La présidente du Liberia blâmée pour sa gestion de l'épidémie
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- Catégorie : International
- Mis à jour le jeudi 16 octobre 2014 14:55
- Publié le jeudi 16 octobre 2014 14:51
- Écrit par Saïdou Nour Bokoum
L'opposition et la population s'interrogent sur la réelle affectation des aides versées par la communauté internationale
Saah Joseph est une exception. D'abord, cet opposant de 38 ans refuse de se joindre à tous ceux, nombreux, qui critiquent la façon dont la présidente du Liberia, Ellen Johnson Sirleaf, gère la lutte contre la pire épidémie d'Ebola que l'Afrique ait connue et dont son pays est le plus durement touché.
Ensuite, ce député se bat, chaque jour sur le terrain, contre les ravages du virus à l'heure où des ministres ont tout simplement fui le pays pour échapper à une épidémie qui y a déjà fait plus de 2 400 victimes et continue de s'étendre. " Ebola est une cause nationale, ce n'est pas un enjeu politique ", défend cet élu du 13e district de Montserrado (comté qui inclut Monrovia), membre, pourtant, du Congrès pour le changement démocratique (CDC), le parti d'opposition de l'ancien footballeur et ex-candidat à la présidence George Weah.
Saah Joseph a ainsi acheté trois ambulances d'occasion importées des Etats-Unis pour conduire les malades d'Ebola à l'hôpital. Soit autant de véhicules que ce dont disposaient jusqu'alors les services de santé de Monrovia. Avant la crise, il a aussi créé des écoles gratuites destinées aux plus défavorisés et aux ex-enfants soldats. " Tout ça sur mon salaire de député ", jure-t-il. En d'autres termes, il s'agite, à sa petite échelle, dans des domaines où l'Etat a failli.
" La guerre avait tout détruit ", explique-t-il. Le dernier conflit, effroyable de cruauté, a en effet laissé un pays exsangue en 2003. Mais quand on lui demande où sont passées les centaines de millions de dollars d'aides étrangères versées au Liberia depuis la première élection d'Ellen Johnson Sirleaf en 2006, le député élude la question. Hassan Bility, responsable local de l'organisation de défense des droits de l'homme Global Justice and Research Project, lui, est formel : " Pas de traces : ni dans la santé, ni dans l'éducation, ni dans les infrastructures. "
Saah Joseph le constate ce lundi 13 octobre. On le retrouve devant le centre de traitement anti-Ebola Island géré par le ministère de la santé et l'Organisation mondiale de la santé. Les infirmières de cet établissement de 150 lits, surpeuplé dès son ouverture à la mi-septembre, menaçaient de faire grève si leurs primes mensuelles n'étaient pas portées à 700 dollars (546 euros), contre moins de 500 actuellement s'ajoutant à leurs traitements de 200 dollars.
Pour alléger leurs dépenses quotidiennes, Saah Joseph décide ce jour-là de mettre un de ses bus à leur disposition pour venir les chercher à leur domicile et les amener jusqu'à cet hôpital à très hauts risques. Cette mesure s'ajoutant aux vagues promesses du gouvernement de faire un geste pour les primes, la grève n'a finalement pas eu lieu. " Chacun fait ce qu'il peut, mais il est vrai que les gens ne sont pas très contents ", lâche-t-il finalement.
On l'entend dans les venelles insalubres de West Point. " Ils ne font rien d'autre que de détourner de l'argent. Où sont les milliards versés par la communauté internationale pour lutter contre Ebola ? ", demande Saah Bundoo, un jeune volontaire de ce bidonville. Difficile d'expliquer que toutes les sommes promises n'ont pas encore été versées et qu'elles ne sont pas virées directement sur le compte de la présidence pour en faire ce que bon lui semble.
Hausse du niveau de corruption" Nous, les Libériens, on ne voit rien arriver ", tranche-t-il. " Un jour, avertit Ben, un officier de police, on verra des émeutes, des barrages, des pneus brûlés. Les Libériens ont peur du virus et ils sont fatigués par l'augmentation des prix, le chômage, la misère. "
La défiance envers la présidente et son entourage ne date pas d'Ebola. " Cela a vraiment commencé avec sa réélection en 2011, observe un diplomate étranger en poste à Monrovia. Le niveau de corruption s'élève sans cesse, elle place ses proches aux plus hautes fonctions, dont son fils à la tête de l'Agence nationale de sécurité. "" Aujourd'hui, ajoute Hassan Bility, on lui reproche aussi d'avoir attendu fin juillet pour réagir à une épidémie déclenchée plusieurs mois auparavant et de vouloir en profiter pour s'arroger des pouvoirs indus. "
Le 10 octobre, la présidente, Prix Nobel de la paix en 2011, avait ainsi demandé des pouvoirs extraordinaires pour lutter contre l'épidémie alors que le pays est déjà soumis à l'état d'urgence depuis début août. " Elle voulait limiter la circulation des personnes, restreindre le droit d'expression et de rassemblement, et pouvoir réquisitionner les propriétés privées sans compensation ", énumère Moses Acarous Gray, l'un des opposants les plus bruyants du CDC.
La motion présidentielle a été rejetée par les députés, sans la voix de Saah Joseph qui, ce jour-là, s'occupait des malades.
Christophe Châtelot
© Le Monde
