Une victoire construite sur de vrais choix politiques
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- Catégorie : International
- Mis à jour le mercredi 7 novembre 2012 14:56
- Publié le mercredi 7 novembre 2012 14:50
- Écrit par Thomas Cataloube
En 2008, la victoire de Barack Obama était historique en raison de la couleur de sa peau. Elle procédait également d’un profond rejet des huit années de mandat de George W. Bush. Cette seconde victoire ne mérite pas le qualificatif d’historique, mais elle n’en est pas moins remarquable. Le président des États-Unis est en effet parvenu à se faire réélire dans un contexte de crise économique profonde, face à une opposition prête à toutes les contorsions et compromissions idéologiques pour arriver au pouvoir.
Le succès d’Obama n’est pas seulement dû au talent d’un politicien et de son équipe affûtée, ni à la faiblesse de son adversaire, un ploutocrate caméléon en campagne depuis six ans. Il découle de choix politiques affirmés qui sont très loin de faire l’unanimité aux États-Unis et qu’il a fallu défendre au cours de ces dernières années : un plan de relance massif pour sortir l’économie de l’ornière plutôt que des mesures d’austérité, la volonté d’installer un système d’assurance santé universel, le sauvetage de l’industrie automobile, l’investissement dans les énergies vertes, une tentative de réguler Wall Street…
Bien entendu, les progressistes qui avaient vu en Obama le fils spirituel de Franklin Roosevelt et de Lyndon Johnson ont été déçus. Pas assez ambitieux, pas assez réformiste, pas assez combatif. Mais dans le contexte d’un pays divisé dont les dirigeants, y compris démocrates, n’ont cessé depuis trente ans de vouloir démanteler l’État-providence, de baisser les impôts des plus fortunés et de sanctifier l’entreprise privée contre la bureaucratie gouvernementale, le projet du 44e président s’est inscrit en porte-à-faux de cette tendance.
L’ouragan Sandy, invité surprise de dernière minute de cette campagne, est venu à point pour illustrer le thème central de cette course présidentielle, à savoir le rôle de l’État dans la vie des citoyens américains. Ce n’est pas simplement qu’Obama est apparu présidentiel et maître des événements (contrairement à Bush lors de Katrina), c’est que sa réponse a illustré la puissance bienveillante du gouvernement, à commencer par la mobilisation de la garde nationale et le déblocage de fonds d’urgence pour les États dévastés. Mitt Romney, de son côté, plaidait il y a encore quelques mois pour la suppression de l’agence gouvernementale chargée de gérer les catastrophes naturelles, estimant que les États (quasiment tous exsangues financièrement) et le secteur privé pouvaient gérer ce genre d’événement...
Barack Obama a incarné la force collective d’une nation face à l’adversité, et même ce mot si peu employé de solidarité. C’est ce qui a motivé sa réaction à la crise financière : injecter des milliards de dollars d’argent public pour préserver des emplois, garantir le maintien de l’assurance-chômage le plus longtemps, dynamiser des secteurs fragiles, tendre une main salvatrice à une industrie (l’automobile) qui avait pourtant contribué elle-même à sa perte.
En face de lui, les républicains plaidaient pour la médecine de cheval et l’individualisme. Lors des premières manifestations du Tea Party en 2009, le slogan le plus repris était celui consistant à clamer « Pas question de payer pour les autres », sous-entendu les pauvres et ceux qui perdaient pied dans une économie qui les dépassait.
Obama reste au fond de lui-même un centriste peu désireux de «renverser la table»
Mitt Romney avec son ascenseur à voiture et ses comptes en banque dans les Caraïbes et autres paradis fiscaux, avec son colistier amoureux de l’égoïsme ultralibéral d’Ayn Rand, avec ses alliés de l’ultra-droite désireux d’imposer leurs vues religieuses à tous leurs concitoyens, a montré le pire visage du conservatisme américain. L’alliance avec le Tea Party, les financiers ultralibéraux et les entrepreneurs ne cherchant qu’à maximiser leur profit a été entérinée alors même que le pays en crise était demandeur de davantage de régulation et d’une main tendue.
Ce n’est pas un hasard si certains des spécimens les plus extrémistes de cette droite dure ont été renvoyés dans les cordes mardi 6 novembre au cours de quelques élections locales emblématiques. Todd Akin, l’homme pour qui « le corps de la femme se ferme lors d’un viol », Richard Mourdock ou Scott Brown ont été déposés par des élues comme la professeur de Harvard Elizabeth Warren ou la première sénatrice ouvertement lesbienne Tammy Baldwin.
La victoire d’Obama et des démocrates est donc celle d’une ligne idéologique avant d'être celle d’un homme, aussi talentueux soit-il. Mais que va-t-il faire lors de son second mandat ? Même si ses choix politiques ont été validés par sa réélection, il ne faut sans doute pas s’attendre à ce qu’il aille plus loin. Comme l’a tristement résumé l’acteur Matt Damon, se référant au slogan d’Obama en 2008, « l’audace d’espérer » : « Je n’espère plus d’audace. »
La première raison est structurelle. Le président devra composer avec une Chambre des représentants à majorité républicaine et un Sénat de son bord, mais souvent versatile. Même si l’on peut imaginer que les élus conservateurs ne seront plus aussi acharnés à se débarrasser d’Obama par tous les moyens possibles, puisque il s’en ira de lui-même en 2016, et qu’ils redécouvriront peut-être les vertus du compromis afin de préparer la succession, leur médiocrité générale et leur extrémisme idéologique ne plaident pas en faveur de beaucoup d’assouplissement.
La seconde raison tient à la personnalité d’Obama, qui reste au fond de lui-même un centriste peu désireux de « renverser la table ». Même si les initiatives majeures de son premier mandat sont édulcorées par rapport à ce qu’elles auraient pu être, elles ont été votées et mises en place. Vouloir revenir dessus pour les approfondir paraît peu probable. Le tempérament d’Obama laisse plutôt entrevoir une approche incrémentale. D’autant que son second mandat devrait être celui où il va récolter les fruits du premier : les effets complets du plan de relance, l’entrée en vigueur de toutes les provisions du système d’assurance santé, le transfert énergétique du pétrole vers le gaz naturel…
Alors qu’Obama avait pris les rênes du pays en pleine crise financière, il devrait désormais faire face à moins de turbulences. N’est pas Franklin Roosevelt qui veut. Il n’a jamais été dans les ambitions d’Obama de réformer complètement son pays et il est probable que les Américains ne le laisseraient pas faire. Même si une majorité de ses concitoyens a préféré sa vision plus solidaire à celle plus individualiste de Romney, il n’en reste pas moins que le pays oscille doucement entre ces deux pôles.
Obama a gagné sur un bilan et une approche des grands problèmes du pays, mais il n’a pas remporté sa victoire sur un projet. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il s’est retrouvé en difficulté ces deux derniers mois : il n’avait pas de grand dessein à proposer aux États-Unis, juste une orientation plus en adéquation avec les demandes de l’époque.
Thomas Cataloube
Médiapart
