Le budget de l’Etat exercice 2015 envoyé par le gouvernement Saïd Fofana à l’Assemblée nationale, intervient dans un contexte assez particulier caractérisé par une crise « quadridimensionnelle » (politique, économique, sociale et sanitaire). De ce fait, le premier objectif du budget doit être d’apaiser le climat, de redonner l’espoir dans un contexte de doute et de défiance aux plans politique, économique et social. Pour ce faire, le pouvoir de Conakry doit bien comprendre la situation réelle du pays, les attentes des populations désemparées par une gestion calamiteuse de cette épidémie à virus Ebola. Depuis quatre ans, les populations guinéennes sont en attente d’une prise en compte de leurs préoccupations. Le premier ministre et son gouvernement devraient avoir un budget réaliste et réalisable.
C’est sur la base de cet objectif important que nous voudrions lire avec nos loupes le budget 2015, sans avoir pour objectif autre que son adéquation avec l’ambition de réduire la pauvreté en Guinée, les inégalités, et assurer un développement de notre pays, car nous savons, que le budget appartient constitutionnellement au gouvernement.
Un budget irréaliste dans un environnement incertain
Le budget 2015 est, selon le gouvernement orienté vers la stabilisation macroéconomique et la relance de l’activité économique par le biais des investissements dans les secteurs suivants : mines, énergie, agriculture, routes, hôtellerie et tourisme. Avec un taux de croissance estimé à 4,1% pour 2015 (il était estimé à 4,5% pour 2014 sans effet Ebola. Faisons une analyse détaillée de bon sens de cette hypothèse de croissance qui est une hypothèse de base et la fondation du budget.
La croissance n’est rien d’autre que l’accroissement de la richesse d’une nation dont l’indicateur principal est le PIB. La mesurer est encore plus simple. Un indicateur anticipé de la croissance est la perception des agents de différents secteurs sur le niveau de l’activité économique. Une question simple serait par exemple de savoir « comment ils jugent le niveau de leurs activités par rapport à l’année précédente et qu’elles sont les perspectives pour l’année suivante ? »
Sur le plan interne, aujourd’hui en République de Guinée, il n’y a pas un secteur dans lequel un agent vous dirait qu’il fait mieux vivre aujourd’hui par rapport à 2013 et qu’il espère mieux en 2015 (année électorale) par rapport à 2014. Gageons qu’il y en a, mais même dans ce cas, ce nombre est largement inférieur à ceux qui vous disent le contraire. Des exemples sont légions : les secteurs du tourisme, des mines, de l’agriculture, du transport, des BTP, du commerce, de l’administration (baisse des recettes), … font tous état de la chute du niveau des activités contre une augmentation des aides humanitaires. Conclusion : le bon sens voudrait que, dans le meilleur des cas, les taux de croissance pour 2014 et 2015 soient de 0 pourcent (stagnation) à défaut d’être négatif. Les études annoncent que notre pays sera en récession en 2015. D’où un excès d’optimisme apparent côté gouvernement dans une conjoncture internationale, régionale et nationale toujours en crise. Cette hypothèse n’est pas fondée et ne serait plus celle des institutions internationales qui pencheraient sur des croissances négatives. Les discussions sont actuellement en cours à Paris sur la 5e revue du programme de la Guinée avec le FMI.
Sur le plan international, l’environnement économique n’est pas reluisant avec une baisse de la croissance mondiale, baisse des cours de l’or, du fer et de la bauxite (principaux minerais du pays) et effet négatif de l’épidémie.
La Guinée, doit répondre pour autant aux exigences de son environnement qui sont à la fois d’ordre politique, économique, social et de plus en plus sanitaire. Ce n’est malheureusement pas le cas aujourd’hui au regard des objectifs virtuels déclinés par le gouvernement dans son projet de budget 2015.
Ce budget qui crée de nouvelles taxes, devrait avoir pour corollaire, l’accélération des effets négatifs de la fiscalité inadaptée et d’une épidémie mal maitrisée.
Autrement, comment notre pays, qui n’est même pas une grande économie sous régionale, peut-il sans rien faire pour assainir son environnement politique, économique et social, penser et estimer qu’il va réaliser un taux de croissance de 4% dans le contexte actuel ? Le développement n’est pas un catalogue de bonnes intentions teintées de démagogie populiste, c’est le mouvement qui abolit la misère, apaise les tensions, offre des perspectives à un peuple sevré de bonheur depuis bien longtemps. Pire, les éléments évoqués par le gouvernement dans son projet de budget sont des facteurs sur lesquels il n’a aucune emprise et dont notre pays subit les effets parce que ne reposant pas sur une économie structurée et solide. N’est-il pas dans ce cas dangereux de tabler dessus tout comme si tout était sous notre contrôle sans laisser la moindre place à l’incertitude ?
Le gouvernement du premier ministre Saïd Fofana table également ses prévisions économiques en total déconnexion avec l’historique de croissance que notre pays a enregistré au cours des trois dernières années. C’est trop optimiste de croire que notre pays entrera dans cette fourchette de croissance 4,1%. Les taux réels de croissance enregistrés par notre pays pendant les trois dernières années ont toujours été en deçà de la moyenne régionale alors que les agrégats et indicateurs étaient meilleurs. Aujourd’hui on nous promet de sortir de notre position de dernier avec des performances catastrophiques. Le passé est garant de l’avenir. Il n’y aura pas de miracle dans la croissance économique de notre pays et les gouvernants actuels doivent faire preuve de beaucoup de prudence et de transparence.
Le gouvernement fait reposer le budget 2015 sur des hypothèses virtuelles
Hypothèse 1 : la stabilisation macroéconomique. Le FMI conseille les pays membres sur les politiques économiques et financières qui visent à promouvoir la stabilité, à réduire la vulnérabilité aux crises, à encourager une croissance durable et inclusive et à relever le niveau de vie de leurs populations.
La restauration de la confiance des agents économiques est essentielle pour mettre un terme aux interactions négatives entre la faiblesse de la croissance économique, la crise budgétaire et la fragilité financière. La Guinée a souffert, durant ces quatre dernières années, de crises politiques récurrentes, coûteuses en termes économiques, politiques et sociaux et maintenant sanitaire. Notre pays n’a toujours pas tiré la leçon qui passe inévitablement par le dialogue politique et l’apaisement du climat social. Notre pays est toujours dans une turbulence multidimensionnelle (baisse de la croissance, méfiance des agents économiques, faiblesse du système judiciaire, dégradation du climat sanitaire) et l’instabilité politique (défiance des acteurs, absence de dialogue, incertitude politique, etc.)
La stabilité économique et financière est un souci à la fois national et international. Comme le montrent les récentes crises financières, les pays sont devenus de plus en plus interdépendants. Les problèmes qui surgissent dans un secteur peuvent se répercuter sur d’autres secteurs et avoir des retombées par-delà les frontières. Au regard de la stabilité économique et financière, il n’y a pas de pays « insulaire ».
Le FMI, on le sait, conseille les pays membres sur les politiques économiques et financières qui visent à promouvoir la stabilité, à réduire la vulnérabilité aux crises, à encourager une croissance durable et inclusive et à relever le niveau de vie de leurs populations. La Guinée du RPG Arc-en-ciel doit les désespérer.
Hypothèse 2 : la relance de l’activité économique par le biais des investissements publics et privés. Il est inutile de trop s’attarder sur cette hypothèse, parce que son inconsistance saute aux yeux ! Même les plus naïfs de nos compatriotes savent aujourd’hui que le régime actuel est le plus accoucheur de fausses statistiques de toute l’histoire de notre pays. Non seulement les investissements lorsqu’ils sont disponibles sont mal orientées mais aussi tous les processus d’attribution des marchés sont en violation absolue du code des marchés publics et essentiellement attribué à la famille et aux proches de manière irrégulières et donc suspicieuse et inefficaces.
Hypothèse 3 : l’amélioration de la gouvernance économique et assainissement financiers. Cet objectif doit conduire absolument à la réduction du risque-pays. Cela passe nécessairement par le renforcement de l’environnement judiciaire (mise en place d’un ordre et d’un système juridique efficaces) et la sécurité publique. Enfin l’installation sur une trajectoire durable d’un climat politique général favorable aux agents économiques. L’amélioration du climat des affaires dans le but d’attirer les investissements est une hypothèse dans le contexte du budget 2015 qui est difficilement réalisable et par conséquent trop optimiste pour ne pas dire assez illusoire. Le climat des affaires en Guinée est reconnu par tout le monde comme des plus mauvais et tous nos partenaires le critiquent, mais le gouvernement n’a rien fait qui aille dans ce sens depuis quatre années qu’il est installé aux commandes du pays. Eh bien, cette hypothèse est totalement non crédible et par ricochet elle invalide l’hypothèse d’une croissance de 4,1% projetée pour 2015, surtout que le gouvernement ne sait pas les conséquences économiques de cette crise sanitaire à virus Ébola. Le dernier plan de riposte accéléré, en cours de finalisation, table sur fin avril 2014 pour la fin de l’épidémie. Le gouvernement doit rectifier cette perspective irréaliste pour ne pas induire le peuple en erreur pour des objectifs électoralistes.
Dans ce budget l’Etat reconduit des objectifs tels qu’ils étaient fixés dans le budget précédent en oubliant que le chômage des jeunes reste plus endémique que jamais dans notre pays et nos chers membres du gouvernement n’en connaissent pas le taux actuel. Comment peuvent-ils alors connaître la thérapie devant permettre d’en endiguer la montée fulgurante ? Le plus paradoxal dans ce budget est que, lorsque l’on jette un coup d’œil sur l’allocation des dépenses, on constate qu’elle est sans rapport avec les grandes priorités dégagées par le gouvernement. Les crédits à la justice, la sécurité, la santé et à l’emploi restent faibles.
La promotion de l’approche jeunes et genre suscite également des questions et montre que la promotion des jeunes et des femmes n’est qu’un slogan sans relief pour le gouvernement RPG Arc-en-ciel.
L’année 2015 est une année électorale (communale, communautaire et présidentielle). Cela devrait amener le gouvernement à revoir ses prévisions à la baisse, car ces connu, les gens, déserteront les bureaux pendant la campagne et le pays verra sa productivité (si elle existe) chuter, car occupé aux campagnes électorales sur le terrain aux dépends des bureaux et souvent sur instruction du gouvernement.
Ensuite eu égard à la crise « quadridimensionnelle » actuelle et à l’autisme du gouvernement face aux revendications des Guinéens et aux refus des populations de se faire déposséder de leurs acquis démocratiques, des mouvements sont nécessairement à prévoir et qui perturberont sûrement l’activité économique, pénalisant ainsi la faisabilité du budget 2015.
Enfin, voilà des sources sérieuses d’incertitude qui planent au-dessus de ce budget et dont tout gouvernant devrait absolument tenir compte, car gouverner c’est prévoir et non improviser. Malheureusement dans ce budget tout semble être au vert en Guinée pour le régime. Le gouvernement devrait un peu sortir de ses illusions pour voir la réalité en face et prévoir comment réduire ces perturbations politico-sociales inévitables. À défaut de cela, il devra s’attendre à de grosses insomnies, car les prévisions de performances et de croissance économiques contenues dans le budget 2015 ne sont en rien justifiables. Les recettes réalisées en 2014 sont décevantes et les prévisions de 2015 doivent en tenir compte. Pourquoi ne pas rester conservateur dans nos prévisions de 2014 (2,4%) et appliquer ce même taux à 2015 ? Il y a eu dans ce budget une surestimation des recettes budgétaires même si de nombreux secteurs ont sous-évalué leur contribution au budget national (Lonagui, Télécom, etc.).
Aussi, il est à noter que les fonds des « caisses noires » restent trop élevés et traduisent les poursuites du gaspillage des ressources, certainement pour se doter d’un impressionnant arsenal en prévision des joutes électorales et autres promenades populistes dont le gouvernement est friand. Déjà, on le constate sur le terrain avec les sorties injustifiées des ministres en campagnes électorales déguisées, précoces et exclusives avec des messages incendiaires et traumatisants pour le peuple comme « Alpha Condé ou rien » !
Dans le détail des recettes, plusieurs sociétés détenues par le cercle familial n’apportent rien au budget national (Aredor) ou n’ont qu’une faible contribution au budget (le secteur des télécoms, la Lonagui ). Nous Honorables Députés de l'opposition exigeons leur inscription au budget national et une clarification sur la destination des mânes qu'elles tirent de l'Etat. De même que nous exigeons une clarification et des justifications sur les dépenses liées aux voyages interminables du président de la République.
Conclusion
Estimation de l’incidence de la pauvreté :
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2007 |
2012 |
2013 |
2014 |
2015 |
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Croissance |
3.8 |
2.3 |
0 |
0 |
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Croissance/tête |
0.6 |
-0.9 |
-3.2 |
-3.2 |
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Elasticité |
-1.12 |
-1.12 |
-1.12 |
-1.12 |
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Incidence |
-1 |
1 |
4 |
4 |
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Estimation |
53 |
55 |
56 |
60 |
63 |
NB : les chiffres 53 et 55 sont issus des Enquêtes légères d’évaluation de la pauvreté (ELEP2007 et 2012). Elles ont été réalisées par l’Institut national de la statistique (INS) avec le financement de la Banque mondiale.
Quel est l’aboutissement de tout ce que nous venons de dire ? L’objectif des pouvoirs publics est l’amélioration du bien-être de la population. Hélas, une légère estimation de l’incidence des politiques de la mandature du Pr AC est la détérioration de ce bien-être. En effet, on peut faire une estimation de l’incidence de la pauvreté à partir de l’élasticité revenu par tête et croissance de la pauvreté pour se faire une idée de la tendance de cette dernière. Ceci en attendant la réalisation d’une enquête qui prend du temps et est couteuse. Soulignons aussi que pour moi c’est une certitude qu’il n’y a pas de croissance en 2014 et 2015. Ainsi donc selon le tableau ci-dessous, le résultat des politiques budgétaires de ces années donneraient 63% de nos compatriotes en deça du seuil de pauvreté en 2015 soit environ les 2/3 de la population guinéenne. Les années du Pr AC ont augmenté l’incidence de la pauvreté de +9 points de pourcentage contre +2 points entre 2007 et 2012.
Un budget est avant tout l’expression des prévisions des recettes et des dépenses. El la crédibilité d’un budget réside dans son degré de proximité d’avec la réalité.
Hélas notre gouvernement est autiste même sur ces questions et n'apprends rien de notre passé budgétaire récent, autrement, il aurait tiré des leçons de ces prévisions budgétaires précédentes et mettant fin à la « démagogie économique » dans laquelle il devient de plus en plus expert.
Hon. Ousmane Diallo
Membre de la commission des Lois.
Vice-président de la commission Défense et Sécurité
