Egypte : Morsi Président, les voix confisquées, la parole libérée
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- Catégorie : International
- Mis à jour le lundi 25 juin 2012 02:41
- Publié le lundi 25 juin 2012 01:07
- Écrit par Par Joseph Confavreux
L’annonce, après plusieurs jours de flottement, de la victoire du candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, à la présidentielle, ne change pas fondamentalement la donne égyptienne. L’incertitude politique et institutionnelle domine, et les voix de l’élection présidentielle risquent d’être confisquées comme l’ont été les suffrages législatifs, avec la dissolution du Parlement. En dépit de cela, l’Egypte post-révolutionnaire est marquée par une intense prise de parole, politique et personnelle, qui bouleverse les habitudes sociales comme les espaces publics.
Les soupçons se renforcent donc sur la probabilité que les voix électorales de la présidentielle ne soient confisquées, comme l’ont été les suffrages des législatives avec la dissolution, la semaine dernière, du premier Parlement élu par une élection libre dans l’histoire de l’Egypte.
Pourtant, on voit mal quelle junte militaire ou quel parti musulman conservateur pourrait revenir sur la libération de la parole que connaît l’Egypte depuis la révolution du 25 janvier. « Même les dealers de ma rue, quand ils vendent leur drogue, parlent de politique », s’amuse ainsi Ossama Ahmed Rached, jeune habitant de Sidi Besh, un quartier populaire situé à l’est d’Alexandrie.
Il est trop tôt pour savoir si la cogestion des institutions par les deux forces les plus puissantes de l’histoire de l’Egypte, l’armée et les Frères musulmans, tiendra ou dégénérera demain en affrontement direct. Mais ces deux entités n’ont pas seulement montré, ces derniers mois, leur avidité de pouvoir. Elles ont aussi dévoilé leur incapacité fréquente à faire autre chose que réagir, souvent mal et dans la précipitation, aux événements ou aux injonctions d’autres forces désormais visibles dans la société et la politique égyptiennes, des révolutionnaires aux salafistes en passant pas les féministes. Si l'on fait donc l’hypothèse plausible que l’Egypte ne deviendra ni la Corée du Nord ni l’Afghanistan, Midan Tahrir, la « Place de la Libération » restera l’emblème de la prise de parole, politique et personnelle, de tout un peuple.
« Même si on a Chafik, même si on ne sait pas ce que va faire Morsi, même si le Conseil suprême des forces armées ne cède pas le pouvoir, la révolution a gagné parce qu’elle est dans les têtes. Maintenant, tous les Egyptiens s’expriment en leur nom et donnent leur avis », tranche Aiman Abdel Hafez, soutien de la place Tahrir. Cette bravade n’est pas qu’un exercice de wishful thinkingou une nouvelle déclinaison d’un romantisme révolutionnaire de pacotille.
En effet, depuis un an et demi, les Egyptiens expriment leurs opinions personnelles et leurs avis dans tous les lieux publics : trains, bus, taxis, cafés… « Même au bureau, on discute de politique tout le temps, y compris avec les chefs, ce qui n’arrivait jamais avant », poursuit Ossama. « Ce n’est pas toujours très intéressant », précise-t-il toutefois. Mais c’est, en tout cas, complètement nouveau.
Avant la révolution, les discussions à caractère politique ne se menaient qu’entre personnes de confiance. Toujours à l’abri des oreilles indiscrètes des Moukhabarat, les services secrets, ou d’Amn el Dawla, la Sécurité d’Etat. La première question posée à l’étranger de passage était d’ailleurs « êtes-vous marié ? » et jamais « que pensez vous des élections ? », comme aujourd’hui.
Même si les organes de surveillance n’ont pas disparu avec la chute de Moubarak, des chaînes ont été brisées. « Avant, on avait tout le temps peur », rappelle Aïda, la mère d’Ossama. La révolution du 25 janvier a été un grand moment d’empowerment collectif. Avoir réussi à faire chuter un dictateur, même pour ceux qui ne se font pas d’illusions sur le maintien des formes et des cadres de l’ancien régime, est un acquis qui a renforcé la confiance en soi de nombre d’Egyptiens.
« De toute façon, que ce soit Chafik ou Morsi le futur président, on pourra toujours le dégager si on n’est pas contents », expliquait ainsi, à la veille du second tour, Fayçal Abdel el-Ghani, ouvrier dans l’usine textile de Mahalla, dans le delta du Nil. « On ne peut plus opprimer les Egyptiens », renchérit Khamez, documentariste à Alexandrie.
Ce sentiment que le peuple égyptien peut, désormais, s’exprimer et obtenir ce qu’il demande, et que donc rien ne sera plus comme avant en dépit du brouillard politique et institutionnel dans lequel l’Egypte s’enfonce, s’est aussi traduit par l’apparition de nouveaux espaces de parole.
« Elève, élève ta voix. Celui qui chante ne mourra pas »
Le plus emblématique de ces lieux est la place Tahrir, devenue une vaste agora. Jamais complètement désertée, et même parfois comparée à une kermesse bordélique, elle conserve son rôle de territoire d’expression et de rencontre. Tous les jours s’y pressent au moins quelques personnes, chantant, parlant et scandant des slogans.
Les mardis (anniversaire du déclenchement de la révolution du 25 janvier) et les vendredis (jour de repos) constituent les jours où elle se remplit en fonction de l’actualité politique. Au point que la langue égyptienne a forgé un mot – milyoneyya – pour désigner ces manifestations censées rameuter un million de personnes, ce qui est en réalité très rarement le cas.
« Je trouve que le caractère répétitif de ces appels a banalisé le pouvoir symbolique de la place Tahrir », juge l’écrivain Gamal Ghitany, qui est loin d’être un fervent révolutionnaire. Ce pouvoir ne date pas de la révolution, puisque la place concentrait déjà, selon l’écrivain, « le symbole du passé, avec le Musée du Caire, le symbole de l’autorité, avec le ministère de l’intérieur, le symbole du savoir avec l’Université américaine du Caire et le symbole de pouvoir central », avec le gigantesque bâtiment du Mogamaa qui concentrait tous les services de la labyrinthique administration égyptienne.
Mais il faut maintenant ajouter que cette place est devenue le symbole de la parole libérée, avec les « slogans de Tahrir », désormais compilés dans des ouvrages vendus sur les petits étalages de la place. Infiniment nombreux et créatifs, plusieurs font référence à l’importance de cet empowerment politique par la prise de parole. L’un d’eux est ainsi formulé : « On n'aura pas peur, on ne courbera pas l’échine. Nous, nous détestons la voix basse », avec un double sens de « basse », puisque « wati » est aussi une insulte qui signifie « moins que rien ». Et l’un des plus célèbres dit : « Elève, élève ta voix. Celui qui chante ne mourra pas. »
Les véhicules de cette parole déchaînée et spontanée sont innombrables : nouveaux groupes de rocks, vidéos virales, graffitis sur les murs du Caire autrefois monocolores... Le dernier à avoir fait le buzz sur les réseaux sociaux égyptiens était écrit à la peinture vert fluo. Sur le mur du bâtiment du PND, l’ancien parti hégémonique, incendié pendant la révolution et dont la carcasse calcinée domine le Nil d’un côté et la place Tahrir de l’autre, on pouvait lire : « réouverture prochaine » (à lire Egypte an I. L'art et l'humour au service de la révolution).
Mais se sont aussi multipliés ces derniers mois des lieux, ponctuels ou pérennes, destinés à provoquer la parole. Le groupe Mossirin, un nom forgé à la fois sur « moussir » (insister) et « massriyin » (égyptiens), qui désigne donc et « ceux qui sont déterminés » et « ceux qui sont égyptiens », organise chaque mardi au Caire une projection de films, par exemple La Bataille d’Alger et, chaque mercredi, un débat politique.
Le Choir Project est une chorale itinérante ouverte à tous ceux qui veulent exprimer ensemble « leurs espoirs, leurs soucis, leurs sentiments et leurs pensées ». La composition des mélodies et des thèmes est collégiale (ici, une traduction en français de l’une de ces créations) et l’initiateur de ce projet, Salam Yousri, est emblématique de cette Egypte avide de parole partagée, incarnée par la « génération Tahrir » du nom d’un Webdoc, en train d’être réalisé, auquel il contribue.
Dans les rares espaces culturels de la capitale égyptienne, la programmation a aussi été réorientée. Le Sakiet el-Sawy, situé sur l’île de Zamalek, organise désormais régulièrement des conférences sur des sujets très politiques jusqu’alors absents, avec notamment une intervention mensuelle de l’écrivain Alaa el-Aswani, fortement engagé aux côtés des révolutionnaires.
Mais le projet le plus novateur pour susciter la parole s’appelle Kazeboon (« ils mentent »). Ce groupe est en effet un des rares à avoir cherché à sortir des centres-villes, en partant du principe qu’une grande partie de l’Egypte n’était pas connectée à Twitter ou à Facebook et n’avait, comme seule source d’information, que la télé officielle, dont les derniers faits d’armes ont été d’annoncer sans preuve la mort clinique de Moubarak, de soutenir ardemment la campagne de Chafik ou de diffuser une publicité invitant les Egyptiens à se méfier des étrangers.
© Sylvie NoniDepuis novembre dernier et les violences commises à l’encontre des manifestants, niées par l’armée, ils se déplacent avec des vidéo-projecteurs et des draps servant d’écran dans tous les quartiers du Caire et dans différents gouvernorats du pays. Après chaque projection d’un montage d’images qui remet en question le discours officiel, la discussion est encouragée et le groupe propose même aux personnes présentes de repartir avec un DVD pour tenter d’installer la discussion au cœur même des familles.
« Je peux parler de tout »
Cette parole qui surgit, à même la rue, dans l’Egypte contemporaine ne vient toutefois pas de nulle part, et reprend l’idée très égyptienne que la parole chantée, la poésie et la musique sont des vecteurs de libération et d’élévation. A l’occasion des 100 ans de la naissance de Cheikh Iman, un des plus grands chanteurs égyptiens, célèbre pour avoir mis en musique les mots du grand poète Ahmed Fouad Negm, maintes fois emprisonné sous Nasser et Sadate, un concert et des prises de parole ouvertes à tous étaient organisés devant la maison d’édition Merit, dans le centre-ville du Caire.
A quelques jours du second tour, ce rassemblement bloquait la circulation en chantant des paroles révolutionnaires d’hier et d’aujourd’hui. A plus de 80 ans, Ahmed Fouad Negm était venu assister à cette scène impensable voilà seulement quelques mois encore, juste après avoir rendu visite à sa fille Nawara, une activiste célèbre, alors en grève de la faim devant les bureaux du premier ministre.
Pour ce poète qui a traversé les dictatures, « ces jeunes révolutionnaires sont venus avec leurs chansons à eux, leur poésie à eux, leurs mots à eux, leurs musiques à eux. Bien sûr, ils sont aussi dans la continuité de ce que nous étions. Quand j’entendais sur la place un de mes poèmes, j’étais fier de sentir la graine que j’avais semée, il y a des années, devenue une plante. Pour moi, tous ces jeunes sont les fleurs épanouies de mon jardin. Mais alors que, d’habitude, ce sont les parents qui élèvent les enfants, ce sont aujourd’hui nos enfants qui nous éduquent et nous élèvent. »
Abdel Aziz est l’un de ces enfants. A 26 ans, il a déjà plusieurs vies derrière lui. Sa fille Meryem est née pendant que sa femme le croyait mort, et qu’il était en réalité torturé, des semaines entières, dans les locaux de la Sécurité d’Etat, à Medinet Nasr : un bâtiment que tous les activistes surnommaient « le tombeau ». « C’est la première fois que je raconte mon histoire », affirme ce jeune Frère musulman, habitant de la banlieue ouvrière d’Helwan, au sud du Caire. La libération de la parole et la confiance politique permises par la chute du dictateur se font, en effet, aussi sentir à travers toutes ces langues qui se délient pour raconter les humiliations passées.
Maintenant que celles-ci n’ont pas été vaines et que la peur chevillée au corps des Egyptiens a, en grande partie, disparu, c’est toute une parole enfouie dans le secret des tortures qui s’exprime dans l’Egypte contemporaine. « Je suis resté constamment les yeux bandés et menotté, jour et nuit, dit Abdel Aziz, arrêté pour avoir protesté contre le truquage des élections municipales. Je me souviens surtout de l’odeur constante de bétadine, parce que des infirmières passaient sans cesse pour en mettre sur toutes les blessures, les chairs écorchées. Ils m’ont sodomisé avec un bâton. Ils me mettaient des électrochocs sur le pénis, à tel point que, quand je suis sorti, il était entièrement noir. Pendant que j’étais là-bas, dans cette salle, j’ai souvent rêvé qu’un peintre y entre. Je me demandais quelle image il pourrait peindre de cet endroit, avec une vingtaine ou une trentaine de personnes, dont certains étaient accrochés par les pieds ou les jambes, tous en train de pisser le sang. Derrière mon bandeau, j’essayais d’imaginer à quoi ça pouvait ressembler et je me disais que ça devait ressembler à un abattoir humain. »
Est-ce qu’il n’a pas peur de raconter cela, alors que les généraux s’agrippent au pouvoir, multiplient les procès militaires et qu’une épreuve de force entre l’armée et les Frères musulmans s’avère de plus en plus probable ? « Après le 25 janvier, tout a changé. On a récupéré notre dignité, notre liberté. Aujourd’hui je me sens complet. Je peux parler de tout », conclut-il.
source : Médiapart
