Patte blanche peau noire
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- Catégorie : International
- Mis à jour le vendredi 18 mars 2016 14:22
- Publié le vendredi 18 mars 2016 14:22
- Écrit par Raoul Mbog
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Premier ministre du Bénin et candidat à la présidentielle, le Franco-Béninois Lionel Zinsou a essuyé une violente campagne aux relents racistes. Se plier aux codes politiques locaux sans se renier, tel était son pari. Résultat le 20 mars
Il allume une cigarette, puis une autre. Manque de s'étouffer. " Je ne crois pas que je puisse fumer ", réussit-il à murmurer. Lionel Zinsou a la voix éraillée d'avoir harangué tant de foules pendant les quatre semaines de la campagne présidentielle au Bénin. La gorge encombrée, aussi, par " la poussière dans les villages ", dit-il. Cet enfant chéri du capitalisme français, passé du cabinet de Laurent Fabius dans les années 1980 aux postes prestigieux de l'industrie et de la banque, peut-il réussir au Bénin ?
Les bains de foule se sont révélés plus éprouvants que les fusions-acquisitions. L'homme de 61 ans s'est fait une entorse à la main pour n'avoir pas écouté les conseils répétés de ses proches : " Deux meetings par jour, c'est -peut-être beaucoup. " Ce samedi d'entre-deux-tours, Lionel Zinsou, premier ministre du Bénin depuis neuf mois, candidat depuis fin novembre 2015, prend enfin quelques heures de repos. Il refuse encore de l'admettre, mais il vient de traverser une épreuve à laquelle il n'était pas préparé : un déchaînement inouï de haine et de jalousie, de la part de gens qu'il considère comme des compatriotes et qui, paradoxalement, possèdent pour la plupart la double nationalité franco-béninoise, comme lui, et ont étudié dans les meilleures écoles françaises, comme lui.
Et l'épreuve n'est pas terminée. Porté par une coalition regroupant la mouvance au pouvoir et deux formations de l'opposition, le banquier d'affaires, ex-patron de PAI Partners, un des plus importants fonds d'investissement européens, est arrivé en tête du premier tour de la présidentielle, le 6 mars, avec 28 % des suffrages. Un score décevant alors que les deux suivants, des hommes d'affaires réputés sans scrupules, jadis ennemis et aujourd'hui alliés, parviennent presque à la majorité absolue, avec 24 % des voix pour Patrice Talon et 23 % pour Sébastien Ajavon. Pour savoir qui succédera au président Thomas Boni Yayi, qui quitte le pouvoir après dix ans de règne, le second tour, dans ce petit pays d'Afrique de l'Ouest coincé entre le Togo et le Nigeria, dimanche 20 mars, s'annonce donc homérique. " C'est David contre Goliath ", admet l'un des proches de Lionel Zinsou.
l'envoyé de parisCe samedi, David est drapé d'un boubou coloré, enfoncé dans un canapé en cuir d'une villa de la Maison Rouge, un complexe résidentiel à l'entrée sud de Cotonou. Cigarette après cigarette, il repasse le film de ces semaines entières à parcourir l'arrière-pays : Parakou, la ville cotonnière du nord, Djougou au cœur de l'Ouémé, l'un des plus grands bassins forestiers du pays, jusqu'à la lointaine Segbana, aux confins du pays et du Nigeria.
" Une campagne électorale est une expérience humaine très particulière, cela vous réduit presque à l'état animal ", sourit Zinsou pour évoquer les attaques aux relents de racisme subies depuis l'annonce de sa candidature pour diriger ce pays de 11 millions d'habitants, qui est aussi le sien. Partout, ce métis né en France d'un père béninois et d'une mère franco-suisse, a dû montrer patte blanche et peau noire. Mettre en avant ses gènes africains et réfuter, sur tous les tons, les accusations de n'être que l'envoyé de Paris, " le nouveau maillon de la Françafrique ".
" Il s'attendait probablement à être reçu comme le fils prodigue. Or, il existe encore de la défiance à l'égard de l'ex-puissance coloniale, estime Joël Atayi-Guèdègbé, polito-logue et proche du cercle familial de Patrice Talon. S'il n'est pas le candidat de la France, il est tout de même difficile d'imaginer qu'elle n'a pas -accueilli favorablement, sinon encouragé, sa candidature. "
Ces propos courtois ont été martelés avec davantage de brutalité durant la campagne. Lionel Zinsou a décidé de ne pas répondre. " Les “Béninois d'en-bas”, dans les campagnes, dans les quartiers modestes, n'ont pas de problème avec la France, affirme l'un de ses stratèges de campagne. Ils veulent une vie meilleure et savent que Lionel a les compétences pour -redresser le pays. "
Voilà tout le pari. Début mars lors d'un meeting dans la capitale officielle, Porto-Novo, Zinsou a fait, comme souvent, stade plein. Il a multiplié les politesses en fon, une langue qu'il ne parle pas, il a insisté sur son ascendance béninoise depuis ses lointains ancêtres natifs de Ouidah. Enfin, forçant la voix, il a promis avec des accents gaulliens de restaurer la splendeur de Porto-Novo. Partout, la foule, composée surtout de jeunes et de femmes, s'est montrée fascinée par sa maîtrise de la langue française et par son érudition. Il a été a écouté attentivement, applaudi poliment. Certains ont crié " Zinsou président ! " et se sont accrochés à son boubou lorsque le personnage, haut de deux mètres, élégant et précautionneux, est descendu de l'estrade. Mais la magie a-t-elle opéré ?
Claudine Afiavi Prudencio, députée d'Abomey-Calavi, au nord de Cotonou, a deux numéros de téléphone. Un français et un béninois. Elle a aussi deux passeports et connaît Paris, Genève et Bruxelles aussi bien que Lionel Zinsou. De sa voix grave, elle se dit pourtant convaincue que l'homme est " envoyé pour servir les intérêts de la France ". Dans les réunions de quartier, alors qu'elle battait campagne pour le riche homme d'affaires Sébastien Ajavon, cette forte femme n'y est pas -allée de main morte : " Le yovo - le “Blanc” - doit -rentrer chez lui ", n'a-t-elle cessé de répéter.
Il s'agit là d'un petit meurtre en famille : Mme Prudencio est, comme M. Zinsou, descendante de l'ancien président Emile Derlin -Zinsou, 97 ans, dont le règne, bref, a été interrompu en 1969 par un coup d'Etat. Pro-priétaire d'un petit groupe de presse, Mme Prudencio est aussi et surtout la compagne du milliardaire béninois Samuel Dossou, ancien " Monsieur pétrole " d'Omar Bongo au Gabon, désormais installé à Genève.
Le record dans la violence verbale revient sans doute à l'une des patronnes du pays, une maîtresse femme de 82 ans, la députée -Rosine Vieyra Soglo, ancienne première dame et ex-maire de Cotonou. " Zinsou est un Blanc. Et aucun Blanc ne peut diriger le Bénin ", a tonné dans l'hémicycle du Parlement l'épouse de l'ex-président Nicéphore Soglo (1991-1996)." Tout ceci est de la mauvaise foi. Il y a un petit problème de racisme et un complexe d'infériorité que personne ne veut avouer au Bénin. Les gens n'expriment que des réactions épidermiques mais aucun argument solide ", estime Didier Samson, enseignant d'université à Cotonou.
Le candidat paraît s'amuser de ces attaques, récurrentes, selon lui, dans la vie politique béninoise. " On reprochait au président Kérékou de ne pas savoir parler fon. On avait dit de M. Soglo qu'il ne connaissait rien du pays parce qu'il avait fait carrière en France et aux Etats-Unis. On avait dit la même chose de M. Boni Yayi. Pourtant, tous ont été brillamment élus ", sourit Lionel Zinsou, en réajustant un pan de son ensemble en tissu-pagne. Des tenues fort élégantes que lui prépare sa fille Marie-Cécile, sa confidente et première collaboratrice, qui dirige depuis onze ans la fondation de famille. La Fondation Zinsou, reconnue en Europe et en Afrique, a fait découvrir l'art africain contemporain à des milliers de jeunes, sans oublier le musée de Ouidah, à 40 km de Cotonou, ancien port négrier d'où sont partis deux millions d'esclaves.
" En réalité, cela m'a rendu le plus grand service d'être traité de “sale Blanc”. Car les populations ne sont pas racistes et font la part des choses ", veut croireLionel Zinsou qui s'est efforcé d'apprendre les codes élémentaires du jeu politique local. Il a multiplié les rencontres avec les dignitaires traditionnels, troqué ses costumes sur mesure contre de chatoyants boubous, et fréquenté les prêtres vaudous, une religion dont le Bénin est l'un des creusets.
Un épisode qui aurait pu mal tourner est d'ailleurs venu apporter ce que certains considèrent comme une preuve du " travail des esprits ". Le 26 décembre 2015, alors que le premier ministre se rendait à une fête traditionnelle à Djougou, l'hélicoptère qui le transportait a pivoté à quelques mètres du sol avant de s'écraser. Lionel Zinsou est sorti indemne du crash. Un miracle que beaucoup de Béninois attribuent aux " gris-gris " que lui auraient remis les prêtres vaudous.
" L'histoire de janus "Porter des boubous de couleur est une chose. Plonger aux racines de son identité béninoise en est une autre. Durant ces mois au pouvoir et ces semaines de campagne, Lionel Zinsou a finalement été renvoyé à ce qu'il a toujours été : un homme au carrefour de plusieurs mondes. " Mon histoire est celle de Janus : les gens ont l'impression que vous avez deux vies. D'un côté, je suis un banquier parisien. De l'autre, un politicien ambitieux en zone tropicale. Lequel des deux est un masque ? " Il avoue ne pas pouvoir répondre lui-même.
Son adversaire du second tour, Patrice Talon, 57 ans, a rassemblé autour de lui une large coalition dite " de rupture " avec un objectif, " Tous contre Zinsou ", et un leitmotiv, " Il n'est pas d'ici ". Pourtant Franco-Béninois lui aussi, cet homme d'affaires dont la fortune n'offre aucune garantie d'avoir été bien acquise, a financé les campagnes électorales de nombre de politiques au Bénin, y compris celles du président sortant avec lequel il s'est brouillé en 2012, à la suite d'accusations de détournement de 18 millions d'euros de deniers publics et de tentative d'empoisonnement. Face à ce personnage, " M. Zinsou devrait faire l'unanimité, présume le politologue Steve Kpoton. Mais la vie politique béninoise n'a pas de logique ".
Pour survivre à Cotonou dans ce panier de crabes, Lionel Zinsou, récemment fait " dah ", prince des côtes du sud du Bénin, a tenté de convaincre par la parole et la raison dans un pays où les ralliements et les soutiens s'obtiennent le plus souvent par l'argent. Le prude Zinsou a-t-il eu tort de ne pas se prêter au jeu de distribution de petites coupures qui s'évaporent au fil des meetings ? De traiter les insultes par l'indifférence ? Anthony Zinsou, un de ses jeunes cousins et l'un des cerveaux de sa campagne, estime au contraire qu'il ne fallait pas tomber dans ce piège.
Le siège de campagne de Lionel Zinsou, un bâtiment de deux niveaux du quartier feutré de la Marina accueille du monde à longueur de journée. Des femmes en pagne assises le long des couloirs, des jeunes de quartiers populaires qui vont et viennent. Une ambiance aux antipodes du calme et du protocole observé au siège de campagne de ses adversaires. Ici, il est difficile de savoir à qui s'adresser. " Il n'y a pas de gourou ", s'amu-se William, l'un des piliers du QG,détaché par l'agence ivoirienne Voodoo, qui a assuré les campagnes victorieuses d'Alassane Ouattara en 2010 et 2015 et celle du Burkinabé Roch Marc Christian Kaboré, toujours en 2015. Zinsou, pourtant " foncièrement cartésien ", veut y voir un signe. Et s'il mord la poussière ? " Alors, je serai enfin à la retraite, dit-il, je ferai ce qu'il est agréable de faire à mon grand âge. " Sans préciser si ce sera dans la maison familiale au cœur de Cotonou, ou à Paris, boulevard Saint-Germain.
Raoul Mbog
© Le Monde
