PS : la fracture idéologique au grand jour
- Détails
- Catégorie : International
- Mis à jour le jeudi 23 octobre 2014 12:49
- Publié le jeudi 23 octobre 2014 12:49
- Écrit par David Revault d'Allonnes
La tectonique des plaques socialistes, sur fond de très sérieuse dégradation du climat, s’accélère dangereusement. Au lendemain de l’adoption du volet recettes du budget par l’Assemblée nationale, qui a vu Benoît Hamon, Aurélie Filippetti et Delphine Batho s’abstenir parmi 39 députés frondeurs, de vifs échanges entre camarades ont fait éclater au grand jour la fracture idéologique et l’irrésistible dérive des continents, au sein du parti, entre le gouvernement de Manuel Valls et ses opposants internes, dont certains, et pas les moins féroces, étaient pourtant ministres il y a quelques semaines encore.
Lire aussi : Jean-Christophe Cambadélis en appelle à l’unité du PS
Le spectacle a beau par instants donner le tournis, les positions, paradoxalement, se détachent de plus en plus nettement. Celle de Manuel Valls, d’abord, qui admet désormais ouvertement que la synthèse à la hollandaise n’est plus qu’un souvenir. Dans un long entretien à L’Obs, le chef du gouvernement n’écarte pas, fidèle à ce qu’il disait en 2009, de rebaptiser son parti, qu’il verrait volontiers muer en « une maison commune » des progressistes, un mouvement de centre gauche qui fleure bon le rocardisme et le modèle du Parti démocrate (PD) italien. Cette nouvelle entité serait « pragmatique, républicaine et réformiste », explique-t-il, refusant d’y accoler le mot « socialiste ». « Quand la gauche se recroqueville sur le passé, sur les totems, elle cesse d’être fidèle à l’idéal du progrès, et donc à elle-même », lance le premier ministre à ses camarades, regrettant de ne pas avoir tendu la main à François Bayrou en 2012, après l’élection de François Hollande.
LA – FORTE – POLARITÉ DU CHAMP SOCIALISTE
Le message s’adresse principalement à Martine Aubry qui a publié une contribution critique de l’action du gouvernement, dimanche 19 octobre, dans laquelle elle attaque les choix économiques de l’exécutif et appelle à la fondation d’une nouvelle social-démocratie, clairement ancrée à gauche.
Depuis l’arrivée de M. Valls à Matignon, Mme Aubry, jusque-là silencieuse, avait à épisodes réguliers fait connaître son opposition sur des points particuliers de la politique gouvernementale, sans avoir besoin de souligner son évidente proximité avec certains des frondeurs du groupe PS. La voilà désormais installée dans la position de leader de l’opposition au sein de la majorité, là où Manuel Valls, depuis le départ d’Arnaud Montebourg et l’opération « clarification » qui s’ensuivit, n’a cessé de dévoiler plus ouvertement, de Londres à Berlin en passant par l’université d’été du Medef, un positionnement « pro business ».
Et le président, dans tout cela ? Au mitan du quinquennat, force est de constater que le jeu, à gauche, ne s’organise plus autour de lui. Au point que Michel Rocard, interrogé sur Canal +, a indiqué qu’il « déconseillerait » à M. Hollande de se représenter en 2017. Les socialistes auraient-ils déjà enterré le chef de l’Etat ? « Peut être un peu trop vite », juge un ministre. Ce sont en tout cas Mme Aubry et M. Valls qui constituent désormais la – forte – polarité du champ socialiste, qui a soudainement pris des allures de guerre de tranchées, mercredi 22 octobre dès l’aube, quand les camarades se sont soudainement mis à échanger des rafales à l’arme lourde, sans sommation.
« NERVOSITÉ »
La politique du gouvernement « menace la République » et conduit vers un « immense désastre démocratique », a attaqué sur RFI Benoît Hamon, qui était encore il y a moins de deux mois ministre de l’éducation nationale, s’attirant une riposte quasi simultanée du porte-parole du gouvernement, Stéphane Le Foll, sur RMC : « Si c’est ça, qu’il quitte le Parti socialiste. » Un autre de ses ex-collègues, Thierry Mandon, secrétaire d’Etat à la réforme de l’Etat et à la simplification, a dépeint M. Hamon en « prophète de malheur ». Ce dernier, contacté par Le Monde, s’en défend : « La polémique est excessive par rapport à ce que j’ai dit. Je disais déjà ces choses au sein du gouvernement, je continue à les dire dehors. La réaction de Stéphane, je la mets sur le compte de la nervosité. »
Le jeu, incontestablement, se durcit, et un ministre en conjure : « Il ne faut pas perdre ses nerfs ! » Tout le monde n’a cependant pas renoncé à recoller les morceaux. Au milieu du gué, Jean-Christophe Cambadélis tente de tenir les deux bouts du parti. Au prix d’un joli grand écart, et au risque du claquage. A Manuel Valls, le premier secrétaire du PS a rétorqué que « socialiste est un beau nom qui a fait ses preuves, autant le garder ». A Benoît Hamon, que c’est « le FN qui menace la République, pas le gouvernement », et qu’il faut savoir « débattre sans se battre ». M. Cambadélis devait également tenir une conférence de presse jeudi 23 octobre à la mi-journée pour appeler les dirigeants socialistes « à maîtriser leur propos » : « Aucune divergence au monde ne doit donner lieu à ce moment de l’histoire au triste spectacle de la surenchère, de la division et du positionnement. »
« ON A LA DIVISION MAIS PAS LE DÉBAT QUI VA AVEC »
L’hystérisation de la dispute est néanmoins indéniable. « On a la division mais pas le débat qui va avec, regrette Emmanuel Maurel, le député européen, patron de l’aile gauche du parti. Il y a une stratégie de tension, mais c’est une grosse manœuvre de diversion pour éviter de répondre aux seules questions que se posent les Français : est-ce que la politique menée est la bonne ? »
A l’autre bout de l’échiquier solférinien, les vallsistes répliquent en accusant M. Hamon de manœuvres d’appareil en vue de reconquérir l’aile gauche du PS, où l’on n’a pas oublié qu’il avait contribué à l’accession de M. Valls à Matignon, en avril. « Il tente de reprendre la main sur son courant, mais il ne maîtrise plus la godille et il est sorti de la piste », explique un proche du premier ministre.
L’inflammabilité du climat ne trompe pas : les grandes manœuvres pré-congrès ont commencé. Alors que l’élection présidentielle s’annonce problématique, la prise du parti devient l’enjeu majeur, comme si les socialistes avaient déjà enjambé 2017. Pour les opposants internes à M. Valls, écartés du gouvernement et incapables pour le moment de contrarier les plans du premier ministre dans l’hémicycle. Pour les partisans du premier ministre, qui rêvent de poursuivre rue de Solférino l’exercice de « clarification » entamé au gouvernement. La dynamique de l’éclatement est lancée.
- David Revault d'Allonnes
Journaliste au Monde
La tectonique des plaques socialistes, sur fond de très sérieuse dégradation du climat, s’accélère dangereusement. Au lendemain de l’adoption du volet recettes du budget par l’Assemblée nationale, qui a vu Benoît Hamon, Aurélie Filippetti et Delphine Batho s’abstenir parmi 39 députés frondeurs, de vifs échanges entre camarades ont fait éclater au grand jour la fracture idéologique et l’irrésistible dérive des continents, au sein du parti, entre le gouvernement de Manuel Valls et ses opposants internes, dont certains, et pas les moins féroces, étaient pourtant ministres il y a quelques semaines encore.
Lire aussi : Jean-Christophe Cambadélis en appelle à l’unité du PS
Le spectacle a beau par instants donner le tournis, les positions, paradoxalement, se détachent de plus en plus nettement. Celle de Manuel Valls, d’abord, qui admet désormais ouvertement que la synthèse à la hollandaise n’est plus qu’un souvenir. Dans un long entretien à L’Obs, le chef du gouvernement n’écarte pas, fidèle à ce qu’il disait en 2009, de rebaptiser son parti, qu’il verrait volontiers muer en « une maison commune » des progressistes, un mouvement de centre gauche qui fleure bon le rocardisme et le modèle du Parti démocrate (PD) italien. Cette nouvelle entité serait « pragmatique, républicaine et réformiste », explique-t-il, refusant d’y accoler le mot « socialiste ». « Quand la gauche se recroqueville sur le passé, sur les totems, elle cesse d’être fidèle à l’idéal du progrès, et donc à elle-même », lance le premier ministre à ses camarades, regrettant de ne pas avoir tendu la main à François Bayrou en 2012, après l’élection de François Hollande.
LA – FORTE – POLARITÉ DU CHAMP SOCIALISTE
Le message s’adresse principalement à Martine Aubry qui a publié une contribution critique de l’action du gouvernement, dimanche 19 octobre, dans laquelle elle attaque les choix économiques de l’exécutif et appelle à la fondation d’une nouvelle social-démocratie, clairement ancrée à gauche.
Depuis l’arrivée de M. Valls à Matignon, Mme Aubry, jusque-là silencieuse, avait à épisodes réguliers fait connaître son opposition sur des points particuliers de la politique gouvernementale, sans avoir besoin de souligner son évidente proximité avec certains des frondeurs du groupe PS. La voilà désormais installée dans la position de leader de l’opposition au sein de la majorité, là où Manuel Valls, depuis le départ d’Arnaud Montebourg et l’opération « clarification » qui s’ensuivit, n’a cessé de dévoiler plus ouvertement, de Londres à Berlin en passant par l’université d’été du Medef, un positionnement « pro business ».
Et le président, dans tout cela ? Au mitan du quinquennat, force est de constater que le jeu, à gauche, ne s’organise plus autour de lui. Au point que Michel Rocard, interrogé sur Canal +, a indiqué qu’il « déconseillerait » à M. Hollande de se représenter en 2017. Les socialistes auraient-ils déjà enterré le chef de l’Etat ? « Peut être un peu trop vite », juge un ministre. Ce sont en tout cas Mme Aubry et M. Valls qui constituent désormais la – forte – polarité du champ socialiste, qui a soudainement pris des allures de guerre de tranchées, mercredi 22 octobre dès l’aube, quand les camarades se sont soudainement mis à échanger des rafales à l’arme lourde, sans sommation.
« NERVOSITÉ »
La politique du gouvernement « menace la République » et conduit vers un « immense désastre démocratique », a attaqué sur RFI Benoît Hamon, qui était encore il y a moins de deux mois ministre de l’éducation nationale, s’attirant une riposte quasi simultanée du porte-parole du gouvernement, Stéphane Le Foll, sur RMC : « Si c’est ça, qu’il quitte le Parti socialiste. » Un autre de ses ex-collègues, Thierry Mandon, secrétaire d’Etat à la réforme de l’Etat et à la simplification, a dépeint M. Hamon en « prophète de malheur ». Ce dernier, contacté par Le Monde, s’en défend : « La polémique est excessive par rapport à ce que j’ai dit. Je disais déjà ces choses au sein du gouvernement, je continue à les dire dehors. La réaction de Stéphane, je la mets sur le compte de la nervosité. »
Le jeu, incontestablement, se durcit, et un ministre en conjure : « Il ne faut pas perdre ses nerfs ! » Tout le monde n’a cependant pas renoncé à recoller les morceaux. Au milieu du gué, Jean-Christophe Cambadélis tente de tenir les deux bouts du parti. Au prix d’un joli grand écart, et au risque du claquage. A Manuel Valls, le premier secrétaire du PS a rétorqué que « socialiste est un beau nom qui a fait ses preuves, autant le garder ». A Benoît Hamon, que c’est « le FN qui menace la République, pas le gouvernement », et qu’il faut savoir « débattre sans se battre ». M. Cambadélis devait également tenir une conférence de presse jeudi 23 octobre à la mi-journée pour appeler les dirigeants socialistes « à maîtriser leur propos » : « Aucune divergence au monde ne doit donner lieu à ce moment de l’histoire au triste spectacle de la surenchère, de la division et du positionnement. »
« ON A LA DIVISION MAIS PAS LE DÉBAT QUI VA AVEC »
L’hystérisation de la dispute est néanmoins indéniable. « On a la division mais pas le débat qui va avec, regrette Emmanuel Maurel, le député européen, patron de l’aile gauche du parti. Il y a une stratégie de tension, mais c’est une grosse manœuvre de diversion pour éviter de répondre aux seules questions que se posent les Français : est-ce que la politique menée est la bonne ? »
A l’autre bout de l’échiquier solférinien, les vallsistes répliquent en accusant M. Hamon de manœuvres d’appareil en vue de reconquérir l’aile gauche du PS, où l’on n’a pas oublié qu’il avait contribué à l’accession de M. Valls à Matignon, en avril. « Il tente de reprendre la main sur son courant, mais il ne maîtrise plus la godille et il est sorti de la piste », explique un proche du premier ministre.
L’inflammabilité du climat ne trompe pas : les grandes manœuvres pré-congrès ont commencé. Alors que l’élection présidentielle s’annonce problématique, la prise du parti devient l’enjeu majeur, comme si les socialistes avaient déjà enjambé 2017. Pour les opposants internes à M. Valls, écartés du gouvernement et incapables pour le moment de contrarier les plans du premier ministre dans l’hémicycle. Pour les partisans du premier ministre, qui rêvent de poursuivre rue de Solférino l’exercice de « clarification » entamé au gouvernement. La dynamique de l’éclatement est lancée.
- David Revault d'Allonnes
Journaliste au Monde

