La Guinée est-elle au bord de l'explosion? (Un dossier Médiapart)

|  Par Fabien Offner

Après cinq années de confrontation violente permanente entre le pouvoir et l'opposition, les Guinéens vont élire leur président le 11 octobre 2015. Mais l'engrenage des tensions ethniques menace la stabilité de ce pays qui a toujours échappé aux tourments de ses voisins.

 

Dakar (Sénégal), correspondance. - Il y a en ce moment une tension positive à Conakry. Celle transportée par les câbles électriques mille fois rafistolés, mollement tendus au-dessus des parapluies arc-en-ciel éclos avec la saison des pluies. Depuis la mise en eau du barrage de Kaléta, promesse du président Alpha Condé, les foyers de la capitale et de certaines villes de l'intérieur ont rarement été aussi bien servis en électricité, dans ce pays où les bougies et les lampes basse consommation illuminent les carrefours commerçants.

Mais une autre tension, moins positive, parcourt ce pays de dix millions d'habitants grand comme le Royaume-Uni. Les Guinéens vont élire leur président le 11 octobre 2015, après cinq années de confrontation violente permanente entre le pouvoir et l'opposition. Les élections présidentielles au Burkina Faso, le même jour, et en Côte d'Ivoire, le même mois, éclipseront en partie cette crise de l'ombre dont s'inquiètent certains observateurs.

Human Rights Watch souligne le « niveau actuel des tensions ethniques et politiques et les risques de violences continues liées aux élections ». « Si la population ne reconnaît pas le résultat des élections, le pays pourrait facilement tomber dans un chaos qui serait catastrophique pour ses habitants et dangereux pour la région », alerte de son côté dans Le Monde l'ancienne ambassadrice des États-Unis aux Nations unies Nancy Soderberg. Une étude de l'université de Sydney, « Atrocity Forecasting Project », cite la Guinée parmi 15 pays à risque de génocide ou de massacres.

Dans la série des petits livres Monsieur Madame, la Guinée serait Madame Poisse, cette petite dame bleue au corps entouré de pansements. Le champ lexical du malheur définit le pays depuis le « non » d'Ahmed Sékou Touré au général de Gaulle, en 1958, synonyme d'indépendance pour la première des colonies françaises subsahariennes. « Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l'esclavage», avait-il déclaré, mais cela n'est resté qu'une belle phrase dans la bouche du syndicaliste devenu président.

Après vingt-six ans de dictature, suivis de vingt-quatre années d'errements de Lansana Conté et de l'éphémère et sanglant passage de Moussa Dadis Camara à la tête de l'État, l'injustice, la médiocrité et la violence ont poussé en Guinée aussi banalement que les mangues. L'épidémie d'Ebola est venue ternir encore un peu plus la réputation du pays. Conséquence de cette longue histoire de violence politique, l'absence de confiance entre le pouvoir et les populations a aggravé l'impact de l'épidémie, dont la Guinée n'est pas totalement débarrassée. « Dieu a créé la Guinée, ses forêts, ses fleuves, ses montagnes, ses minerais précieux. C'était trop pour un seul pays, alors il y a mis les Guinéens », moque avec autodérision cette blague pour étrangers.

Alpha Condé à la tribune de l'ONU.Alpha Condé à la tribune de l'ONU. © UN Photo/Cia Pak

L'élection d'Alpha Condé en 2010, « premier scrutin véritablement ouvert depuis l’indépendance du pays », selon la mission d'observation de l'Union européenne, n'a pas permis de guérir un autre mal du pays : les barrières dressées entre les peuples par le colon puis par les élites nationales. De l'avis général, les tensions se sont même exacerbées sous la présidence d'Alpha Condé, opposant de toujours, condamné à mort par contumace sous Sékou Touré et emprisonné sous Lansana Conté. Les Malinkés votent pour les candidats malinkés, les Peuls pour les Peuls, les Guerzés pour les Guerzés. Un communautarisme politique qui déteint sur la société civile, les médias, la vie quotidienne.

Cinq ans après, l'écrit comme la parole continuent de labourer le terreau nauséabond de la discorde. « Y a-t-il un problème peul en Guinée ? » interroge un site d'information. S'ensuivent une centaine de commentaires. Les plus virulents s'en prennent aux « envahisseurs peuls ». Autre site : « On nous dit qu’il y a un contingent de militaires qui doit arriver pour exterminer l’ethnie kpèlè parce qu’ils disent nous sommes qui pour nous imposer. » Le mot « génocide » est régulièrement agité avec légèreté. Dans une tribune publiée en juillet, le vice-président de l'Union des forces démocratiques de Guinée (opposition) prête à Alpha Condé divers « complots » visant à « discréditer et ternir l’image de la communauté peule sur le plan international ».

Aujourd'hui, le pont où les « ennemis » de Sékou Touré se balançaient au bout d'une corde est un échangeur menant au centre-ville, devenu un amas de tôles moites fumant de fritures de poisson sur lequel coulent les climatiseurs des hôtels de luxe pour miniers et ONG. Le camp Boiro où les victimes du premier président étaient enfermées jusqu'à ce que mort s'ensuive, n'est plus. Le béton est tombé et avec lui les messages des condamnés gravés sur les murs. Mais l'histoire est là, pesante. On se souvient du « complot peul » né de la paranoïa et de la stratégie de maintien au pouvoir de Sékou Touré. Des cadres peuls comme Diallo Telli, premier secrétaire général de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) – mais aussi des opposants, réels ou fabriqués, de toutes origines – sont morts au camp Boiro.

Depuis, la théorie du complot, épouvantail facile, est restée suspendue à la bouche des hommes politiques. « Avec le “complot peul”, Sékou Touré a réveillé le démon ethnique. Il a remis en question toute son idéologie révolutionnaire et a ramené cette question au premier plan », explique le sociologue guinéen Amadou Bano Barry.

Après la mort de Sékou Touré, en 1984, la libéralisation des partis politiques sous Lansana Conté a libéré des forces politiques sans idées. « L'ethnie, la religion, la région sont les bases de mobilisation les plus simples pour une jeune démocratie. Les partis politiques en Guinée avaient peu de choses à offrir et les électeurs sont en grande partie analphabètes », explique Mike McGovern, anthropologue à l'université du Michigan.

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