« Nous en sommes à un point capital du processus, explique Charles Konan Banny, le président de la CDVR. Nous allons permettre à ces personnes qui ont subi des atteintes aux droits humains de donner un visage à cette notion de victime pour que la nation compatisse. » Mais avec ses 70 places assises, la petite salle d'audience, située dans un club de sport d'un quartier cossu avec parcours de golf et piscine olympique, est quasiment inaccessible : une fois les officiels et les représentants des ONG assis, il ne reste qu'une poignée de sièges disponibles.
Les journalistes, dépouillés même de leurs stylos, ne sont pas les bienvenus. Seules les caméras de la Commission sont autorisées à enregistrer des images qui seront montées puis diffusées sur la télévision nationale. La CDVR se justifie par la nécessité de protéger l'identité des victimes, mais ce contrôle extrême de la communication permet également de cacher les dysfonctionnements de cette étape fondamentale du processus de réconciliation. « On s'attendait à pire, sourit une source onusienne habituée des commissions du même type. Depuis ses débuts en 2011, la CDVR fonctionne de travers, avec lenteur, et elle est réfractaire aux experts. Ces audiences doivent permettre de toucher le cœur des Ivoiriens pour un “plus jamais ça”, mais sans transparence, sans public, ça paraît difficile. »
IMPRESSION D'IMPROVISATION
Charles Konan Banny, soupçonné d'utiliser cette Commission comme un tremplin pour une candidature à l'élection présidentielle, s'est toujours plaint de son manque de budget pour remplir sa mission. Une rengaine qui irrite dans l'entourage du président Ouattara. « Banny a déçu, admet un conseiller du chef de l'Etat. Il n'a pas su donner de contenu à la réconciliation. La CDVR est une boîte budgétivore qui a reçu plus de 10 milliards de CFA [15,2 millions d'euros] en trois ans, mais qui se plaint en permanence de son manque de moyens. »
Une centaine de victimes, des « cas emblématiques », sélectionnés parmi les 64 000 personnes entendues par les commissions locales, devraient se présenter à ces audiences au cours des deux prochains mois. Toutes sont enregistrées dans une base de données qui sera transmise à l'Etat pour gérer les indemnisations.
Pour le premier jour, une jeune fille violée de 22 ans, tout juste majeure au moment des faits, montre immédiatement des signes de faiblesse quand elle raconte son calvaire. « L'assistance a demandé à ce qu'elle rencontre un psychologue, car apparemment elle n'en avait jamais vu », s'étonne un membre du public. Les membres de la CDVR nient, assurant qu'une prise en charge psychologique avait été mise en place. Cependant, un observateur étranger déplore l'impression d'improvisation qui se dégage du dispositif : « Les commissaires doivent se préparer, relire les dépositions faites lors des consultations afin de ne pas traumatiser encore la victime, dit-il. Le but est de leur montrer que l'Etat les écoute et veut les aider, pas de leur faire du mal. »
Ce manque d'organisation se retrouve aussi dans l'absence de cadre légal. « Faute d'amnistie, il y a peu de chances que des bourreaux se présentent », s'agace un spécialiste des mécanismes de réconciliation. Le regret est partagé par l'un des membres de la Commission. « La jeune fille a dit qu'elle pourrait identifier son violeur, un soldat probablement favorable à Alassane Ouattara, mais je ne sais pas comment on peut faire le lien avec la justice pénale. »
La justice, jusqu'à présent, n'a poursuivi que des proches de l'ancien président Gbagbo, alors que de lourds soupçons pèsent sur les hommes qui ont permis à l'actuel chef de l'Etat de s'installer au pouvoir, avec l'appui décisif de l'armée française et des casques bleus. « La CDVR doit pallier les failles de cette justice partiale en permettant aux victimes des forces pro-Ouattara de s'exprimer, estime un expert international. C'est le seul moyen de trouver un équilibre. »
