GABON/INTERVIEW: Jean Ping: « Je ne me déroberai pas… » (Interview exclusive intégrale)

GABON/INTERVIEW: Jean Ping: « Je ne me déroberai pas… » (Interview exclusive intégrale)
Depuis qu’il a déclaré qu’il n’avait plus absolument rien à voir avec les autorités gabonaises, le divorce semble consommé entre celui qui a été l’un des hommes clés du pouvoir du défunt président Omar Bongo Ondimba et son successeur Ali Bongo.

Un mini tremblement dans le système Bongo dont Jean Ping était la voix diplomatique sur le plan international. Né en 1942, l’ancien président de Commission de l’Union africaine de 2008 à 2011, titulaire d’un doctorat d’État en sciences économiques de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, est entré en politique en devenant, en 1984, directeur de cabinet du président Bongo, avant d’enchaîner les postes ministériels (Information, Mines et Energie, Finances et Economie, Planification, Tourisme, vice-Premier ministre, etc.). Mais c’est surtout sur le plan diplomatique que l’ex-époux de Pascaline Bongo, fille aînée d’Omar Bongo, a imprimé sa marque… En prélude au déjeuner qui nous a réunis dans l’une des tables les plus fines de Paris, Jean Ping est longuement revenu sur l’ouvrage Eclipse sur l’Afrique : fallait-il tuer Kadhafi ? (Ed. Michalon) publié en avril dernier. Non sans adresser en guise de dessert un carton rouge au Président gabonais Ali Bongo.

Notre Afrik : Éclipse sur l’Afrique, fallait-il tuer Kadhafi ? C’est le titre de votre livre paru en avril dernier. Pourquoi écrire aujourd’hui ?

Jean Ping : La chute de Kadhafi s’est produite alors que j’étais président de la Commission de l’Union africaine. J’ai éprouvé le besoin de m’exprimer aujourd’hui pour revenir sur la gestion controversée de la crise libyenne. Comme vous le savez, l’Union africaine était la seule organisation internationale à proposer une solution de sortie de crise pacifique. C’était une décision que les chefs d’Etat africains avaient prise, mais nous avons été ignorés et marginalisés. C’est donc la solution militaire, qui était préconisée par tous les autres protagonistes, y compris la Ligue des Etats arabes, qui a prévalu. Vous connaissez le résultat : la Libye a été bombardée, Kadhafi a été tué.

Nous avions pourtant prévenu et constamment attiré l’attention sur les risques de tels bombardements. Le Mali en a été la première conséquence collatérale. Et aujourd’hui l’histoire nous donne raison : qu’est devenue la Libye ? Un chaos sans nom règne dans le pays : l’ambassadeur des Etats-Unis a été tué, celui de France a failli l’être, rien ne marche… Et nous ne pouvons manquer d’interroger : « Avez-vous fait tout cela pour en arriver là ? ».

Vous dites clairement que les Africains savaient que l’opération de l’Otan en Libye visait à éliminer Kadhafi…

En mars 2011, une réunion s’est tenue à Paris entre tous les autres protagonistes sauf l’Union africaine. C’est cette rencontre qui a décidé du début du bombardement en Libye, le 19 mars. J’avais pourtant discuté avec les autres acteurs occidentaux en leur disant ceci : « Vous voulez changer Kadhafi ou trois hommes, l’UA vous propose de changer tout un système dans le cadre d’une sortie de crise pacifique. » Quand bien même nous demandions à l’Otan « qu’est-ce que vous voulez faire ? », nous savions que l’objectif final était d’éliminer Kadhafi. Et je pense que Kadhafi le savait lui-même, puisqu’il disait : « Je préfère la mort plutôt que de me rendre. »

Pourquoi l’Afrique n’a-t-elle pas pu empêcher une telle issue ?

L’Otan, qui est la plus puissante coalition militaire au monde était déterminée, contre vents et marées, à intervenir en Libye. Que pouvions-nous faire ? Pouvions-nous combattre militairement l’Otan ? Nous avons utilisé toutes les voies diplomatiques possibles en vain.

L'Afrique a-t-elle péché par son manque d’unité sur le cas Kadhafi ?

(Petite hésitation). C’est très compliqué à dire. Cependant, je dois avouer que, dans l’ensemble, les pays du continent ont soutenu la position de l’Union africaine, issue du sommet de Malabo qui s’est déroulé du 23 juin au 1er juillet 2011.

Comment avez-vous vécu le déplacement solitaire de l’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade à Benghazi au plus fort de la crise ?

Son déplacement a été interprété par tout le monde comme une erreur, parce que le président Wade était parmi les chefs d’Etat les plus écoutés, y compris par Kadhafi. Et nous avions besoin du président Wade pour amener Kadhafi à accepter la solution pacifique. Le fait qu’il se soit rendu seul à Benghazi, escorté par deux avions mirages, était une erreur.

La disparition de Kadhafi est-elle une perte pour le continent ?

Il était devenu le chantre du panafricanisme. Kadhafi avait mis son charisme et tous les moyens pour la création des Etats unis d’Afrique. Il faut néanmoins regretter que les méthodes qu’il employait pour y parvenir n’aient pas été partagées par tous les autres leaders africains, dont un bon nombre le combattaient et l’accusaient de confondre vitesse et précipitation.

Laisse-t-il un héritage politique ?

En dépit de son despotisme et de ses méthodes parfois contestables, Kadhafi était considéré par les Africains comme un patriote. Il a mis des moyens technologiques (satellites africains) et financiers considérables pour défendre une certaine idée de l’indépendance du continent africain.

Vous décrivez Kadhafi comme imprévisible…

Ah oui, ce n’est pas une fable. Il était imprévisible et singulièrement déroutant. Il pouvait, d’une minute à l’autre, vous menacer pour ensuite vous passer de la pommade. Ses menaces étaient cependant réelles en ce qui me concerne et il avait tenté de les mettre à exécution.

Dans ses accès de colère, il vous a notamment sommé de démissionner si vous n’étiez pas capable de mettre ses idées en œuvre…

Kadhafi préconisait des choses qui n’étaient pas réalisables dans l’immédiat. Je résistais donc du mieux possible, ce qui avait le don de le mettre en colère. Il m’avait alors sommé de démissionner, ce à quoi j’avais répondu : j’y pense.

Et pourquoi n’avez-vous pas démissionné ?

Le défunt Premier ministre éthiopien, Meles Zenawi, à qui je m’en étais ouvert, m’avait dissuadé de démissionner. « Surtout pas, je vais vous demander de faire des choses que moi, Meles, ne peut accepter de faire. Il faut que vous restiez en fonction au risque d’entraîner une grave crise », m’avait-t-il recommandé. Je pense qu’il avait raison et j’ai donc accepté de rester à mon poste et d’avaler toutes les couleuvres.

Au demeurant, quelle était la nature de vos relations avec Kadhafi ?

C’étaient des relations très complexes. Il voulait aller vite et pensait que le président de la Commission de l’Union africaine devait faire selon sa volonté au risque de violer les textes de l’Union. Comme par exemple, laisser le siège de l’union à Addis-Abeba pour aller m’installer à Syrte, en Libye…

Il vous appelait « mon fils ». Vous aviez pourtant dépassé l’âge d’être son fils…

Ah oui ! Quand il était content, il m’appelait « mon fils Ya Bing ». Il ne savait pas prononcer Jean Ping !

La France, qui convoque les pays africains pour discuter de Boko Haram à Paris. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Tout dépend en réalité du contexte. Le terrorisme est un phénomène global qui concerne le monde entier, et il est impossible de vouloir régler ce problème de manière isolée.

Mais pourquoi l’UA n’a-t-elle pas pris l’initiative ?

Je pense que la question peut se poser, mais je suis mal placé pour juger mes successeurs.

Quel regard portez-vous sur la gouvernance de Mme Dlamini Zuma, qui vous a succédé à la tête de la Commission de l’Union africaine ?

Je ne peux pas répondre à cette question. J’estime que je n’en ai pas le droit. Je ne pense pas qu’il soit juste pour moi de porter un jugement sur la gestion de Mme Zuma.

Vous consulte-t-elle souvent sur certains dossiers ?

Non.

Le regrettez-vous ?

Pas du tout ! A partir du moment où vous êtes sorti d’un système, il faut laisser l’entière responsabilité à votre successeur sans chercher à vous immiscer. Comme l’a dit Shakespeare, « nous sommes tous des acteurs, chacun joue sa pièce et sort ». J’ai joué la mienne. Place à Mme Zuma !

On n’en finit pas de commenter votre déclaration fracassante de février dernier : « Je n’ai plus absolument rien à voir avec les autorités gabonaises ». Que s’est-il passé ?

C’était une décision mûrement réfléchie, même si elle est tombée au cours d’une conférence. Il n’était plus possible, dans ma retraite, de donner l’impression que j’étais complice ou que je laissais prospérer une situation intolérable dans le pays.

A quand date véritablement votre divorce d’avec le régime gabonais ?

C’est difficile à dire parce qu’en 2009, nous avons laissé faire Ali Bongo en nous disant : « Essayons-le, comme il veut le pouvoir à tout prix, on verra ce qu’il peut en faire. » A son accession à la magistrature suprême, il avait suscité beaucoup d’espoir et nous pensions qu’il allait rénover le système et rompre avec les vieilles habitudes. Ce que je crois qu’il a commencé à faire au début de son règne en rajeunissant son gouvernement, en envisageant des projets de développement. Nous étions agréablement surpris à l’époque. Mais plus tard, nous avons constaté que tout cela n’était que de la poudre aux yeux.

Que lui reprochez-vous exactement ?

On lui reproche sa mauvaise gestion du pays. Sa gouvernance n’est ni moderne ni démocratique. Il restaure un système du 19e siècle et nous pensons que le pays va dans la mauvaise direction.

Vous estimez que le pays court à la dérive. N’est-ce pas excessif ?

Je souhaite vivement me tromper parce que c’est notre pays et qu’on ne peut pas lui souhaiter le malheur. Si ce que je vois et si ce que tout le monde observe est faux, alors que Dieu soit loué !

Quelle est la différence entre le père Omar Bongo, que vous avez servi, et le fils auquel vous vous opposez ?

Le père a pris le pouvoir à l’époque où tout le monde croyait, les Occidentaux et les Africains, que c’était la seule voie pour assurer la construction d’une nation. Et toute l’Afrique a vécu dans ce système du parti unique. En dépit de cela, Omar Bongo gérait le pays de manière à assurer la cohésion nationale. A la chute du mur de Berlin,

à la fin des années 1980 (9 novembre 1989, Ndlr) et après le discours de la Baule, il a pris l’initiative courageuse de convoquer la conférence nationale, qui a conduit au multipartisme avec une nouvelle Constitution adoptée par consensus en 1991.

C’est tout ce consensus et ces avancées démocratiques qu’Ali Bongo est en train de remettre en cause aujourd’hui. Nous ne pouvons l’accepter.

Depuis votre rupture avec le Parti démocratique gabonais, au pouvoir, des attaques fusent de partout. Le président de la République a ainsi estimé que vous étiez davantage « occupé à la poursuite de votre mandat à l’UA, qu’aux questions purement gabonaises ».

Je lui laisse la liberté de le penser, les Gabonais savent que ce n’est pas le cas.

Ses partisans vous qualifient d’aigri, parce que le Président ne vous aurait pas fortement soutenu pour le renouvèlement de votre mandat à l’UA…

Je vous assure que ce dossier est totalement clos. J’ai absolument tourné la page. Je suis du reste heureux et devrais remercier Ali Bongo de m’avoir permis de revenir au pays et de m’occuper des problèmes internes du Gabon. Vous savez, en tant que président de la Commission de l’Union africaine, les textes vous interdisent de vous impliquer dans la politique de votre pays.

Certains remettent en cause votre nationalité…

Je réagis à cela par le sourire et le mépris, parce qu’ils reviennent sur des problèmes qui ont mis l’Afrique à feu et à sang. Je leur dis qu’en essayant de discriminer un adversaire, comme cela s’est produit ailleurs sur des bases erronées, « vous réveillez des soupçons contre vous-mêmes ». Et aujourd’hui il y en a qui mettent en doute la nationalité du président Ali Bongo.

D’autres vous accusent de cracher dans la soupe. N’êtes-vous pas comptable de la gestion d’Omar Bongo Ondimba ?

J’assume ma part de responsabilité du temps de la gestion du défunt président Omar Bongo Ondimba, que j’ai servi avec loyauté. Je ne suis en aucun cas comptable des errements de l’actuel chef de l’Etat.

Vous avez tous les deux vécu sous l’aile protectrice d’Omar Bongo. En quoi seriez-vous différent d’Ali Bongo ?

Tout nous différencie. Je crois pour ma part qu’au 21e siècle nous devons adopter les valeurs démocratiques qui respectent notamment la liberté et les droits de l’Homme.

Etes-vous en train d’insinuer que le président Ali Bongo est un dictateur ?

Qu’en pensez-vous ?

C’est à vous que je pose la question…

Et moi je vous la renvoie.

Vous avez depuis lors multiplié les rencontres avec les autres composantes de l’opposition. En êtes-vous sorti conforté ?

C’est une tâche qui n’est pas simple. L’opposition chez nous, comme c’est souvent le cas en Afrique, s’est émiettée. Nous avons donc une multitude de partis dans l’opposition. On ne peut pas désirer une alternance politique normale si l’opposition, qui vise à accéder au pouvoir, est éclatée. Il faut un minimum d’unité, d’accord sur une vision commune pour espérer accéder au pouvoir.

S’acheminerait-on vers une stratégie commune de l’opposition pour la présidentielle, qui devrait se tenir en principe en 2016 ?

Je crois qu’au vu de ce que nous avons fait jusque-là, un consensus émerge pour que nous ayons une plateforme commune et puissions fédérer nos efforts. Mais il serait illusoire d’espérer que tout le monde y entrera.

Une candidature unique de l’opposition est-elle envisageable ?

Je crois que c’est envisageable.

Serez-vous le candidat de l’opposition à la présidentielle ?

Si nous constituons comme je l’espère un front, c’est cette coalition qui déterminera la personne qui est à même de porter ses couleurs en 2016. Il n’est pas raisonnable de s’autoproclamer, cela doit venir de la concertation politique.

Si ce candidat n’était pas vous…

Je m’alignerai et soutiendrai cette personne clairement.

Et si l’opposition vous désignait comme son candidat ?

Je peux vous garantir que je ne me déroberai pas…

Propos recueillis à Paris par Thierry Hot
© Notre Afrik N°45, Juin 2014
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