«Le Mali est devenu une poudrière»
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- Catégorie : International
- Mis à jour le samedi 7 avril 2012 16:56
- Publié le samedi 7 avril 2012 16:48
- Écrit par Simon Castel
Le 22 mars, des militaires ont chassé le président Amadou Toumani Touré, lui reprochant de ne pas endiguer la progression des indépendantistes dans le nord du pays. Mais, très rapidement, les putschistes se sont eux aussi laissé déborder. En quelques jours, les indépendantistes touaregs du Mouvement national pour la liberté de l'Azawad (MNLA) se sont emparés de plus de la moitié du pays. Ce week-end, ils ont pris tour à tour les villes de Kidal, Gao et Tombouctou, les trois principales villes du nord du Mali. Entre-temps, les islamistes radicaux d'Ansar ed-Dine, qui militent non pas pour la partition du pays mais pour un Mali islamique, ont repris la ville de Tombouctou au MNLA et y font régner la charia.
Les États de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao) ont décidé lundi de mettre en place “un embargo total” sur le Mali tant que la junte au pouvoir n'a pas rendu le pouvoir aux civils et rétabli la constitution qu'elle a supprimée. La Cédéao a également mobilisé 3 000 militaires pour lutter contre le MNLA.
André Bourgeot, anthropologue au CNRS, spécialiste de l'Afrique sub-saharienne et responsable scientifique du programme “Nouveaux enjeux dans l'espace saharo-sahélien” à la fondation de la maison des sciences de l'homme, revient pour Mediapart sur ces événements. Il explique comment « le Mali est devenu une poudrière ».
L'embargo ne va-t-il pas encore plus affaiblir le Mali plutôt que de contraindre les putschistes à rendre le pouvoir aux civils ?
D'un côté, on peut comprendre la décision de la Cédéao de mettre en place un embargo total sur l'ensemble du pays car elle ne peut pas accepter la prise du pouvoir par des militaires. La junte au pouvoir déclare vouloir un retour à l'ordre constitutionnel mais ses intentions ne sont pas assorties de calendrier concret. Donc, on est en droit de penser qu'elle va rester au pouvoir et ne respectera pas ses engagements. Mais d'un autre côté, cet embargo risque d'aggraver sérieusement les problèmes de nourriture auxquels sont confrontées les populations maliennes. Il ne faut pas oublier qu'au Nord, il y a des sécheresses qui entraînent des disettes, voire des famines et qu'elles pourront s'étendre au Sud. Cela risque d'attiser les antagonismes qui existent déjà.
En décidant l'envoi de 3 000 soldats, les pays de la Cédéao apparaissent menacés par ce qui se passe au Mali, pourquoi ?
Il y a en effet des dangers de déstabilisation dans la sous-région. Cela pourrait réveiller des cellules dormantes. Je pense notamment au Niger qui a réussi à établir une certaine stabilité. Le pouvoir nigérien pourrait se retrouver déstabilisé du fait de la déstabilisation du Mali et des groupes pourraient intervenir.
Le Mali est le maillon faible de la région. La situation est compliquée et plusieurs facteurs se mélangent. Il n'y a pas que les mouvements indépendantistes touaregs mais aussi les mouvements djihadistes, au premier rang desquels le mouvement touareg Ansar ed-Dine. En ajoutant à l'activisme d'Ansar ed-Dine, les problèmes structuraux des trafics de cocaïne, de cannabis et d'armes qui connaissent un essor très important, le Mali est vraiment devenu une poudrière pour la région. Amadou Toumani Touré (le président déchu par le putsch du 22 mars, ndlr) a eu une politique très laxiste dans la lutte contre les trafics et contre les islamistes d'Aqmi. La surveillance de l'État était déjà balbutiante, voire inexistante dans le nord du Mali.
Cette poudrière résulte aussi de l'intervention franco-britannique en Libye. Une partie non négligeable des troupes qui composent le MNLA est composée de ces touaregs maliens qui ont combattu dans les rangs de l'armée nationale libyenne de Khadafi et qui sont rentrés chez eux avec un armement lourd, notamment des orgues de Staline, des missiles sol-sol, des missiles sol-air. Leur armement est probablement supérieur à la technologie de l'armée malienne.
Ansar ed-Dine commence déjà à instaurer la charia dans les villes tout juste conquises. Y a-t-il un véritable risque islamique au Mali ?
Si le programme du MNLA est laïque, le mouvement a toujours – et je dis bien toujours – collaboré avec Ansar ed-Dine, dirigé par un touareg, Iyad ag-Ghali, leader historique de la rébellion de 1990 (conflit armé entre les indépendantistes de l'Azawad et les gouvernements nigérien et malien, ndlr) et qui a pour objectif d'instaurer un État islamique. Les pressions exercées par l'islam se font sentir dans tous les pays d'Afrique de l'Ouest depuis des années. Mais les djihadistes sont très bien implantés au nord du Mali. L'influence de l'islam politique est antérieure à Ansar ed-Dine. Son implantation remonte à l'arrivée de Dawa, une secte pakistanaise qui a introduit l'islam politique au Mali dans les années 1990. Iyad Ag-Ghali a d'ailleurs été formé par la Dawa et a fait des stages au Pakistan.
La politique d'Ansar ed-Dine se distingue profondément de celle du MNLA. Contrairement au MNLA, Ansar ed-Dine ne veut pas remettre en cause l'unité territoriale du Mali, ce à quoi tout le monde adhère. Dans ce contexte séparatiste, Ansar ed-Dine n'est-il pas capable de ressouder l'unité malienne ? Et dans ce cas, de remporter la partie.
L'indépendance de l'Azawad, prônée par le MNLA, est-elle justifiable ?
L'Azawad revendiquée par le MNLA occupe plus de la moitié du Mali. ©Wikipedia
C'est une situation inédite car le MNLA déclare de manière très claire que son objectif fondamental est d'acquérir l'indépendance d'une région qu'ils appellent “Azawad”, donc une partition territoriale. Mais l'Azawad est une construction politique pure qui ne peut pas se prévaloir de fondements historiques et géographiques. La carte diffusée par le MNLA renvoie à la carte de l'Azawad que, eux, ont construite. Car à l'origine, l'Azawad désigne la région de Tombouctou. Le MNLA y inclut l'Azawar, à l'est de l'Azawad, occupé par une tribu qui ne fait pas partie du MNLA, et le Tamesna au Nord. La construction politique du MNLA concerne tout un territoire qui n'a jamais été un royaume ou un empire sur le plan historique.
Comment expliquer la débandade de l'armée malienne face à l'avancée du MNLA ?
L'affaiblissement de l'armée à pré-existé au putsch du 22 mars. Déjà, sous Amadou Toumani Touré, l'armée a laissé le MNLA prendre la ville de Tessalit. Les militaires ne se sont pas battus car il n'y avait pas de volonté politique. C'est d'ailleurs ce qui a motivé les putschistes à prendre le pouvoir en disant : “vous ne nous donnez pas les moyens de lutter contre le MNLA“. Mais ce n'est pas en demandant des moyens qu'on les obtient.
De plus, il y a eu beaucoup de désertions. L'immense des ex-rebelles intégrés dans l'armée malienne, y compris au grade d'officier, ont rejoint les rangs du MNLA. Cependant, la communauté touareg des Imrads, numériquement importante est restée loyaliste. Mais, après la défaite de Kidal (le 30 mars, ndlr), le colonel Alhaji Ag Gamou, ex-rebelle et 300 hommes se sont eux aussi rangés du côté des rebelles. Ces ralliements ont permis de prendre rapidement Tombouctou et Gao. D'autant plus que les ordres du chef de la junte, le capitaine Sanogo, semblent avoir été de fuir.
La France a fait savoir qu'elle n'interviendrait pas militairement mais se dit prête à apporter un soutien logistique à l'intervention armée de la Cédéao. Quels sont les intérêts à défendre au Mali pour la France et les puissances occidentales ?
Le Mali présente des intérêts pour la France, les États-Unis et les États de la région. Au Nord du Mali, il y a une région qu'on appelle le “triangle de l'or noir”, qui est à cheval sur le Mali, la Mauritanie et à l'Algérie. Cette zone est riche en pétrole, en gaz et en uranium. Les permis délivrés récemment aux grandes compagnies témoignent de l'intérêt porté à cette région. Il semble que les puissances occidentales et régionales se positionnent en ce moment, attendant l'exploitation de ces richesses. Avec la crise que traverse le Mali, on pourrait assister à une recomposition des zones d'influence.
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