« On peut regretter de ne pas avoir laissé les chefs d’Etat africains régler le problème libyen par la voie politique »

Entretien. L’Algérien Smaïl Chergui est commissaire pour la paix et la sécurité de l’Union africaine (UA). Selon lui, la menace terroriste est le principal défi du moment. Le haut responsable de l’UA a répondu aux questions du Monde lors du premier Forum pour la sécurité et la paix en Afrique, tenu à l’initiative de la France et du Sénégal à Dakar mardi 15 et mercredi 16 décembre.
A droite, l'Algérien Smaïl Chergui, commissaire pour la paix et la sécurité de l'Union africaine au sommet de Dakar au côté du président Nnigérian Olusegun Obasanjo, le 15 décembre 2014.

L’UA avait émis de fortes réserves quant à cet événement, avant d’accepter d’y participer. Quelle est votre analyse de la situation sécuritaire en Afrique ? Quelle est votre principale préoccupation ?

Smaïl Chergui La principale préoccupation est sans conteste la question terroriste. La menace s’élargit. Aujourd’hui, des liens sont établis entre tous les mouvements terroristes, de la Corne de l’Afrique jusqu’au Nigéria. Boko Haram est en train de prendre une part importante de territoire du Nigéria. Cela veut dire que ses membres peuvent se permettre d’installer des camps d’entraînement, de s’arroger des ressources, et de s’adonner à tous les commerces illicites, drogues, armes, etc.

Le Niger est menacé, car le flux de réfugiés est un grand problème pour ce pays pauvre. Au sud de la Libye, on assiste également à un rassemblement, des camps d’entrainement sont installés, et l’on voit des groupes descendre vers le nord du Mali. Il faut aussi noter que 4000 Africains combattent en Syrie. Leur retour posera d’énormes problèmes de sécurité. C’est une donnée que nous partageons avec les pays européens. L’approche doit être réellement globale. Nous devons tous travailler main dans la main.

L’Etat islamique (EU) a-t-il des connexions en Afrique ? On a vu le groupe Jund Al-Kalifa, en Algérie, les assassins du Français Hervé Gourdel, se réclamer de l’EI...

En Algérie, il s’agissait d’opportunistes. Certes, l’Etat islmamique a tenté de déclencher des opérations partout. On dit qu’à Derna, en Libye, le groupe était là, et il faut prendre au sérieux la menace. Mais, d’un autre côté, il ne faut pas trop glorifier ce mouvement. Il faut veiller à le remettre dans ses propres dimensions. Les connexions entre EI et l’Afrique sont gérables si nous continuons d’avancer dans la lutte contre les mouvements terroristes africains : Boko Haram, AQMI, etc.

Dans le nord du Mali, la situation n’est toujours pas stabilisée, les djihadistes se réimplantent parmi les Touaregs et le dialogue mené à Alger entre le gouvernement et les rebelles touaregs piétine. Que faire ?

Au Mali, le dialogue intermalien avance. J’aurais voulu que l’on boucle le dossier [la négociation entre Bamako et les Touaregs] avant la fin de l’année. Mais si c’est pour avoir un accord durable, pourquoi ne pas prendre un peu plus de temps ? J’étais présent pour les accords précédents de 2006, ils n’ont pas été mis en œuvre. Là, avec toute la communauté internationale, on pourra suivre les choses. Sur le plan sécuritaire, il y a déjà eu depuis mars six réunions des chefs des services de renseignement des pays de la région et nous allons vers des décisions concrètes. On a déjà des échanges d’information avec un circuit sécurisé. C’est un acquis. On va essayer de prendre des mesures de coopération opérationnelle pour la surveillance des frontières. Et la réunion des pays contributeurs de la Minusma, à Niamey, a prévu d’étudier la mise sur pied d’une force de réaction rapide.

Quel bilan tirez-vous de l’opération militaire française « Serval », devenue « Barkhane » ?

Elle a permis de sauver un pays. Le fait même de continuer à être sur le terrain donne une assurance aux Nations unies et évite une certaine témérité des terroristes. On a vu que certains revenaient et la France a dû renforcer son dispositif. Il faut maintenant que les Maliens s’organisent mieux et que nous puissions rapidement finaliser l’accord au Nord, pour savoir qui est qui.

Regrettez-vous la façon dont a été gérée l’intervention militaire en Libye, dont chacun s’accorde à reconnaître les conséquences dramatiques : la dissémination d’un arsenal important dans la région, le chaos intérieur, la déstabilisation des pays voisins ?

Ce qui a conduit à l’aggravation de la situation dans tout le Sahel, c’est la Libye. On peut regretter de ne pas avoir laissé l’occasion aux chefs d’Etats africains de régler le problème par la voie politique. En 2011, Mouammar Kadhafi avait dit au président Jabob Zuma qu’il était prêt à partir. Finalement, l’objectif était d’éliminer l’homme. Il n’y avait aucune vision pour régler l’après-crise.

Il y a eu un changement de régime sans prendre en compte la psychologie des Libyens. On a voulu, dès le lendemain, leur imposer un régime à l’occidentale, parlementaire. On a vu les limites de l’exercice. Pour traiter le problème de la Libye, l’approche des pays voisins est primordiale. C’est à travers eux que se font la plupart des contacts, ils connaissent bien ce pays. Il faut une approche politique : dégager des interlocuteurs est prioritaire. Et ce n’est que lorsqu’on aura un embryon de nouvelle armée que la sécurité pourra revenir.

Sur qui s’appuyer ? Le gouvernement reconnu par la communauté internationale à Tobrouk ? Celui deTripoli ?

On peut se mettre du côté de la légalité de ceux qui sont reconnus, sans renoncer au dialogue. Il faut être inclusif.

Jusqu’aux groupes de Derna se revendiquant de l’Etat islamique ?

Nous gardons en tête que l’impunité n’est pas négociable et que certaines valeurs doivent prévaloir. Le 3 décembre, j’ai lancé un groupe international de contact sur la Libye avec des représentants de l’ONU, de l’Union européenne, du P5, de l’Espagne, de l’Italie... La deuxième réunion aura lieu fin janvier à Addis-Abeba. La troisième réunion est déjà prévue à Niamey. Il faut éviter la multiplication des initiatives, des envoyés spéciaux. Et, dans un deuxième temps, il faudra une approche multidimensionnelle, pour le développement.

Les forces africaines sont encore faibles et peu organisées, peuvent-elles vraiment répondre aux menaces ?

L’essentiel est de consolider ce que nous faisons dans le cadre de l’Union africaine. Nous avançons. La force africaine en attente doit être prête en 2015, quinze pays sont volontaires pour des exercices. La brigade de l’Afrique de l’Est est prête, celle du Centre vient de faire un très bon exercice au Congo. L’objectif est que nous puissions nous déployer seuls en deux semaines maximum.

Mais en avez-vous les moyens et les pays peuvent-ils s’entendre ?

Nous avons un bon exemple d’approche novatrice utilisée pour les opérations militaires en Somalie. Là, avec l’Amisom, les forces africaines travaillent avec le soutien de l’ONU, pour moi, c’est l’idéal. La situation parle d’elle-même. C’est le seul endroit du monde où nous sommes en train de vaincre les terroristes. Les forces de l’Union africaine combattent, et l’ONU intervient pour la gestion du quotidien. Je plaide pour cela. La deuxième expérience sur laquelle nous avons bien travaillé, c’est la Misca, en Centrafrique. La transition entre les forces africaines et celles de l’ONU s’est faite mieux qu’au Mali. Mais, le 15 septembre, 300 véhicules sont arrivés pour les Nations unies. Si nous les avions eus avant, ne serait-on pas allé plus vite pour accomplir la mission ? Il faut construire sur ces acquis. Là où le bât blesse, c’est sur le financement, il faut que les Nations unies, ce qui signifie surtout les Etats-Unis, évoluent pour soutenir les forces africaines qui sont déployées en premier. Aujourd’hui, quand ils ne maîtrisent pas tous les contours d’une opération, ils n’y vont pas.

Le Forum de Dakar auquel vous venez de participer doit-il être reconduit ?

L’Afrique a déjà deux forums où sont largement abordées les questions de sécurité : les sommets des chefs d’Etat, et la retraite de haut niveau de l’Union africaine. Tous ces débats, nous les avons déjà. Le Forum de Dakar a été décidé lors du Sommet africain de Paris et devait faire son bilan. Nous sommes partie prenante de cette décision. Pour la suite, on va voir.


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