Avignon intranquille, à l'heure du lever de rideau

 

Le suspense est levé, mais pas encore le rideau. Ainsi pourrait-on résumer l'intense et paradoxale journée du mardi 1er juillet, à trois jours de l'ouverture du Festival d'Avignon, vendredi 4 juillet : le personnel du « In », réuni dans un collectif, s'est prononcé à 80 % en faveur du maintien de la manifestation, assorti d'actions et de prises de parole. « On va jouer en militant », indique un porte-parole du collectif, lequel rassemble des salariés permanents, des intermittents, des vacataires, la direction du Festival, etc. Mais nul ne sait si cette décision sera, ou non, suivie sur le terrain, durant les trois semaines du Festival, qui doit se terminer le 27 juillet. Comme aime à le dire le nouveau directeur du « In », le metteur en scène Olivier Py, « un lever de rideau est toujours une victoire, mais il n'est jamais sûr ». Par ailleurs, le collectif d'Avignon doit encore se prononcer sur la journée d'ouverture du 4 juillet, alors que la CGT-Spectacle a appelé à une grève massive.

UNE FORTE PARTICIPATION

Les résultats du scrutin ont été dévoilés à la FabricA, à Monclar, un quartier populaire d'Avignon. Vers 12 h 30, face aux médias installés dans les gradins, une cinquantaine de membres du collectif sont arrivés dans le décor du spectacle d'Olivier Py Orlando ou l'impatience, programmé à partir du 5 juillet. Quelques porte-parole – qui tiennent à garder l'anonymat – ont analysé la situation.

Le vote a eu lieu lundi 30 juin, au théâtre Benoît-XII, et a connu une forte participation (309 votants sur 350). Le personnel devait choisir entre trois options et cocher sa préférence : un, la lutte passe-t-elle par une grève reconductible qui pourrait conduire à l'annulation du Festival ? A cette question, 13 % des votants ont répondu favorablement. Deux, faut-il au contraire maintenir le Festival, et en faire une tribune pour un autre modèle d'assurance-chômage ? Cette seconde voie a recueilli 80 % d'adhésion. Enfin, les votants pouvaient choisir « l'abstention », ce que 5 % d'entre eux ont fait. Il y a eu aussi deux bulletins nuls.

Le combat n'est pas fini : le collectif a redit sa « colère » à l'égard du gouvernement, lequel a agréé, le 26 juin, l'accord contesté du 22 mars sur l'assurance-chômage. Par ailleurs, ses porte-parole ont critiqué la concertation annoncée par le premier ministre, Manuel Valls, car elle vise à « refonder » seulement le régime des intermittents, alors que le collectif veut « inventer des droits pour l'emploi discontinu de tous », intérimaires, saisonniers, etc.

UN FESTIVAL « INTRANQUILLE ET VIGILANT »

La comédienne Anne Alvaro a trouvé la formule pour définir cette 68e édition : « Le Festival d'Avignon sera intranquille et vigilant », a-t-elle déclaré au Monde, mardi après-midi, avant de rejoindre la Cour d'honneur pour les répétitions du Prince de Hombourg, mis en scène par Giorgio Barberio Corsetti, qui doit ouvrir le Festival, le 4 juillet, à 22 heures.

« Le spectacle sera retransmis en direct sur France 2. Nous avons négocié un temps de parole de trois minutes avec la chaîne », annonce-t-elle. Il s'agit de continuer la lutte autrement, dit-elle : « Je reconnais le courage des artistes et techniciens du Printemps des comédiens, à Montpellier. Ils ont fait grève et sont partis au front en première ligne, comme dans Le Prince de Hombourg. Et nous, on tient la Place forte, qui serait la Cour d'honneur. »

Anne Alvaro est l'une des signataires d'une tribune intitulée « L'hypothèse d'Avignon », soutenue, pour l'instant, par 250 artistes et techniciens du « In » – les metteurs en scène Marie-José Malis, Pierre Meunier, Claude Régy, les chorégraphes Julie Nioche, Robyn Orlin, le régisseur lumière Ludovic Morel, etc. « Nous faisons l'hypothèse que ce mouvement est un commencement. Il a ouvert une séquence qui sera peut-être longue et laborieuse », écrivent-ils. « Nous allons à Avignon dans l'idée de jouer », mais cette idée « peut être discutée et elle le sera au gré des situations », admettent-ils, dans une tentative de concilier les différents points de vue.

VENUE, OU NON, DES MINISTRES

Car la division guette. La dernière assemblée générale, le 30 juin, à l'issue du vote, a été difficile. « Il y a des artistes qui veulent jouer à tout prix, c'est difficilement tenable », soutient un participant. Le collectif estime que ses décisions prises en AG, au fil du Festival, « seront souveraines ». Mais quid d'une équipe, à rebours du collectif, qui voudrait annuler une représentation ? « Un salarié peut exercer individuellement son droit de grève, comme à Montpellier Danse. Et son employeur ne peut pas le remplacer poste pour poste », rappelle Guigou Chenevier, musicien et porte-parole de la Coordination des intermittents et précaires (CIP) d'Avignon. « Il faudra que les gens s'écoutent. La division, c'est le piège qui nous est tendu », prévient Samuel Churin, de la CIP Ile-de-France.

Enfin, le collectif d'Avignon va devoir trancher la question sensible de la venue, ou non, des ministres. Ceux-ci, en effet, ont été déclarés persona non grata dans les festivals d'été : leur présence à un spectacle entraînera l'annulation de ce dernier, a prévenu la CIP. Comme elle l'a indiqué au Monde, mardi soir, la ministre de la culture et de la communication, Aurélie Filippetti, ne sera pas à Avignon le 4 juillet, le jour de l'ouverture, mais elle viendra « plus tard ».

« Casseurs » : le mot malheureux d'Olivier Py

C'est un mot malheureux que lâche Olivier Py dans un reportage de Canal+, diffusé dans l'émission « Le Supplément », le 29 juin. On suit le patron du Festival d'Avignon, sous un ciel pluvieux, alors que le mouvement des intermittents plane comme une menace. A la sixième minute, il est question du festival Montpellier Danse, et de l'annulation de la représentation d'Angelin Preljocaj, le 22 juin, à la suite de l'occupation du plateau par environ 250 personnes. « Ce ne sont pas des intermittents, mais des casseurs », déplore Olivier Py.

« Un mouvement unitaire n'est pas une bande de casseurs ! », a réagi, dans une lettre ouverte, Paul-Marie Plaideau, porte-parole de la Coordination des intermittents et précaires de Montpellier, qui a participé à l'action du 22 juin. Le metteur en scène Dag Jeanneret, présent lui aussi, témoigne qu'il y avait ce soir-là « beaucoup de danseurs, des comédiens, des musiciens, des éclairagistes… »

Olivier Py reconnaît que « ce mot n'a pas été bien choisi ». « Je voulais dire qu'il ne faut pas briser un certain fonctionnement démocratique », précise-t-il, évoquant le vote majoritaire du personnel de Montpellier Danse, le 22 juin, contre la grève.

Clarisse Fabre

Le Monde

 

 

 

 

 

 

 

 

A Avignon, mardi 1er juillet, les intermittents annoncent que le Festival aura lieu, mais que des actions pourront se produire.

 

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