Depuis sa cellule de La Haye, Gbagbo hante la politique ivoirienne


Laurent Gbagbo, en février 2013 à La Haye.

Si certains doutaient encore de l’influence de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire, l’annulation jeudi du congrès du Front populaire ivoirien (FPI), la formation qu’il a créée, va peut-être les convaincre. C’est de sa cellule du centre pénitentiaire de la Cour pénale internationale (CPI), à La Haye, qu’il a fait acte de candidature à la présidence de son parti en novembre dernier. L’ancien chef d’Etat ivoirien est dans l’attente de son procès, prévu en juillet 2015, pour crimes contre l’humanité, à la suite de la crise post-électorale de 2010-2011 qui l’a opposé à l’actuel président, Alassane Ouattara, pendant laquelle au moins 3 000 personnes sont mortes. Mais il en faut plus pour décourager celui qui s’est illustré dans les premières luttes syndicales qu’a connues la Côte d’Ivoire, pays qu’il a plus tard dirigé pendant dix ans.

« Les cadres et les militants n’arrivent pas à penser le parti sans Laurent Gbagbo, confirme Fahiraman Rodrigue Koné, analyste politique. Son image fait recette parmi ceux qui n’ont pas digéré la crise post-électorale. Réconciliation, justice… le pouvoir n’a rien fait pour apaiser l’autre camp. » Seuls des procès à l’encontre de partisans de l’ancien président sont pour l’instant programmés. L’impunité dont jouissent les forces qui ont soutenu Alassane Ouattara, malgré les accusations de nombreuses organisations de défense des droits de l’homme, alimente la frustration chez leurs victimes.

« Tendance messianique »

Laurent Gbagbo est ainsi érigé en martyr, présenté par ses partisans comme le seul à pouvoir fédérer le parti. Une « tendance messianique » dénoncée par Pascal Affi N’Guessan, le président du FPI depuis 2001. Accusé de commettre un parricide, il assure pourtant vouloir dialoguer avec le pouvoir pour mieux défendre la cause de son mentor. Depuis sa libération de prison, en août 2013, il multiplie les initiatives en faveur d’une détente avec Alassane Ouattara, mettant progressivement de côté les historiques du parti. Dernièrement, il a œuvré pour la participation du FPI à la Commission électorale indépendante, l’organe chargé d’organiser la présidentielle prévue en octobre 2015. Il est ainsi allé à l’encontre du boycottage prôné par une frange importante du parti, confirmant la polarisation entre les courants.

Dernier acte de ce « parricide » dénoncé par ses détracteurs : il a initié un recours devant la justice ivoirienne pour faire invalider la candidature de Laurent Gbagbo, arguant que la procédure n’a pas été respectée au moment de son dépôt. Aurait-il peur d’affronter celui qui l’a nommé premier ministre de son premier gouvernement ? La cote de popularité de l’ancien président ivoirien semble en tout cas ne jamais avoir décliné, depuis son arrestation en avril 2011. Les « journaux bleus », considérés comme proches de Laurent Gbagbo, font partie des meilleures ventes : plusieurs se sont même créés après qu’il a été transféré à La Haye. Ses partisans ont déclaré jusqu’au bout que le congrès aurait lieu et assurent en avoir été dissuadés à la vue des policiers déployés devant l’endroit où devait se tenir l’événement jeudi matin, une mesure décidée la veille au soir par le ministre de l’intérieur. Ils sont nombreux à s’interroger sur la légitimité de cette intrusion du gouvernement dans une affaire interne à un parti. Beaucoup y voient un nouveau signe de connivence entre Pascal Affi N’Guessan et Alassane Ouattara : l’entourage du président ivoirien ne cache pas sa volonté d’affronter un membre crédible de l’opposition lors du prochain scrutin présidentiel.

Quelques heures après le report du congrès, la CPI annonçait que les accusations qui pesaient sur Charles Blé Goudé étaient confirmées. Le chef des Jeunes patriotes, très proche de Laurent Gbagbo, est accusé des mêmes crimes. Le procureur pourrait d’ailleurs décider de les juger ensemble. La CPI a aussi exigé que les autorités ivoiriennes lui remettent Simone Gbagbo, visée par un mandat d’arrêt depuis février 2012. Le gouvernement souhaite que l’épouse de l’ex-chef d’Etat soit jugée dans son pays, mais les juges de La Haye considèrent que les procédures lancées en Côte d’Ivoire prennent trop de temps et ne visent pas les mêmes faits. Des décisions qui risquent d’augmenter la rancœur des partisans de l’ancien régime.

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