Le président du Real Madrid, les prostituées et l'argent sale

Pour vendre le joueur français Kondogbia au Real Madrid, Doyen Sports a organisé une fête avec des prostituées pour le président du club, Florentino Perez – qui dit ne pas y être allé. Doyen versera une commission occulte de 785 000 euros lors du transfert du joueur à Monaco.


C’est une histoire digne d’un film de gangsters, sous les palmiers de Miami Beach. Sauf qu’il n’est pas question de trafic de drogue, mais du commerce de parts de footballeur. Interdit par la FIFA en mai 2015, ce business était la spécialité de Doyen Sports, l’un des plus gros fonds d’investissement du foot européen. Les documents Football Leaks, analysés par Mediapart et ses partenaires du consortium European Investigative Collaborations (EIC), offrent une plongée spectaculaire dans les coulisses de la vente de l’international français Geoffrey Kondogbia à Monaco. Partie fine organisée à l’attention du président du Real Madrid (qui dément y avoir participé), commissions occultes, mépris du joueur : ce transfert est un concentré des turpitudes de Doyen et d’un foot business gangréné par la fièvre de l’argent.

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Tout commence le 5 août 2013. Nelio Lucas, le copatron de Doyen Sports, atterrit à Miami. Il doit assister deux jours plus tard à la finale d’un tournoi promotionnel qui oppose le Real Madrid à Chelsea, et à la petite finale entre le Milan AC et les Los Angeles Galaxy. Des matchs sans intérêt, mis à part les millions de dollars versés par l’organisateur (le brasseur Guiness) pour convaincre ces grosses écuries de trimballer leurs stars et leurs dirigeants dans la moiteur estivale de Floride.

Nelio Lucas n’est pas venu pour admirer le jeu, mais pour gagner des millions en coulisses. Doyen, créé à peine deux ans plus tôt, vient de signer en juin le premier gros coup de son histoire avec le transfert de l’attaquant colombien Radamel Falcao à l’AS Monaco pour 43 millions d’euros (le fonds en possédait 33 %). En ce début du mois d’août, Nelio Lucas compte bien « marquer » à nouveau à Miami avec un autre de ses poulains : Geoffrey Kondogbia.

Geoffrey Kondogbia sous le maillot du FC Séville, où il a évolué lors de la saison 2012/2013 © Reuters Geoffrey Kondogbia sous le maillot du FC Séville, où il a évolué lors de la saison 2012/2013 © Reuters

Un an plus tôt, Doyen avait fourni 3 millions d’euros à Séville pour acheter le jeune milieu défensif au RC Lens : la moitié en prêt, l’autre en échange de 50 % du joueur. Après une saison en Espagne, la valeur de Kondogbia, qui vient de remporter la Coupe du monde des moins de 20 ans avec les Bleuets aux côtés d’un certain Paul Pogba, a explosé. Il est déjà temps de toucher le jackpot. Il y a tout de même deux petits soucis : Séville ne veut pas vendre Kondogbia, et les fonds d’investissement ont l’interdiction formelle d’influencer les transferts, sous peine de sanctions de la FIFA.

Mais il en faut plus pour décourager Doyen. Il existe, dans le contrat du joueur, une clause libératoire de 20 millions d’euros. Le seul moyen de forcer Séville à vendre, c’est de trouver un club prêt à payer cette somme.

Florentino Perez est le président du Real Madrid et le PDG du groupe espagnol ACS, numéro 2 mondial du BTP. © Reuters Florentino Perez est le président du Real Madrid et le PDG du groupe espagnol ACS, numéro 2 mondial du BTP. © Reuters

Nelio Lucas s’y emploie. S’il est venu à Miami, c’est pour tenter de séduire une cible de choix : Florentino Perez, président du Real Madrid. Âgé aujourd’hui de 69 ans, c’est l’un des hommes les plus puissants d’Espagne. Outre le prestige que lui apporte le club le plus riche de la planète, Perez est aussi le PDG d’ACS, le numéro 2 mondial du BTP. Sa fortune est estimée à 1,65 milliard d’euros par le magazine Forbes.

Pour tenter de séduire Perez, Nelio Lucas veut l’attirer dans une soirée privée. Cela tombe bien, la famille Arif, les oligarques kazakho-turcs qui contrôlent Doyen, possède un appartement de 650 m2 à Fisher Island, une île pour ultrariches à quelques encablures de Miami Beach. Ce 6 août 2013 à 17 h 08, Nelio Lucas s’y trouve justement lorsqu’il écrit via la messagerie WhatsApp à Arif Efendi, le fils d’un des oligarques, qui codirige Doyen Sports : « Je suis à Miami. Hier c’était dingue. J’ai sorti quelques présidents et même Florentino est venu. Très drôle. Il a enlevé sa cravate et a dansé », raconte Lucas. Il ajoute que la joyeuse troupe s’est déhanchée au Mokaï, un club de Miami Beach réputé pour ses filles peu vêtues.

Une des photos promotionnelles qu'on trouve sur le compte Instagram du Mokaï © Mokaï Une des photos promotionnelles qu'on trouve sur le compte Instagram du Mokaï © Mokaï
Nelio Lucas veut passer à la vitesse supérieure le soir même, dans la luxueuse résidence des Arif. « Mon frère, c’est très important […]. Je veux faire venir des filles pour être avec nous, Florentino, Galliani [Adriano Galliani, vice-président du Milan AC] et quelques directeurs. C’est OK ? », écrit-il à Arif Efendi. Lucas lui demande s’il peut faire confiance à une femme prénommée Violet pour fournir les filles. « Je ne l’ai jamais rencontrée. Fais ce que tu as à faire », répond Arif.

Le fils de famille de 27 ans ne pose que deux conditions : « enlever les photos » et « fermer à clé la chambre » de son père Tevfik, qu’il surnomme “Skip” :
– Arif Efendi : « Utilise ma chambre. Beaucoup de filles ont été baisées dans cette chambre. L’esprit est là ! […] »
– Nelio Lucas : « Justement, c’est là où je suis ! Je suis dedans. »
– Arif Efendi : « Et voilà. L’esprit du sexe t’a attiré. »
– Nelio Lucas : « Alors je vais donner la chambre de Skip à Florentino ! »
– Arif Efendi : « Pour 20 millions d’euros :) Pour Kondogbia. »
– Nelio Lucas : « C’est pour ça qu’il faut qu’on s’occupe de lui. Mais il ne paiera pas ça… malheureusement. »

Le lendemain, Nelio Lucas écrit de nouveau à Arif Efendi : « J’ai emmené les directeurs du Real Madrid et Florentino à la maison la nuit dernière, et je le referai probablement aujourd’hui. » Il ajoute que la fête s’est de nouveau terminée au club. « Il n’y a que moi pour emmener Florentino en boîte », se vante Lucas en envoyant des photos de la soirée à Arif avec son téléphone. « T’es une légende !!! », lui répond le copatron de Doyen Sports.

Nelio Lucas et Arif Efendi ont refusé de nous répondre, sur ce sujet comme sur tous les autres (voir notre Boîte noire). Contactés par l’EIC, le vice-président du Milan AC Adriano Galliani et le président du Real Florentino Perez ont formellement démenti s’être rendus dans l’appartement des Arif. « Pas du tout. Je ne connais pas la famille Arif », indique Galliani.

De son côté, Florentino Perez nous fait part de son « indignation » face au « contenu de [nos] questions, dont je considère qu’elles portent gravement atteinte à mon honneur et à ma réputation ». Le président du Real se souvient d’être allé en boîte de nuit à Miami avec son ami Adriano Galliani et son épouse, ainsi que des membres de la direction du Real et « d’autres personnes liées au monde du football ». En revanche, il dit ne pas être allé à l’appartement, ni à « aucun type de fête dans aucun autre lieu de Miami ». Par ailleurs, « à ma connaissance, pendant ce déplacement du Real Madrid, personne n'a essayé de me convaincre d’embaucher le joueur Kondogbia », ajoute-t-il.

Nelio Lucas aurait-il enjolivé la situation pour se faire mousser auprès de son patron ? Quoi qu’il en soit, le manager de Doyen écrit deux jours plus tard à Arif Efendi pour lui dire que le club madrilène a décliné l’offre sur Kondogbia. « Le Real veut seulement payer 15 » millions, écrit Lucas au moment de quitter Miami.

Florentino Perez vante son expérience « immaculée » avec Doyen sur le site du fonds d'investissement. © Site web de Doyen Sports Florentino Perez vante son expérience « immaculée » avec Doyen sur le site du fonds d'investissement. © Site web de Doyen Sports
Qu’importe, avoir un ami aussi puissant que le patron du Real est toujours utile. « Ma relation avec lui est plus solide que le titane », écrira Nelio Lucas quelques mois plus tard. Florentino Perez vante d’ailleurs sur le site de Doyen le « professionnalisme » du groupe et son « importance pour le football espagnol ». Si le Real n’a pas été financé par Doyen, « notre expérience avec eux sur d’autres sujets est immaculée », ajoute Perez.

Interrogé sur ces propos louangeurs, le président du Real nous a fait la réponse suivante : « Je ne peux pas vous répondre pourquoi sur leur site web on m’a attribué une telle phrase, que je ne me rappelle pas avoir prononcée. » Il ajoute que son club « n’a jamais réalisé une quelconque opération par l'intermédiaire de l’agent Nelio Lucas ou par l’intermédiaire de Doyen Sports ».

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