Israël : la culture de l’impunité (Par Médiapart)

Un enfant palestinien d’un an et demi est mort carbonisé, son frère et ses parents ont été très gravement brûlés dans l’incendie de leur maison revendiqué par des colons en Cisjordanie. Les meurtriers seront arrêtés et traduits en justice, affirme Netanyahou. Difficile à croire : un rapport démontre qu’un Palestinien qui porte plainte contre un agresseur israélien n’a que 1,9 % de chances d’obtenir justice…

En moins de 24 heures, la société israélienne, assoupie dans son addiction au statu quo et à la force militaire, s’est retrouvée brutalement confrontée à deux reprises à quelques-uns des principaux périls qui la minent, menacent son existence et rendent chaque jour plus utopique une solution pacifique et juste du conflit avec les Palestiniens. Le fanatisme politique et religieux, la disposition à la violence, le mépris du droit international, la sacralisation de l’occupation et de la colonisation, la conviction d’avoir raison et la culture de l’impunité sous-tendent les attentats – en apparence sans rapport l’un avec l’autre – qui ont eu lieu jeudi et vendredi à Jérusalem et à Douma, un village palestinien du nord de la Cisjordanie.

Jeudi à Jérusalem, un juif ultra-orthodoxe, Yishaï Shlissel, a poignardé six des participants à la Gay Pride. L’une des victimes est, selon Magen David Adom, l’équivalent israélien de la Croix-Rouge, dans un « état très grave ». Deux autres sont moins sérieusement atteintes, trois souffrent de blessures plus légères. Yishaï Shlissel était sorti de prison trois semaines plus tôt. Il y purgeait une peine de dix ans de détention pour avoir, déjà en 2005, blessé trois personnes lors de la Gay Pride de Jérusalem.

Une dizaine de jours avant de passer à l’acte, il avait donné une interview à une radio locale, dans laquelle il proclamait que « le combat continue contre ceux qui souillent le Nom [Dieu]». Il avait aussi publié sur Internet une lettre dans laquelle il dénonçait « l’abomination » que constituait pour lui la tenue d’une Gay Pride à Jérusalem.

Dans un pays où l’extrémisme religieux gagne chaque jour du terrain, jusqu’au sein de l’armée, et où les services de sécurité ne passent pas pour laxistes – les 6 500 Palestiniens détenus en Israël en témoignent –, la police n’avait pas jugé ces indices assez inquiétants pour placer Shlissel sous surveillance. Dans une brève intervention à la télévision, le premier ministre Benjamin Netanyahou a dénoncé « un détestable crime de haine », tandis que les deux grands rabbins du pays condamnaient cette agression qui va « à l’encontre des voies de la Torah juive ».

Quelques heures plus tard, en Cisjordanie occupée, plusieurs hommes masqués s’introduisaient avant l’aube dans le village palestinien de Douma, à moins de cinq kilomètres des colonies de Shilo, Migdalim et Maale Efrayim, et jetaient des bouteilles incendiaires à travers les fenêtres, ouvertes à cause de la chaleur, de deux maisons. Dans l’une d’entre elles dormait la famille Dawabche. Le père, Saad, a été brûlé à près de 80 %, sa femme Riham à 90 %, leur fils aîné Ahmed, 4 ans, à 60 %. Tous trois, transportés ensuite dans des hôpitaux israéliens, sont en danger de mort. Leur plus jeune fils Ali, un an et demi, est mort carbonisé.

Sur les murs de la maison, les incendiaires ont dessiné une étoile de David et laissé deux inscriptions : « vengeance » et « le prix à payer ». La formule « le prix à payer » est le slogan habituel utilisé par les colons lorsqu’ils attaquent des cibles palestiniennes et détruisent des bâtiments, des arbres fruitiers ou des récoltes en Cisjordanie.

En l’occurrence, les assaillants faisaient sans doute allusion à la destruction par l’armée israélienne, deux jours plus tôt, de deux maisons de la colonie de Beit El, près de Ramallah. Ordonnée par la Cour suprême, la destruction de ces deux maisons, construites sans permission sur un terrain privé palestinien, avait pourtant donné lieu à une généreuse « compensation » de l’État. Le jour même de la démolition, le gouvernement de Benjamin Netanyahou, dont la coalition s’effondrerait sans le soutien des colons, autorisait la construction prochaine de 300 nouveaux logements à Beit El et de 500 autres logements dans quatre colonies de la périphérie de Jérusalem-Est.

Ramallah, 1er août 2015. Des proches d'un jeune Palestinien tué lors de manifestation.Ramallah, 1er août 2015. Des proches d'un jeune Palestinien tué lors de manifestation. © Mohamad Torokman / Reuters

« C’est un acte de terrorisme en tout point, a déclaré le premier ministre israélien, en apprenant l’attaque contre la famille Dawabche. Les forces de sécurité utiliseront tous les moyens pour arrêter les meurtriers et les traduire en justice. » Déclaration qui n’a pas davantage convaincu les responsables palestiniens que la population. « On ne peut dissocier cette attaque barbare d’un gouvernement qui représente une coalition pour la colonisation et l’apartheid », a rétorqué l’ancien négociateur Seb Erekat, numéro 2 de l’OLP. « Je doute qu’Israël mette en œuvre une véritable justice, a admis le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas. Nous allons remettre à la Cour pénale internationale un dossier contenant les éléments sur ce nouveau crime de guerre. » Incrédulité et colère, largement partagées en Cisjordanie comme à Gaza, où l’histoire de l’occupation ne plaide pas en faveur d’Israël.

(...)

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Par René Backmann

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