Guerre secrète au Mali

 

En plein désert, le petit détachement français armé par les commandos de l'air du CPA-30 change constamment d'itinéraire. " Quand on se contente de faire un aller-retour, c'est toujours au retour qu'ils nous attendent ", rappelle un militaire. " Ils ", ce sont les djihadistes des katibas locales, mêlés aux trafiquants locaux et fondus dans une population qui vit sous pression, dans le plus grand dénuement. Le 15  octobre, dernier -incident en date, une roquette de 122  mm est tombée à un kilomètre de la piste d'aviation militaire.

 

Dans le nord du Mali, le harcèlement des groupes armés ne cesse pas. Le 3  octobre, les casques bleus nigériens de la Minusma ont été assaillis par le Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao) dans la région d'in-Deliman, entre Menaka et -Ansongo. " On n'avait pas vu depuis des mois une attaque comme celle-là ", confie un officier français. Le 10  octobre, lors d'une opé-ration des forces spéciales françaises contre un convoi venu de Libye à la frontière nord du Niger, un système antiaérien complet SA7 a été retrouvé. " Nous voyons des armes que nous n'avions pas retrouvées depuis le début de l'opération Serval en  2013 ", convient un officier de Barkhane.

Contrainte budgétaire

L'armée malienne ne se risque plus à Tessalit. " Qu'elle vienne !, lance un homme devant le local du Haut Conseil pour l'unité de l'Azawad (HCUA), nous on ne veut qu'une chose, l'indépendance de l'Azawad. " Le visage entouré d'un chèche blanc, le doyen, Ami Ashel, ne place guère d'espoir dans les négociations en cours à Alger entre le gouvernement de Bamako et les groupes touareg du nord : " Que l'on obtienne une fédé-ration ou tout autre statut, la souffrance de la population sera toujours là. "

Les mines s'ajoutent désormais aux plaies du nord du Mali. A Tessalit comme à Kidal, les hommes d'Iyad ag-Ghali, le chef d'Ansar Eddine, ou de son parent Abdelkrim al-Targi, versent 200  dollars (158  euros) à tout paysan qui accepte de poser une mine. C'est jusqu'à 1 000  dollars si l'engin peut viser un blindé français. Une fortune.

L'opération antiterroriste Barkhane est la priorité de l'état-major à Paris. Après Serval, lancée au Mali début 2013, elle ambitionne, depuis le 1er  août  2014, de couvrir l'immensité de la région sahélienne, de la Mauritanie jusqu'au Tchad. " C'est le plus grand théâtre français depuis la seconde guerre mondiale ", note le colonel D., le patron du détachement aérien installé dans la capitale tchadienne, dont les Rafale et les hélicoptères volent tous les jours. " Cinq pays, c'est presque une abstraction, remarque un officier, et tout ce qui était long, loin et compliqué au seul Mali le -devient encore plus. "

Barkhane est, aussi, une opération pensée dans la contrainte budgétaire. Son effectif, taillé au plus juste, ne bougera pas dans l'immédiat : 3 000 hommes, soit moins que les anciennes forces Serval (au Mali) et Epervier (au Tchad) réunies. Mais les chefs militaires le veulent mobile. En cas de besoin, des renforts ponctuels pourront venir d'Abidjan. Ou de Centrafrique, la force " Sangaris " devant diminuer notablement début 2015.

Le détachement opérationnel de Tessalit, 30 soldats, est l'une des cinq petites unités qui appuient les opérations de " neutralisation " des forces spéciales et assistent les -forces africaines sur le terrain. Au-delà de ses bases de Gao, Niamey et N'Djamena, l'opé-ration peut désormais aussi compter, pour ses " opérations coup de poing ", sur des postes avancés aux frontières nord du Sahel : Atar en Mauritanie, Madama au Niger, -Faya Largeau au Tchad. Pour les installer près des -passes historiques du Sahel, l'armée a ressorti ses cartes du XIXe  siècle et mené ces dernières semaines des missions de -reconnaissance avec des hydrographes.

A court terme, la priorité reste l'élimination des têtes de réseaux djihadistes. Selon une source de haut niveau à Paris, " la totalité des responsables de l'attentat d'In Amenas a

été éliminée, sauf Mokhtar Belmokhtar ". Dirigée par ce dernier, l'attaque de janvier  2013 contre le site gazier algérien avait provoqué la mort de 39 expatriés.

Mercredi 22  octobre, François Hollande a validé les prochaines opérations sahéliennes. " Les succès qui ont été remportés ne -doivent pas nous conduire à réduire notre -vigilance ", dit le communiqué de l'Elysée à l'issue du conseil de défense. " Je n'ai pas la prétention d'éradiquer le terrorisme mais de le contenir, de le laisser au plus bas niveau pour qu'il ne déstabilise pas des Etats souverains ", résume le général Palasset, depuis son état-major de N'Djamena.

Alors que Paris pensait rapidement passer le relais aux forces nationales et onusiennes, les confins maliens restent le point nodal. " Nous voulons, d'abord, éviter qu'une herbe trop haute repousse au Nord-Mali ", décrypte un officier de Barkhane. " Plusieurs dizaines de djihadistes " ont été tués ou arrêtés depuis août, dont la moitié au nord du Mali, affirme le général Palasset. Le massif du Tighargar est redevenu une zone de stationnement des groupes armés. Et si, à Tombouctou comme à Gao, le climat est calme depuis trois mois au point que certaines familles qui avaient fui les djihadistes en  2012 reviennent, la -situation est qualifiée de " précaire ". A Gao, les soldats français disent recevoir " en -permanence des renseignements sur des - suicide bombers ".

La difficulté consiste à agir en même temps sur les zones frontalières où circulent, plus visibles, armes et combattants. " En cinq à dix heures, sur renseignement, nous devons pouvoir mener une opération dans les zones de transit des groupes entre leurs sanctuaires majeurs ", explique le général Palasset. Depuis le mois de septembre, Barkhane déploie une activité tous azimuts, à grand renfort de forces spéciales : sept à dix opérations sont menées simultanément, en comptant la -sécurisation des convois logistiques. L'opé-ration du 10  octobre à la frontière nord du -Niger a été prolongée d'autres -actions de neutralisation.

A plein régime

Les moyens sont comptés. Paris se réjouit de l'aide des Espagnols, qui fournissent des transporteurs, mais surtout de celle de Washington. Des avions de transport et de ravitaillement américains sont à la disposition des commandos français. En matière de renseignement, les deux alliés échangent des dossiers de " cibles à haute valeur " et mènent des opérations coordonnées. Les drones d'observation Reaper américains doivent quitter bientôt Niamey pour Agadez, où une deuxième piste est prévue en  2016. Les Reaper français volent eux aussi à plein régime – 2 000  heures depuis janvier –, entretenus avec l'aide des contractors de l'industriel américain. Le Pentagone a détaché cinq officiers à l'état-major de la force à N'Djamena. Et à Ougadougou, les forces spéciales et les services ont des contacts quotidiens.

Mais une donnée nouvelle vient compliquer l'opération. Depuis trois mois, " il y a bien un effet de mimétisme entre AQMI et Daech - acronyme arabe de l'Etat islamique - ", constatent les militaires. " Des petits mouvements vont s'afficher avec Daech pour se donner de l'importance. D'autres vont vouloir prouver qu'ils incarnent le terrorisme en gardant leur label et mèneront eux aussi des actions pour le prouver ", analyse-t-on à l'état-major à Paris. Les experts ne croient pas à une unification des katibas du Sahel aux agendas locaux divers. En revanche, ils craignent les ralliements. " Pour l'heure, nous n'avons pas de signes concrets de connexion entre les groupes, mais il existe de l'écho, du mimétisme, de la concurrence ", -selon le général Palasset.

Officiellement, l'action de Barkhane s'arrête aux frontières du " G5 Sahel " : Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et Burkina Faso. Les -pilotes de Rafale, à N'Djamena, affirment que ces règles d'engagement leur sont rappelées à chaque mission. Mais jusqu'à quand ? Le nord du Nigeria, avec Boko Haram, est qualifié de " zone d'intérêt ", à l'instar du sud de la Libye, où s'entraînent, s'arment et se reposent les djihadistes. " Il faudra bien y aller ", dit-on au ministère de la défense à Paris.

Une autre inconnue pèse sur Barkhane : l'avenir de la Minusma. Avec ses 9 000 hommes, elle est valorisée avec force éloges par l'état-major français. Des opérations de contrôle de zone sont menées conjointement. Ce fut le cas de mi-août à mi-septembre dans le Tighargar pour l'opération " Havre ", qui a mobilisé 250 soldats français. La Minusma a bloqué une entrée de vallée, Barkhane a assumé la partie offensive. Les Français se reposent d'abord sur les unités tchadiennes, 1 400 hommes dans le nord du Mali. Mais -au-delà, la Minusma reste faible. Quant aux forces de Bamako, en dépit de leurs efforts, elles ne vont plus au-delà d'Al-Mustarat, à une bonne journée de route de Kidal, après les pertes humiliantes subies à Kidal en mai." Face aux terroristes, c'est encore nous qui avons l'initiative ", rassure un gradé. Barkhane est engagée dans une course, au risque de l'épuisement. Le containment  va durer de longues années. Résoudre les -racines du problème semble hors de portée. " On nous dit Mali, Mali, Mali ! Mais ici, pour nos enfants, c'est chômage, chômage, -chômage ! Nous sommes fatigués ", lance, ce lundi, une des femmes réunies autour du vieux chef de Tessalit.

Nathalie Guibert

Le Monde

 

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