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Catégorie : International
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Mis à jour le lundi 29 décembre 2014 15:10
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Publié le lundi 29 décembre 2014 14:47
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Écrit par Stéphane Lauer
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Depuis l'assassinat de deux agents, le 20 décembre, la police new-yorkaise laisse éclater sa colère contre le maire Bill de Blasio, qui avait dénoncé les abus des forces de l'ordre contre les minorités
En fin de compte, nous ne sommes qu'un. Un peuple, un Etat, une communauté, une famille. "La formule prononcée, samedi 27 décembre, par le gouverneur de l'Etat de New York, Andrew Cuomo, lors des funérailles de l'un des deux policiers assassinés à Brooklyn une semaine auparavant trouvera-t-elle un écho ?
La réponse n'a rien d'évident. Au cours des dernières semaines, les événements se sont précipités au point de donner le sentiment d'une ville profondément divisée, dont le maire, Bill de Blasio, ne sait plus très bien comment recoller les morceaux. Avec des minorités qui n'ont plus confiance dans les forces de l'ordre, mais aussi avec une police qui a le sentiment d'avoir été lâchée par le premier édile.
Les obsèques de Rafael Ramos, 40 ans, ont donné lieu à une émouvante démonstration de solidarité au cours de laquelle ces dissensions n'ont cependant pu être contenues. Lorsque Bill de Blasio a pris la parole, plusieurs dizaines de policiers, qui étaient réunis à l'extérieur de l'église Christ Tabernacle, dans le Queens, ont pivoté sur eux-mêmes pour, ostensiblement, tourner le dos à l'écran géant qui diffusait le discours du maire.
" Du sang sur les mains "

C'est le même geste de défiance qu'avaient exécuté les policiers venus, la semaine dernière, rendre un dernier hommage à leur collègue, dont le corps avait été transporté dans un hôpital de la ville. Malgré les rappels à l'ordre du chef de la police de New York, Bill Bratton, un nouvel incident a eu lieu vendredi, jour de la veillée funèbre de Rafael Ramos : un petit avion tirant une banderole sur laquelle était écrit " De Blasio, nous t'avons tourné le dos " avait survolé l'Hudson River, à l'ouest de Manhattan. Un acte revendiqué par des policiers, qui, peu après, publiaient un communiqué dans lequel ils dénonçaient les " commentaires dangereux et irresponsables " du maire, l'accusant d'avoir " jeté de l'huile sur le feu ", ce qui aurait conduit, selon eux, " à des troubles civils et, potentiellement, à la mort de Rafael Ramos et de Wenjian Liu ", le second policier assassiné. " Le maire nous manque de respect et encourage le public à suivre son exemple ", ont poursuivi les policiers en colère.
Pour comprendre le fossé qui s'est creusé entre le maire et la police, il faut remonter au 3 décembre, lorsque le grand jury de Staten Island, un quartier de New York, avait décidé de ne pas poursuivre un policier blanc impliqué dans la mort d'Eric Garner, un Noir soupçonné de trafic de cigarettes. Ce dernier avait fait l'objet en juillet d'une arrestation musclée, qui avait tourné au drame.
M. de Blasio était intervenu dans la foulée de la décision du grand jury pour témoigner que lui-même avait dû expliquer à son propre fils – noir – comment se comporter au cours d'un contrôle de police pour que les choses ne dégénèrent pas. Une remarque qui avait été interprétée comme un acte de défiance vis-à-vis des forces de l'ordre.
Dans ces circonstances exceptionnelles, le maire se retrouve prisonnier des promesses qu'il avait formulées au cours de sa campagne électorale en 2013. Il s'était notamment engagé à réconcilier le New York Police District, le département de la police de New York, avec les minorités. Les forces de l'ordre lui reprochent aujourd'hui ses ambiguïtés, l'accusant d'être trop bienveillant au sujet des manifestations qui se sont répétées tout au long du mois de décembre contre les violences policières.
La tension est montée d'un cran, samedi 20 décembre, après l'assassinat de sang-froid des deux policiers par Ismaaiyl Brinsley, un Noir de 28 ans originaire de Baltimore, qui s'est suicidé immédiatement après. Dans un message diffusé sur le réseau social Instagram, le meurtrier annonçait son acte en ces termes : " Ils prennent l'un des nôtres (…). Prenons deux des leurs ", écrivait-il, accompagnéd'un hashtag évoquant la mort d'Eric Garner. Patrick Lynch, le responsable de la Patrolmen's Benevolent Association, premier syndicat de policiers municipaux, avait profité de ce lien entre les deux affaires pour accuser Bill de Blasio d'avoir " du sang sur les mains ".
Dispositif de sécurité exceptionnel
Depuis, la police new-yorkaise est sur les dents. Sept personnes ont été arrêtées la semaine passée pour avoir proféré des menaces à l'égard de la police. Samedi, le dispositif de sécurité, en marge des funérailles de Rafael Ramos, était exceptionnel : des hommes étaient postés au sommet des immeubles pour surveiller la foule ; des patrouilles, armées de fusils d'assaut ; et d'autres, dotées de chiens pour vérifier les véhicules suspects.
Mais les dizaines de milliers de policiers, réunis samedi pour rendre hommage à leur collègue, ainsi que l'émotion qu'a suscitée le double assassinat parmi la population, manifestée par des affichettes collées dans les vitrines de certains magasins en signe de solidarité, ne font pas oublier l'indignation d'une autre partie de l'opinion, après la mort d'Eric Garner, mais aussi après celle de Michael Brown. Ce Noir avait été également tué par un policier de Ferguson (Missouri) contre lequel aucune charge, non plus, n'a été retenue. Ces derniers jours, les leaders des manifestations contre les abus des forces de l'ordre à New York n'ont eu de cesse de prendre leurs distances avec l'assassinat des deux policiers, soulignant que leur cause ne devait pas être confondue avec cet acte, qu'ils ont condamné sans ambiguïté.
Bill de Blasio avait demandé aux manifestants de suspendre leur mouvement afin de rendre hommage aux deux policiers assassinés. " Il est temps de mettre de côté les luttes partisanes et de faire une pause dans toutes ces choses dont nous parlerons en temps et en heure ", avait-il déclaré le 22 décembre.
Fractures de la société américaine
Mais, alors que la date des obsèques du second policier, Wenjian Liu, n'est toujours pas connue, un collectif contre les violences policières à l'encontre des Noirs a appelé à une grande manifestation à Times Square le soir du réveillon. " Ils n'ont pas le droit de nous demander d'arrêter de manifester et de réduire nos voix au silence. Nos voix doivent être entendues ", a expliqué Carl Dix, le cofondateur du mouvement Stop Mass Incarceration Network, ajoutant : " Nous devons continuer notre combat tant que la police continue à commettre ces meurtres, tant que le système judiciaire refuse de poursuivre et d'inculper tous les policiers meurtriers. "
La mort des deux agents va-t-elle casser la dynamique des manifestations ? Difficile à dire. Ce qui est en revanche évident, ce sont les fractures qui divisent la société américaine à propos du fonctionnement de sa justice et de sa police. Selon un sondage réalisé par ABC et le Washington Post, publié samedi 27 décembre, seul un Noir sur dix estime que les minorités sont traitées par la justice de façon équitable par rapport aux Blancs, alors que plus de 60 % des Blancs le pensent. Quant à la question de savoir si la police traite les Noirs et les Blancs sur un pied d'égalité, deux Noirs sur dix estiment que c'est le cas quand six Blancs sur dix partagent cette opinion.
Concernant les cas particuliers de la mort de Michael Brown et Eric Garner, six Blancs sur dix estiment qu'il s'agit d'actes isolés (une proportion qui monte à huit sur dix au sein de l'électorat républicain), alors que les trois quarts des Noirs interrogés jugent au contraire que c'est le signe d'un problème plus large sur la façon dont la police traite les Afro-Américains.
" Je pense que cette police et cette ville, incroyablement diverse, montreront au pays comment surmonter les divisions ", a assuré samedi le vice-président, Jœ Biden, venu assister aux obsèques de Rafael Ramos. Il y a quelques jours, l'éditorialiste du New York Post, John Podhoretz, faisait déjà le parallèle entre de Blasio et le dernier maire démocrate de la ville, David Dinkins, qui, au début des années 1990, s'était mis à dos la police new-yorkaise, ce qui lui coûta les élections suivantes. Bill de Blasio a maintenant trois ans pour faire en sorte que l'histoire ne se répète pas.
Stéphane Lauer
© Le Monde
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