Le Mondial des Latinos

Alors que la première phase éliminatoire vient de s’achever, 7 des 16 pays qualifiés sont de la région : Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Costa-Rica, Mexique et Uruguay. La chaleur humaine fait la différence.

Rio de Janeiro, de notre correspondante. Brésil-Chili, et Colombie-Uruguay : l’affiche des deux premières rencontres des huitièmes de finale, ce samedi 28 juin, donne le ton d’une coupe du monde résolument latino-américaine. Alors que la première phase éliminatoire vient de s’achever, 7 des 16 pays qualifiés sont de la région : Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Costa-Rica, Mexique et Uruguay. Le Mondial 2014 bat ainsi tous les records : ils étaient 6 en 2010 et 5 en 1990. Cela signifie qu’il y aura obligatoirement au moins une équipe latino-américaine en demi-finale.

Supporters mexicains et brésiliens devant le Bar "Mexico 70" à Copacabana.Supporters mexicains et brésiliens devant le Bar "Mexico 70" à Copacabana. © Julia Michaels/RioReal

S’il encore trop tôt pour célébrer un Mondial aux allures de Coupe de Libertadores – qui voit s’affronter les meilleurs clubs latino-américains –, la surprise Costa-Rica, qui sort en tête du fameux groupe de la mort, renvoyant notamment les Italiens chez eux, est encore dans tous les esprits. La préparation tactique du Chili et de la Colombie impressionne, et parmi les meilleurs joueurs du Mondial, apparaissent aussitôt le Brésilien Neymar, l’Argentin Messi et l’Uruguayen Suarez – même si l’appétence de ce dernier pour la morsure a mis fin à sa présence à la compétition.

Les raisons de ce succès ? « Les joueurs d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale supportent bien les conditions, le climat et la température », a estimé l’entraîneur allemand Joachi Löw, avant d’ajouter, honnête, « ils jouent bien… ». Le thermomètre est toutefois une piètre explication. La majorité des victoires latino-américaines ont eu lieu à des horaires et dans des villes au climat tempéré par l’hiver austral. En outre, un grand nombre de joueurs latino-américains vivent en Europe, embauchés par les grands clubs du Vieux Continent. 

Argentin à Belo Horizonte.Argentin à Belo Horizonte. © Gonçalves PMPA

La chaleur humaine, en revanche, fait la différence. Le fait de jouer « à la maison » marque tous les tournois. Les six coupes du Monde disputées dans la région ont toutes été remportées par un pays latino-américain. Et dans un Brésil lusophone, on n’a jamais vu autant d’hispanophones des contrées voisines, créant un climat inédit dans le pays. Le 23 juin, le bar « Mexico 70 » – qui doit son nom à la Coupe de 1970, organisée au Mexique et emportée par le Brésil de Pelé – avait ainsi installé deux grands téléviseurs. Il s’agissait de suivre les deux matches simultanés : Croatie-Mexique et Brésil-Cameroun. Débordant sur le trottoir, des supporters brésiliens et mexicains, tous soigneusement grimés, ont célébré leur double victoire en dansant et buvant ensemble. « Je ne me suis jamais sentie aussi du “Sud” qu’aujourd’hui, j’espère que tous les Latinos vont continuer à jouer avec cette sensation d’être chez eux », s’enthousiasme Flavia Vieira, une jeune sociologue dûment vêtu

Dormir dans des bus

 Selon le ministère du tourisme, des 600 000 étrangers attendus au Brésil, 70 % viennent d’Amérique Latine. L’amour du football et la prétendue proximité ne font pas tout. Les distances considérables entre capitales latino-américaines, mais aussi au sein du Brésil, rendent souvent un déplacement aussi coûteux sur le continent que d’outre-Atlantique. Et faut-il rappeler que le Mexique est en Amérique du Nord ?

 

Mexicain à Copacabana.Mexicain à Copacabana. © Lamia Oualalou

 Le Mondial brésilien révèle surtout une transformation majeure : l’envolée de la classe moyenne latino-américaine au cours de la dernière décennie. Alors que l’inégalité ne cesse de s’accroître, en Europe comme aux États-Unis, dans la région, la population vivant sous le seuil de pauvreté a chuté de 34 % depuis 2003, selon la Banque interaméricaine de développement (BID). L’institution calcule que, parallèlement, dans ce même laps de temps, la classe moyenne a augmenté de 60,3 %, représentant désormais un bon tiers des Latino-américains.

 La hausse du cours des valeurs premières au cours de la dernière décennie a aidé la région. Mais ce sont surtout des programmes sociaux de grande ampleur et une forte hausse du niveau d’éducation qui semblent avoir fait la différence. Même si les critères pour faire partie de la classe moyenne divergent, et même s’ils sont, de façon générale, trop fondés sur des indices de consommation, la hausse du niveau de vie est indéniable, et elle transparaît à travers ces dizaines de milliers de supporters qui testent leur portugnol (espagnol mâtiné de portugais) sur leurs hôtes brésiliens.

Pour beaucoup, passer plusieurs jours dans de bonnes conditions au Brésil reste inaccessible, en particulier à Rio de Janeiro, une ville très chère en temps normal, où les prix ont explosé ces dernières semaines. Qu’à cela ne tienne : ceux qui viennent des pays voisins comme l’Argentine ou l’Uruguay, n’hésitent pas à dormir dans des bus ou des voitures, et les autres font jouer les réseaux de solidarité pour dormir chez des amis et préserver leur budget pour des caïpirinhas, le fameux cocktail local. Mais tous racontent la même réalité : leurs parents n’auraient pas pu faire le voyage.

 

Enfants argentins à Belo Horizonte.Enfants argentins à Belo Horizonte. © Camila Domingues Palacio Piratini

« Tout ça me rappelle la chanson Latinoamericana, de Calle 13 », conclut Flavia Vieira, en référence au groupe de rap urbain et de hip-hop de Porto Rico. Et de commencer à fredonner :

 « Je suis un bout de terre qui vaut la peine,

 Un panier de haricots rouges, je suis Maradona contre l’Angleterre

Te marquant deux buts

 Je suis celui qui soutient le drapeau

 L’épine dorsale de la planète, c’est ma Cordillère,

 Je suis ce que mon père m’a appris,

 Celui qui n’aime pas sa patrie, qui n’aime pas sa mère,

 Je suis l’Amérique latine, un peuple sans jambes, mais qui avance. »

 

 
Supporters mexicains et brésiliens devant le Bar “Mexico 70” à Copacabana.

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