L’Afrique organise un procès historique

Hissène Habré, en 2005, à Dakar, au Sénégal. Crédits : Schalk van Zuydam / AP    

Editorial du « Monde ». Le procès qui s’ouvre lundi 20 juillet à Dakar est historique. Pour la première fois, un ancien chef d’Etat – en l’occurrence le Tchadien Hissène Habré – va être jugé en vertu de la compétence universelle. En Afrique, de surcroît.

Ce principe établit que certains crimes sont si graves qu’ils affectent la communauté internationale dans son ensemble. Et que, par voie de conséquence, tous les Etats ont le droit, si ce n’est l’obligation, d’entamer des poursuites judiciaires contre leurs auteurs, et ce quel que soit l’endroit où le crime a été commis ou la nationalité de l’auteur ou des victimes. Dans le cas présent, Hissène Habré, qui vivait en exil au Sénégal depuis sa chute, en 1990, est accusé de « crimes contre l’humanité, crimes de guerre et crimes de torture ».

Sans préjuger de l’issue de ce procès qui pourrait durer trois mois, ni de la présomption d’innocence de tout accusé, le dossier de l’ancien despote tchadien est pour le moins chargé. Ses huit années de règne (1982-1990) forgées dans la rébellion, les coups d’Etat et une répression d’une violence inouïe sont jalonnées de fosses communes dans lesquelles reposent des milliers de victimes. Une commission d’enquête tchadienne a établi en 1992 que 40 000 personnes ont été tuées ou sont mortes en détention dans des conditions effroyables.

En bon dictateur, M. Habré exerçait un pouvoir sans partage, mais il n’a pas accompli en solitaire son œuvre morbide. On peut regretter qu’il soit le seul présent dans le box des accusés. C’est en partie la faute des autorités tchadiennes, qui ont préféré condamner en catimini d’anciens bourreaux. Certains y ont vu la volonté de l’actuel président tchadien, Idriss Déby, grand ami de la France, de faire taire ceux qui auraient pu rappeler que lui-même, à l’époque des massacres, occupait des responsabilités dans l’appareil répressif de son prédécesseur.

Ce grand déballage aurait aussi, immanquablement, éclaboussé la France et les Etats-Unis, qui – au nom de la lutte contre le terrorisme international, incarné alors par la Libye de Mouammar Kadhafi – avaient préféré détourner les yeux sur les horreurs commises par leur allié africain. Mais le grand récit sur ce passé sanglant n’aura pas lieu, et pas seulement du fait du président Déby. Hissène Habré a prévu de garder le silence. Lui et ses avocats adopteront une défense dite de rupture. Ils contesteront la légalité du tribunal et ne se battront pas sur le fond du dossier.

M. Habré sera jugé par un tribunal ad hoc, les « chambres africaines extraordinaires » établies par l’Union africaine, l’organisation régionale. Cela aussi est historique. Et c’est une bonne nouvelle pour l’Afrique. Elle démontre que les critiques d’un nombre croissant d’Etats africains contre la Cour pénale internationale (accusée de biais antiafricain) ne signifient pas la fin de la lutte contre l’impunité des plus grands criminels. Elle est la preuve que le continent entend de plus en plus traiter les affaires judiciaires qui le concernent.

En peu de temps, outre l’affaire Habré, l’ancien chef de la junte militaire guinéenne Dadis Camara, puis de très hauts responsables de la sécurité en Côte d’Ivoire ont été inculpés dans leurs pays respectifs pour des crimes graves. La République centrafricaine a posé les fondations d’une cour pénale spéciale. Autant de bonnes résolutions qui restent à confirmer avec l’organisation de procès exemplaires.

Le Monde

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