Le soleil ne s'était pas encore levé, en ce mercredi 2 juillet, sur le quartier de Chouafat, à Jérusalem-Est. En cuisine, Souha préparait le repas avant le jeûne quotidien du ramadan. Son fils de 16 ans, Mohammed Hussein Abou Khdeir, était assis dehors, devant le magasin tenu par son père, en attendant la prière de l'aube.
Un lycéen plutôt chétif, qui s'illustrait selon ses proches par son goût pour la dabkeh, une danse folklorique qu'il pratiquait lors de toutes les fêtes. Les caméras de surveillance ont filmé la suite : son enlèvement. Quelques heures plus tard, au pied de la maison familiale, commençaient les plus graves émeutes qu'ait connues Jérusalem-Est depuis de nombreuses années. Elles ont redoublé d'intensité à la nuit tombée, après la rupture du jeûne.
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Dès le matin, des dizaines de Palestiniens, torse nu ou en tee-shirt trempé de sueur, le visage camouflé, cassaient des pierres pour mieux les lancer sur les forces policières israéliennes. Celles-ci avaient bouclé le quartier après la découverte du corps d'un jeunePalestinien dans une forêt à l'ouest de Jérusalem. Pendant toute la journée, les autorités ont refusé de confirmer que ce corps était bien celui de Mohammed Hussein Abou Khdeir. Sa mère, Souha, titubant de douleur, a été priée de se rendre au poste de police, où se trouvait déjà son mari, pour procéder à un test ADN.
TRAUMATISME NATIONAL
L'hypothèse d'un acte de représailles de la part d'extrémistes juifs est privilégiée, en réponse à l'assassinat de trois adolescents israéliens, enlevés le 12 juin en Cisjordanie et retrouvés morts dix-huit jours plus tard.
Leurs funérailles, mardi, ont consacré un traumatisme national. La révélation par la police de l'enregistrement complet de leur appel à l'aide, où l'on entend leurs assassins se réjouir après avoir ouvert le feu, a alimenté la colère. Sur les réseaux sociaux, des appels à la vengeance ont recueilli des dizaines de milliers de clics de soutien. L'armée a même dû promettre de punir les soldats s'associant à de telles démarches.
A Chouafat, ces soldats représentent depuis longtemps une force d'occupation. Des fenêtres de la mosquée, face à la maison familiale, certains habitants observent les émeutes. Les ambulances restent moteur allumé. On apporte en voiture des pneus, pour les brûler et obscurcir la vue des policiers. On évacue les blessés vers l'arrière, où des secouristes examinent l'impact des balles en caoutchouc.
« MEURTRE ABOMINABLE »
Sur le bas-côté, Ezzat, oncle de Mohammed, observe la scène. Il a vu les vidéos de surveillance, donc le visage des kidnappeurs. « Ils avaient environ 20-21 ans, ils étaient au moins trois et n'avaient pas de barbe. Deux sont sortis de la voiture pour parler à Mohammed, tranquillement. Ils sont retournés à la voiture, se sont arrêtés au feu, puis ils ont fait demi-tour et l'ont forcé cette fois à monter. » A cinq minutes en voiture se trouve la colonie de Pisgat Zeev, vaste zone résidentielle juive. C'est de là, sont persuadés les habitants du quartier, que proviendraient les kidnappeurs du jeune homme.
A deux rues à peine des affrontements, alors que les balles en caoutchouc sifflaient, faisant près de soixante blessés selon les services médicaux, Micky Rosenfeld, le porte-parole de la police israélienne, refusait de confirmer le lien entre les deux événements. Dans le cas du jeune Palestinien, « il faut encore déterminer si l'arrière-fond est criminel ou nationaliste », expliquait-il. Prudence de forme. La veille au soir, mardi, près de 200 jeunes radicaux juifs avaient défilé dans Jérusalem, non loin de la vieille ville, en appelant à la vengeance contre les Arabes.
Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a qualifié la mort de l'adolescent de « meurtre abominable ». Pour la troisième soirée de suite, les responsables de la sécurité nationale se sont réunis autour de lui mercredi 2 juillet. Les divergences entre durs et modérés sur l'ampleur de la riposte à livrer contre le Hamas s'étalent dans la presse. L'organisation islamiste a promis mercredi aux dirigeants israéliens qu'ils « paieront le prix » de la mort du jeune Palestinien.
TERREAU DE LA FRUSTRATION
Plusieurs salves de roquettes ont été déclenchées, sans faire de victimes, en direction du sud d'Israël, dont certaines ont été interceptées par le système antimissiles « Dôme de fer ». Trois roquettes sont notamment tombées dans une zone résidentielle de Sdérot. Jeudi matin, les forces aériennes israéliennes ont annoncé qu'elles avaient visé quinze cibles à Gaza. Il s'agirait de sites de tir, de camps d'entraînement et de stocks de munitions. Selon les services d'urgence à Gaza, une dizaine de personnes auraient été blessées.
Les extrémistes de part et d'autre se sentent confortés, dans un contexte général de déstabilisation du Proche-Orient. L'engrenage est d'autant plus dangereux que la situation échappe au contrôle des dirigeants de chacun des deux camps. Ni le gouvernement israélien ni l'Autorité palestinienne n'ont intérêt à des hostilités de grande ampleur. Le président palestinien, Mahmoud Abbas, a enjoint à M. Nétanyahou de « punir les assassins s'il veut la paix entre les peuples palestinien et israélien ».
Mais de paix, il n'est guère question. Personne n'est capable de prévoir les conséquences, tant le terreau de la frustration, des récriminations et de la colère est fécond. Deuil contre deuil. Crime contre crime.
Piotr Smolar
Le Monde