Au moins 31 morts et 250 blessés : la Belgique a connu, mardi 22 mars, sa plus grave attaque terroriste avec des explosions à l’aéroport de Bruxelles et dans la station de métro Maelbeek, au cœur du quartier européen. Les autorités ont immédiatement décidé de passer au niveau 4, le degré maximal d’alerte dans le royaume et de mobiliser des militaires supplémentaires.
Les attentats ont été revendiqués mardi par l’organisation Etat islamique (EI). Le premier ministre, Charles Michel, et le roi Philippe ont manifesté leur soutien à la population, marquée par les « attentats lâches et odieux ». Un deuil national de trois jours a été décrété.
Mercredi matin, le travail d’identification des personnes décédées n’était pas achevé, a indiqué le porte-parole de la police fédérale. Le travail est compliqué par la violence des déflagrations et le fait que les victimes seraient de diverses nationalités. Démarrée immédiatement, l’enquête pose une longue série de questions.
- Quel est le profil des auteurs présumés ?
Peu d’éléments ont filtré sur ce qui s’est exactement passé dans la station de métro de Maelbeek, plus d’informations ont été divulguées sur l’aéroport de Zaventem. Une première exploitation des bandes de vidéosurveillance a permis la diffusion d’une image clé. Sur cette capture d’écran, on peut voir, côte à côte, visiblement dans le hall de l’aéroport, deux hommes en noir, tous les deux la main gauche gantée – sans doute pour masquer un détonateur – pousser un chariot à bagages. Ils seraient des kamikazes. A droite, poussant également un chariot, se trouve un troisième homme « activement recherché », a expliqué le procureur fédéral, Frédéric Van Leeuw, lors d’une conférence de presse, mardi soir.
La police fédérale a fait circuler un avis de recherche le concernant, mardi, sur son site Internet et les réseaux sociaux. Sur l’image diffusée, il est vêtu d’une chemise claire, d’un manteau beige et d’un large chapeau en forme de bob. Devait-il lui aussi se suicider ou son engin explosif n’a-t-il pas fonctionné ? On l’ignore encore mais un gilet explosif a été retrouvé à l’aéroport. D’après le bourgmestre de Zaventem, les djihadistes présumés sont « venus en taxi, avec des valises et leurs bombes étaient dans les valises. Ils les ont mises dans des chariots. Les deux premières bombes ont explosé. Le troisième homme a aussi mis sa valise sur un chariot, mais il a dû paniquer, elle n’a pas explosé. »
Le Monde disposait, mercredi matin, d’informations quant au rôle des frères Khalid et Ibrahim El-Bakraoui, identifiés comme auteurs des attaques suicides. Interrogés par Le Monde, ni la police fédérale, ni le parquet fédéral belge n’ont confirmé. Selon les informations du Monde, l’un des frères (au centre sur la photo) se serait fait exploser à l’aéroport, l’autre dans le métro. Les enquêteurs cherchent à vérifier si le deuxième kamikaze de l’aéroport est Najim Laachraoui, coordinateur présumé et artificier des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, l’homme le plus recherché d’Europe. L’identification définitive n’interviendra qu’après le retour des résultats des analyses ADN.
Les deux frères sont, en tout cas, liés aux auteurs des attentats de Paris. Khalid El-Bakraoui avait loué, sous une fausse identité, un logement à Charleroi, où ont fait halte les auteurs des attentats du 13 novembre, tandis qu’ils cheminaient la veille vers Paris. Il avait également loué l’appartement de Forest, perquisitionné par la police le 15 mars. Une fusillade y avait entraîné la mort de Mohamed Belkaïd, autre coordonnateur présumé des attentats de Paris et la fuite de Salah Abdeslam.
- Comment est pilotée l’enquête ?
A la suite des attentats, une enquête a été ouverte, en Belgique, sous la tutelle du parquet fédéral. Le royaume est le principal maître à bord des opérations en cours. Une enquête « de flagrance » a toutefois été ouverte en France, mardi soir, par le parquet de Paris. Son ouverture est essentiellement procédurale et obligatoire du fait de la présence de Français parmi les victimes (huit blessés dont trois grièvement, selon un dernier bilan). Mais elle permet aussi d’ouvrir un cadre légal pour que les enquêteurs belges et français puissent éventuellement travailler ensemble. Notamment si les investigations permettaient d’établir des liens entre la France et la Belgique, comme on l’a vu dans l’enquête sur les attentats du 13 novembre . Côté français, trois services de police sont impliqués : la direction générale de la sécurité intérieure, la sous-direction antiterroriste (SDAT) et la direction interrégionale de la police judiciaire de Lille.
Le FBI devrait également lancer une enquête, au moins quatre Américains ayant été tués par l’explosion survenue à l’aéroport.
- Quelle revendication de l’EI ?
L’agence Aamaq, liée à l’EI, a diffusé, mardi, un communiqué de revendication des attentats, rapidement authentifié par les services de renseignement américains. « Des soldats du califat portant des ceintures explosives, des bombes et des fusils-mitrailleurs et ciblant des lieux choisis avec précision dans la capitale belge, se sont élancés à l’intérieur de l’aéroport Zaventem de Bruxelles et d’une station de métro pour tuer un grand nombre de croisés », affirme le texte en arabe, en anglais et en français. Une revendication qui corroborerait les témoignages de plusieurs rescapés de l’aéroport faisant état de coups de feu avant que n’aient lieu les explosions. Moins d’une heure après le communiqué d’Aamaq, le groupe djihadiste a revendiqué les attaques en tant que tel sur les réseaux sociaux. Le texte semble avoir été rédigé par un auteur néerlandophone, en raison de l’orthographe des lieux mentionnés.
- Quels résultats ont donné les perquisitions ?
Plusieurs perquisitions ont été lancées dans « divers endroits du pays », a indiqué le procureur fédéral. A Jette, et plus particulièrement à Schaerbeek, deux municipalités de la ville-région de Bruxelles. A Schaerbeek, un quartier proche de la gare a été totalement bouclé durant une partie de la nuit, empêchant nombre de ses habitants de rentrer dormir chez eux. D’après Bernard Clerfayt, le bourgmestre, le bâtiment fouillé « avait été loué très récemment ». Cette dernière perquisition a mené à la découverte d’un engin explosif contenant notamment des clous, des produits chimiques, et un drapeau de l’EI, a communiqué le parquet fédéral.
Comment les enquêteurs ont-ils pu remonter aussi rapidement jusqu’à cette planque ? Selon nos informations, c’est le chauffeur de taxi qui a embarqué les trois hommes pour l’aéroport, mardi matin, qui a rapidement donné cette adresse aux enquêteurs. Il avait indiqué au trio que, faute de place, il ne pouvait embarquer un sac supplémentaire.
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L’enquête semblait aussi s’orienter vers la province du Limbourg belge : deux voitures seraient impliquées dans l’enquête, dont une Audi aperçue à l’aéroport et qui aurait, ensuite, pu déposer un ou des terroristes à la station de métro Maelbeek. Le véhicule appartiendrait à un homme de 22 ans d’origine turque, fiché pour radicalisme, selon le quotidien La Dernière Heure. D’après RTL, cet individu pourrait être l’homme figurant sur la photo diffusée par le parquet.
Un homme de 41 ans, soupçonné antérieurement d’activités terroristes, a été appréhendé mardi dans le Limbourg sans que l’on sache, à ce stade, s’il a un lien avec les attentats. Une cellule liée à la mouvance islamiste radicale avait été mise au jour il y a plusieurs années dans la ville de Maaseik. Une de ses recrues, Jamal Elkou, a côtoyé Abdelhamid Abaaoud en Syrie. Un neveu de Mohamed Abrini, impliqué dans les attentats de Paris et toujours en fuite, en fait également partie. De quoi, peut-être, établir un lien avec les attentats de Paris.
- Une riposte à l’arrestation de Salah Abdeslam ?
Depuis les attentats de Paris, la plupart des services de renseignement européens redoutaient des attaques coordonnées comme celles qui se sont produites mardi. Celles-ci, qui ont visé la Belgique mais aussi symboliquement l’Europe, sont-elles une riposte à l’arrestation, vendredi 19 mars, de Salah Abdeslam ?
« Si c’est le cas, c’est uniquement parce que les personnes auxquelles ils auraient été liés ont eu peur qu’il livre leur nom », affirme un expert gouvernemental belge, qui refuse d’être cité. Selon l’avocat de Salah Abdeslam, Me Sven Mary, le dixième terroriste du 13 novembre aurait, en effet, évoqué, lors de sa première audition, la possibilité de collaborer avec la justice belge. Si des spécialistes estiment que le double attentat est clairement un acte de représailles, il vise toutefois davantage la Belgique en tant que membre de la coalition anti-Etat islamique qu’en tant que « bourreau d’Abdeslam », expliquent-ils.
Un magistrat spécialisé s’interroge : « Abdeslam est-il vraiment important aux yeux de l’Etat islamique ? Le communiqué revendiquant les attentats ne mentionne même pas son nom. » Des actions comme celles de mardi nécessitent une longue planification, souligne-t-il. Elles ont toutefois pu être précipitées, l’EI voulant démontrer que, malgré ses échecs, il reste à l’initiative et peut porter des coups très rudes. L’arrestation d’Abdeslam n’aurait donc été qu’un accélérateur. Un attentat commis à l’aéroport la semaine prochaine, en plein congé de Pâques, aurait sans doute fait davantage de victimes encore.
Selon nos informations, le mode opératoire des terroristes, mardi, aurait en tout cas surpris les services de renseignement. Les autorités belges anticipaient plus des attaques à main armée, sur le modèle de Paris, où, à l’exception du Stade de France, ont été visées des terrasses de café et la salle de concert du Bataclan. Les bombes cachées dans des valises rappellent plus l’attentat de Madrid, en 2004. Treize engins explosifs avaient alors été placés dans des trains de banlieue. Dix avaient explosé dans un intervalle de sept minutes, tuant 191 personnes.
- La sécurité à l’aéroport était-elle insuffisante ?
Le responsable d’un syndicat policier, Vincent Gilles, a lancé dès mardi la polémique : il estime, comme il l’avait déjà fait en novembre 2015, que la sécurité présentait de graves lacunes à l’aéroport de Bruxelles, compte tenu notamment du nombre insuffisant de policiers présents. « On m’a ri au nez à l’époque », affirme le président du Syndicat libre de la fonction publique (SLFP), secteur Police.
Interrogé mardi par un quotidien belge mardi, il estime qu’à Zaventem, « le drame aurait pu être évité », si on l’avait écouté. Il prônait, notamment, des fouilles aux entrées de l’aéroport. Une solution qui, selon d’autres sources, risquerait toutefois de déplacer simplement le problème puisque des files de passagers formeraient une cible parfaite pour des terroristes.
Un préavis de grève a été déposé sur le bureau du ministre de l’intérieur, Jan Jambon, pour dénoncer la situation. Il devait débuter ce mercredi… Le SLFP dénonce le fait que même une norme fixée par les règles de l’espace sans frontières de Schengen et établie il y a quinze ans n’était pas respectée : elle fixait le nombre de policiers nécessaires à 435. « Loin du nombre nécessaire », estime un responsable de l’aéroport, sous le couvert de l’anonymat. Il chiffre à 390 au maximum le nombre de policiers présents dans l’enceinte de l’aérogare.
Il y a quelques mois, un autre syndicat, la Centrale générale des services publics, avait mis en évidence d’autres problèmes, dont la possibilité, pour les passagers, de contourner les fouilles, l’attribution des badges d’accès au tarmac (les contrôles de sécurité sont exercés tous les cinq ans seulement) ou des trous dans les clôtures de l’aéroport. La présence, parmi le personnel, d’employés radicalisés est une autre préoccupation. Les syndicats jugent les contrôles tardifs et insuffisants.
