et leur donner mon message à cause de la foule. C’est de là que nous avons vu l’arrivée des Bérets rouges. C’était comme dans un de ces films de Clint Eastwood, comme Iwo Jima, où ils tirent un peu partout. Puis, cinq Bérets rouges en tenue de camouflage sont venus vers moi et commençaient à me frapper. Parmi les cinq, deux étaient d’anciens combattants de l’ULIMO [le Mouvement uni de libération du Libéria pour la démocratie].[83] Je sais qu’ils ont été de l’ULIMO car ils ont dit qu’ils me recherchaient depuis, parce que je m’opposais eux au Libéria. Ils portaient des gris-gris autour du cou. Ils étaient sur la drogue et puaient l’alcool. Ils ont exigé mon téléphone cellulaire, l’argent, et ma veste. Puis ils m’ont frappé sur la tête, les mains et les épaules. Les deux ont commencé à discuter dans les deux sens comment ils doivent me tuer et l’un d’eux dit : « Il faut lui tirer dessus », et l’autre dit : « Non, nous allons couper sa gorge ». Ils me parlaient en français, mais c’était du mauvais français. Ce qui a sauvé moi, c’est que, à ce moment, le gendarme Tiégboro est arrivé. Ils s’apprêtaient à me tuer, ceux de l’ULIMO, mais j’ai été sauvé par Tiégboro, qui leur a dit : « Laissez M. Doré ».[84]
Après avoir fait tabasser les chefs de parti de l’opposition, messieurs Touré, Mouctar Diallo et Fall, Toumba les a fait sortir du stade et monter dans sa voiture. Doré, qui était resté à l’extérieur du stade, a été emmené par Tiégboro tout en étant frappé par plusieurs membres de la Garde présidentielle. On l’a ensuite fait monter dans un autre véhicule garé près de celui où se trouvaient les autres chefs de parti.[85] Doré et Mouctar Diallo ont raconté que Marcel Kuvugi, l’adjoint de Toumba, a frappé Sidya Touré, lequel était assis dans la voiture de Toumba et déjà blessé, avec un bâton et l’a blessé à l’œil. Kuvugi s’est adressé aux chefs de parti en criant, les traitant de « fils de pute » et promettant qu’il allait tous les tuer.[86]
Toumba et Tiégboro ont ensuite conduit les chefs de parti d’opposition blessés à la clinique Ambroise Paré.[87] Lorsqu’ils sont arrivés, Kuvugi, qui s’était rendu à la clinique de son côté, a menacé de tuer les dirigeants politiques « si un de ces chiens posait un pied au sol ». Il a également menacé Tiégboro, lui disant qu’il ferait sauter la clinique avec des grenades si les dirigeants de l’opposition étaient autorisés à entrer.[88] Toumba et Tiégboro ont alors emmené les chefs de parti au commissariat central de gendarmerie où Kuvugi les a suivis et a incité les gendarmes à « tabasser ces bâtards ». Ensuite, Tiégboro a emmené les dirigeants politiques à l’intérieur et a appelé Dadis Camara pour l’informer du lieu de détention de ses opposants.[89]
Quelques heures plus tard, après leur avoir fait administrer les premiers soins, Tiégboro a annoncé aux chefs de parti que Dadis Camara avait donné l’ordre de les transférer à la clinique Pasteur pour qu’ils soient soignés correctement.[90] Cellou Dalein Diallo, qui était plus gravement blessé que les autres, a été transféré à la clinique Pasteur depuis le camp d’Almamy Samory Touré, où il avait été emmené après les violences du stade.[91] Sous escorte armée, les quatre chefs de l’opposition blessés ont été emmenés à la clinique Pasteur. À 23h00, une délégation de représentants du gouvernement, parmi lesquels se trouvaient le Premier ministre, le ministre des Affaires religieuses et des chefs religieux, comme l’imam de la grande mosquée Fayçal et l’évêque Gomez, est entrée dans la clinique. Les représentants du régime ont présenté leurs excuses, mais lorsque l’un des chefs de l’opposition a commencé à parler des crimes commis au stade, Tiégboro, qui était aussi présent, s’est mis en colère et a affirmé que si les forces de sécurité avaient commis des crimes, les dirigeants de l’opposition étaient tout aussi coupables qu’elles. Les chefs de parti ont ensuite été informés que Dadis Camara avait donné l’ordre de les laisser rentrer chez eux.[92]
