Philippe Van Damme n'est pas tendre avec le projet de budget du budget de la santé, la Guinée serait "hors norme"
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- Catégorie : Actualités
- Mis à jour le mardi 1 juillet 2014 12:34
- Publié le dimanche 29 juin 2014 17:27
- Écrit par Focus
Tout comme le président Alpha Condé, le chef de la délégation de l'Union européenne en Guinée n'a pas été tendre avec le système sanitaire de la Guinée. Mardi dernier, à Conakry, à l'occasion des états généraux de la Santé, Philippe Van Damme a dressé un diagnostic peu reluisant du secteur de santé en Guinée. Pour lui, "avec les +/-3% actuels du budget dont bénéficie le secteur de la santé aujourd’hui, la Guinée est tout à fait hors norme, loin derrière les autres pays de la sous-région, qui n’ont pas nécessairement plus de moyens". MEDIAGUINEE vous propose l'intégralité de son discours...
"Excellence Monsieur le Président de la République, Chef de l’Etat,
Monsieur le Ministre de la Santé,
Mesdames, Messieurs les membres du gouvernement,
Honorables députés,
Monsieur le Représentant de l'OMS,
Monsieur le Représentant d'UNICEF,
Mesdames, Messieurs les représentants du Corps diplomatique et des organisations internationales,
Mesdames, Messieurs les hauts cadres de la fonction publique,
Mesdames, Messieurs les représentants du personnel de santé
Mesdames, Messieurs,
Avant tout, j’aimerais vous remercier de m’avoir fait l’honneur de m’inviter à intervenir à l’occasion de cette cérémonie d’ouverture des Etats Généraux de la Santé.
Ces Etats Généraux sont l’aboutissement d’un long processus. Il est important, à ce stade et en vue de la finalisation de la nouvelle Politique Nationale de la Santé, de se poser les bonnes questions et de chercher les bonnes réponses.
En effet, comme le signalait Dr. Ayoya, le système de santé guinéen, un modèle pour la sous-région il y a 15-20 ans, est en souffrance aujourd’hui. La récurrence d’épidémies, que ce soit le choléra, la méningite, la maladie du charbon, la rougeole… en sont l’externalisation symptomatiques. Les difficultés que la Direction Nationale de la Prévention et Lutte contre la Maladie a rencontré pour maîtriser l’épidémie de la fièvre hémorragique Ebola, en sont une autre illustration malheureuse, et ceci, je tiens à le souligner, et ceci malgré les efforts exceptionnels du Dr Keita et de son équipe, du dévouement du personnel de santé, de la Croix rouge et du Croissant rouge, de Médecins sans frontières, de l’OMS – que je tiens à remercier tous ici publiquement.
Les grandes lignes du diagnostic du secteur de la santé sont connues et seront approfondies au courant des prochains jours, je ne rentre pas dans le détail maintenant. Je voudrais simplement rappeler quatre pistes de réflexion que le « partenariat international pour la santé », IHP+, nous invite à explorer. Elles se regroupent autour de 4 axes, l’axe du financement de la santé, l’axe de la restauration du système de santé, l’axe des équipements et fournitures, et l’axe du personnel de santé.
- L’axe du financement d’abord. Le partenariat international pour la santé demande d’assurer un "financement juste et durable des systèmes de santé" en Guinée.
a) Le nerf de la guerre c’est l’argent. Avec les +/-3% actuels du budget dont bénéficie le secteur de la santé aujourd’hui, la Guinée est tout à fait hors norme, loin derrière les autres pays de la sous-région, qui n’ont pas nécessairement plus de moyens. Pour renforcer le système de santé, il faudra augmenter progressivement le budget alloué à la santé, avec un calendrier progressif et vérifiable.
b) Mais cela présuppose aussi, l’un ne peut aller sans l’autre, une recherche d’une plus grande efficacité dans la gestion des fonds alloués, et la mise en place de procédures strictes de suivi et de contrôle de l’usage fait de ces fonds. Pas de délégation sans responsabilité ! Les partenaires techniques et financiers aussi, restent trop souvent cantonnés dans des programmes spécifiques, ciblant une maladie, un département, sans approche holistique. Pour exploiter des économies d’échelle, il faudra décloisonner les appuis, éviter les duplications et rationaliser l’utilisation des ressources humaines et financières. Comme signalé lors du premier jour des Etats Généraux, il faut que les directions et les programmes apprennent à retravailler ensemble ;
c) Cela impliquera à son tour une réflexion plus systémique sur les politiques de recouvrement et de tarification des soins de santé. Je suis économiste, et en économie, on nous apprend que rien n’est gratuit. Tout service offert doit, à un certain moment, être payé quelque part par quelqu’un. Pour le bon fonctionnement du système de santé, il faut clarifier, en toute transparence, qui paie quoi, quand, et à travers quel mécanisme, sans créer des distorsions et des incitations à l’abus, au détournement ou à la corruption dans le système et tout en préservant l’équité dans l’accès aux soins de santé;
d) Cela implique enfin la règlementation de pratiques médicales privées dans les structures publiques, et de repenser les initiatives de partenariats public-privé dans la santé, par exemple avec le secteur minier et avec les centres de santé et hôpitaux privés ou à vocation sociale.
Dans ce cadre aussi il faudra bien préparer l’introduction graduelle d’un système d’assurance maladie obligatoire, retenu comme un des axes stratégiques du financement de la santé. Ce système doit être cohérent avec la réforme de l’Etat et de la Fonction Publique et doit répondre à des préalables très précis qu’il ne faudra pas minimiser si on veut avoir une quelconque chance de réussite. C’est un processus à long terme et il présente des embûches qu’il est prudent d’anticiper.
- De deuxième axe proposé par le « partenariat international pour la santé » IHP+ est d’"exploiter et utiliser les systèmes de santé existants". Comme je disais tout à l’heure, pendant les années quatre-vingt-dix, la Guinée était cité en exemple dans l’application de l’initiative de Bamako, qui définissait des normes précises en matière d’élaboration d’une carte sanitaire viable. Il faudra restaurer la pyramide des soins de santé, et assurer une mise en œuvre correcte du code des collectivités et de la lettre de politique nationale de décentralisation et de développement local. Comme cela a été soulevé hier, il faut donner de la crédibilité à la mise en œuvre de la décentralisation et de la déconcentration. Cela implique notamment de repenser le rôle de pilotage du Ministère de la santé et une distribution plus équilibrée des enveloppes budgétaires (et des ressources humaines – nous y reviendrons) aux structures déconcentrées et décentralisées.
- Troisièmement, l’IHP+ demande de "veiller à ce que les systèmes de santé nationaux disposent de suffisamment de matériel, fournitures et médicaments pour travailler". En Guinée, il est urgent d’assainir la gestion du médicament. Cela va de la bonne gouvernance et de la correcte application de la règlementation pharmaceutique, au contrôle de qualité et de l'agrément, et à la lutte contre les médicaments illicites. Mais il s’agit aussi de renforcer le rôle de la Pharmacie Centrale de Guinée, la PCG, dans sa fonction publique d’approvisionnement de médicaments au secteur public. Le rétablissement de la confiance dans la PCG passe cependant par la mise en place de mécanismes qui garantissent la transparence et la rigueur dans la gestion. Beaucoup de chemin a été parcouru ces dernières années, mais l’Etat doit poursuivre résolument l’assainissement de la PCG et s’atteler à renforcer ses capacités et ses moyens. En même temps, l’Etat doit rester cohérent, et ne plus autoriser des achats publics de médicaments en dehors des procédures de contrôle et de transparence garanties par la Pharmacie Centrale.
- Et enfin, si l’argent est le nerf de la guerre et les structures du système de santé la charpente de la réforme, ce sont les hommes et les femmes qui devront porter la réforme, l’incarner. Le partenariat international pour la santé appelle donc à "veiller à ce que les systèmes de santé nationaux disposent de suffisamment de soignants qualifiés, que ceux-ci soient correctement répartis et aient la motivation et compétences nécessaires". Il faudra revaloriser le personnel de santé, en cohérence avec la réforme de l'Etat, revoir les grilles salariales et trouver des mécanismes incitatifs pour encourager le personnel à se déployer effectivement à l’intérieur du pays, et augmenter et renforcer la formation du personnel d'appui, les sages-femmes, les agents de santé et les infirmiers, qui sont en sous-effectifs. Mais en même temps il faudra aussi leur demander des comptes, mettre en place des mécanismes de suivi basés sur la performance afin d’assurer la qualité des soins et entrer ainsi dans un cercle vertueux d’amélioration des soins, d’augmentation de la demande de soins et de disponibilité de payer pour des soins améliorés.
Excellence Monsieur le Président de la République,
Le diagnostic est connu, les questions posées. Reste aux Etats Généraux de trouver les bonnes réponses.
Vous le savez, Excellence, les partenaires ne peuvent pas parer au sous-financement du secteur de la santé, ils ne peuvent pas remettre en route seuls les fonctions vitales de la santé comme la couverture vaccinale ou le suivi de la santé de la mère et de l’enfant, ils ne peuvent pas restaurer seuls l’approvisionnement en médicaments essentiels ou assurer la présence du personnel soignant dans les structures de santé public. Ce qu’ils peuvent faire par contre, ce qu’ils sont prêts à faire, c’est de vous accompagner dans vos efforts pour réformer le secteur de la santé, ce qu’ils peuvent faire, ce qu’ils veulent faire, c’est de vous accompagner dans la mise en œuvre d’une nouvelle politique nationale de la santé et d’un nouveau plan national de développement sanitaire, élaborés et intériorisés par la partie guinéenne, et qui devront être mises en œuvre par les guinéens pour les guinéens.
L'Union européenne accompagnera cet exercice. A travers le 10ème FED, 20 millions d’euros ont été débloqués, auxquels la France, à travers l'Agence Français au Développement, a ajouté 10 millions d’euros au titre de la coopération bilatérale. Ce projet appuiera principalement les directions régionales et préfectorales et les structures sanitaires de la région de N'Zérékoré, mais aussi des fonctions stratégiques au niveau du Ministère de la Santé à Conakry ainsi qu’au niveau de la Pharmacie Centrale. Et nous espérons pouvoir poursuivre et consolider nos efforts sous le 11ème FED. Le redressement du secteur de la santé ne pourra se faire en un jour, mais nous nous inscrivons dans une perspective à long terme et nous sommes confiants que la Guinée peut réussir ce pari et retrouver l’exemplarité d’antan.
Bons Etats Généraux à tous et à toutes.
Je vous remercie."
