Les Lions victorieux d'Allah, " bouclier de Bagdad "
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- Catégorie : International
- Mis à jour le vendredi 28 août 2015 18:33
- Publié le vendredi 28 août 2015 18:29
- Écrit par Hélène Sallon
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Petite milice chiite irakienne d'un millier d'hommes, la brigade est en première ligne face à l'Etat islamique
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L'EI assassine deux généraux en Irak
Deux généraux irakiens ont été tués jeudi 27 août dans un attentat-suicide revendiqué par l'organisation Etat islamique (EI) dans la province d'Al-Anbar, une place forte des djihadistes. Le général Abdelrahman Abou Raghif, numéro deux du commandement militaire dans cette vaste province de l'ouest de l'Irak, et le général de brigade Safin Abdoulmajid, commandant de la 10e division, sont morts lorsqu'un kamikaze a fait exploser sa voiture bourrée d'explosifs dans la banlieue d'Al-Jaraishi, au nord de la capitale provinciale Ramadi. D'après l'armée irakienne, plusieurs autres " martyrs héroïques " ont été tués dans l'attentat.
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Devant la maison qui sert de quartier général à la brigade des Lions victorieux d'Allah, dans le nord de Bagdad, le pick-up blindé toussote quelques minutes avant de bien vouloir démarrer. Au volant, Ali lave l'affront mécanique en engageant d'un coup d'accélérateur le véhicule dans le trafic dense de la capitale. Au son strident d'une sirène, il intime l'ordre aux autres voitures de se rabattre sur le côté. Leurs conducteurs, désormais habitués aux démonstrations de force des miliciens chiites de la Mobilisation populaire (MP), obtempèrent sans broncher. A l'arrière du pick-up armé d'une lourde mitrailleuse, quatre combattants en cagoule et treillis, kalachnikovs au poing, n'hésiteront pas à mettre en joue les récalcitrants.
Respect teinté de crainte
Les Lions victorieux d'Allah, une petite milice de 1 000 combattants formée – comme beaucoup d'autres – après la fatwa de l'ayatollah Ali Al-Sistani, le plus haut dignitaire religieux chiite, le 12 juin 2014, profitent pleinement, en ce début d'été, du statut que leur confère leur engagement contre l'Etat islamique (EI). Un respect teinté de crainte.
Quelques dizaines de kilomètres plus à l'ouest, leur pick-up est arrêté à Saba'a Al-Bor, à l'un des nombreux points de passage tenus par l'armée irakienne sur l'arrière-front, au nord de Fallouja. Les soldats profitent de la présence de Sabah Al-Zamili, conseiller du commandant de la brigade, pour se plaindre de l'impolitesse de ses combattants. En cinq minutes, l'incident est réglé avec excuses et promesses. Ils sont devenus fréquents entre miliciens, pleins de mépris pour une armée qui s'est " illustrée " par ses déroutes face à l'EI, et soldats, qui se méfient de ces miliciens arrogants et indisciplinés en première ligne de la bataille.
Depuis qu'il a créé cette brigade, le commandant Souhail Al-Araji répond aux demandes du centre des opérations de Bagdad (COB), envoyant ses hommes mener offensives et missions de sécurisation dans la ceinture de Bagdad. " Le COB nous a surnommés “le bouclier de Bagdad”. Il est arrivé à mes combattants de reprendre en quelques heures, sans pertes significatives, un quartier ou un village que les troupes gouvernementales avaient été incapables de contrôler ", se targue le chef militaire chiite de 43 ans, au visage orné d'un filet de barbe. Rien ne laisse penser à un excès de vantardise. A l'exposé de sa carrière, on comprend que ce père de cinq enfants n'a connu que la guerre.
Fils d'un membre du parti islamique chiite Dawa, exécuté par Saddam Hussein avec trente-cinq autres membres de la famille en 1992, Souhail Al-Araji a grandi entre les geôles du régime et la clandestinité. A la chute de Saddam Hussein, en 2003, il rejoint l'Armée du Mahdi, la milice créée par le politicien chiite Moqtada Al-Sadr pour combattre Al-Qaida en Irak et les troupes d'occupation américaines. " J'ai tué des Américains ", avoue-t-il, un léger sourire aux lèvres. Devenu commandant de la zone nord de Bagdad au sein des groupes spéciaux montés par Moqtada Al-Sadr en 2007, il a été blessé par les Américains lors du siège de Sadr City, l'immense banlieue chiite de Bagdad, en mars 2008, et capturé. A sa libération, deux ans plus tard, il s'est lancé en politique.
Lorsque les djihadistes ont refait leur apparition dans la province de l'Anbar, à la fin de 2013, profitant du mouvement de contestation sunnite contre les autorités de Bagdad, le commandant Souhail a rejoint la milice chiite Badr sur le front, au stade de Ramadi. Il a créé sa propre unité avec des anciens des groupes spéciaux, enregistrée au sein de la MP en juin 2014. Elle s'étoffe au gré des recrutements effectués dans les bureaux qu'il a ouverts à Bagdad et dans les provinces chiites du centre et du sud du pays. " C'est un atout de travailler à son propre compte. On fait son propre plan de bataille et on n'a d'ordre à recevoir de personne ", explique-t-il.
Atout financier
L'autre atout est, sans conteste, financier. Chaque mois, la MP verse au commandant Souhail 50 millions de dinars (38 000 euros), dont il peut disposer à sa guise, et paie les salaires des combattants, 750 000 dinars irakiens (560 euros), en plus des armes et de moyens de transport. " On ne reçoit pas toujours ce que l'on demande, mais on se débrouille pour acheter les armes lourdes dont on a besoin sur le marché, raconte-t-il, disant recevoir des dons de commerçants chiites. Et on a pris des armes à l'EI dans les batailles. " Le chef militaire reconnaît que les petites milices comme la sienne doivent être parrainées par d'autres plus importantes, la milice Badr dans son cas. " Chaque brigade reçoit des ordres de la milice qui la parraine ", précise-t-il.
Le commandant Souhail a sélectionné 30 de ses meilleurs hommes pour mener des opérations conjointes avec la milice Badr et l'armée, au nord de Fallouja. Depuis mai, il fait les allers-retours entre Bagdad et la zone de 12 kilomètres carrés que sa brigade doit sécuriser aux environs de Garma pour empêcher les infiltrations de l'EI. Dans le QG installé près de Saba'a Al-Bor, à trente kilomètres de la ligne de front, sont entreposés les vivres, les armes et les munitions. Certains fabriquent des lance-roquettes artisanaux. Les hommes chargés de la logistique font la navette pour ravitailler les combattants sur la ligne de front.
Dans les avant-postes, les combattants, dont certains ne sont pas majeurs, se plaignent de leurs conditions de vie, des températures frôlant les 50 oC et du manque de nourriture. Le commandant Souhail leur promet qu'ils seront intégrés à l'armée ou à une future garde nationale, après la bataille. Lui rêve d'une reconversion. Mais, à la différence de nombreux chefs de milice, loin de la politique. " Je voudrais me reposer. Je suis crevé, reconnaît-il. J'ai envie de quitter l'Irak un moment, de me ressourcer et de me lancer dans le business. "
Hélène Sallon
© Le Monde
