Francois Hollande, le 23 octobre. REUTERS/Philippe Wojazer (FRANCE - Tags: POLITICS) | REUTERS / PHILIPPE WOJAZER
Joseph Daniel, ancien membre du CSA, a dirigé le service d'information du gouvernement (SIG) sous François Mitterrand, de 1981 à 1986. Il est l'auteur de La parole présidentielle (Seuil, 2014). Pour lui, François Hollande a tout à gagner à se confronter aux Français sur TF1 jeudi soir. Des exercices auxquels se sont prêtés nombre de ses prédécesseurs.
L'intervention télévisée de François Hollande face notamment à un panel de Français jeudi soir sur TF1 est-elle de nature à marquer un tournant dans son quinquennat ?
Joseph Daniel : Il n'a rien à perdre vu son niveau d'impopularité actuel. Peut-être y a-t-il même quelque chose à gagner à se confronter aux « vrais gens », à des Français exaspérés et désespérés par la crise. Il peut révéler des facettes de sa personne qui ont marqué ses débuts et qui sont aujourd'hui oubliées : quelqu'un de simple, qui sait écouter et qui peut réagir. On a retourné contre lui des traits de son caractère. Ce qui apparaissait comme de la simplicité s'est mu en gentillesse – ce qui est quasiment un point faible – voire en duplicité, si on en croit le procès intenté par son ex-compagne. François Hollande est sans doute quelqu'un de froid et de calculateur, mais il est aussi accessible, sait écouter, est ouvert. Cette dimension n'est plus présente dans la perception que l'on a de lui aujourd'hui.
L'émission « ÇanousintéresseM.leprésident », à laquelle a participé François Mitterrand face à Yves Mourousi sur TF1 en 1985, avait permis au président socialiste de rebondir dans l'opinion. Cet exemple peut-il être reproduit ?
Je ne crois pas que l'opération kitschissime que Mourousi avait concocté sur une idée de Jacques Pilhan [conseiller en communication de François Mitterrand] soit comparable à celle à laquelle on doit s'attendre, même si elle sera sur la même chaîne. Les précédents sont ailleurs. Giscard, en 1977, s'est livré pour la première fois dans une émission face à des Français sélectionnés par la Sofres dans les « Dossiers de l'écran ». A l'époque, les invités étaient intimidés et confis d'admiration, d'autant plus que ça se passait sous les ors de l'Elysée.
Mitterrand s'y est lui aussi livré dans un contexte pré-électoral, en 1993, sur France 3. D'autres précédents plus proches de nous ramènent à Nicolas Sarkozy qui, à deux reprises, s'est livré face aux Français avec Jean-Pierre Pernaut, en janvier 2010, puis en février 2011. Il tentait une opération de proximité et de reconquête. Cela n'a pas donné d'effets durables, mais pour un homme dans les cordes et sans résultats face à la dureté de la crise, cela lui permettait de montrer une face plus humaine et moins brutale de sa personne. Pour Hollande, il ne s'agit pas de rebondir, mais de reconstruire. C'est une attitude modeste, sans objectifs pharaoniques en matière d'audience ni en terme d'effets sur les sondages.
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Quels avantages offre une émission « face aux Français » ?
Dans la palette des outils utilisés par François Hollande à ce jour, les plus décevants ont été les échanges avec des journalistes : je pense notamment à celui avec Claire Chazal en septembre 2012. Il en est ressorti l'impression qu'il n'imprimait pas : il parlait de façon longue, imprécise, zigzaguait... Il réussit de manière remarquable ses conférences de presse par contre, mais cela ne touche que les journalistes, pas les Français, qui n'en voient que des extraits. Quant à l'allocution solennelle, qui est un vrai genre présidentiel, Hollande en a réussi une sur le Mali, mais il en a raté plusieurs, comme sur Leonarda par exemple. C'est un genre qui le dessert plus qu'il ne le sert. Dès lors, se risquer à entrer dans la fosse aux lions, face aux Français, n'est pas inintéressant. Cela l'est encore plus sur une chaîne où le public sera plus large que sur France 2, et sans doute plus hostile. Il est intéressant de s'adresser à un public moins acquis.
En comparaison de ses prédécesseurs, François Hollande utilise peu la télévision pour communiquer. Est-ce un choix judicieux ?
Il utilise assez peu les médias en général, même s'il a une certaine prédilection pour l'écrit. Il a fait l'erreur initiale, dans les premiers mois de son quinquennat, de s'exprimer peu. Ensuite, il a annoncé que les Français souhaitaient qu'il s'exprime, mais il ne l'a pas fait, à la fois par réserve envers l'outil télévisuel et par le sentiment de ne pas avoir de choses importantes à dire. La répartition des rôles avec son premier ministre était aussi peu claire. Il a gâché les possibilités qui lui étaient offertes. La télévision vous use extrêmement vite. Le problème de Hollande, c'est qu'il est usé sans en avoir abusé.
Valéry Giscard d'Estaing utilisait beaucoup ce média, François Mitterrand y était plus rétif. Croyez-vous que François Hollande s'inspire de ce dernier ?
Mitterrand était initialement rétif. Il a fait à ses débuts très peu de déclarations. En revanche, il a su se prêter à des émissions préexistantes, comme « L'enjeu », une émission économique, et inventer avec ses conseillers des formats inédits, comme « Ça nous intéresse M. le président », avec Mourousi. Mitterrand était gelé par la télévision pendant très longtemps, quand il n'était pas président. Son succès dans le débat face à Giscard a probablement levé chez lui les dernières inhibitions.
N'y a-t-il pas un côté désuet à miser sur la télévision à l'heure d'Internet et des réseaux sociaux ?
Ce n'est pas parce qu'on est à l'ère des médias sociaux et d'Internet que la télévision est morte. Les deux outils coexistent. Les réseaux sociaux s'alimentent de ce qu'il se passe à la télévision : ils vont commenter ou démolir l'intervention présidentielle. Pour le président de la République, il y a un travail à faire sur ces outils plus vus par les jeunes, par des personnes critiques, sans abandonner pour autant une télévision qui reste aujourd'hui l'élément fédérateur. Les scores d'audience, même quand ils sont faibles, restent impressionnants. L'impact est réel. Un homme politique d'aujourd'hui doit être présent aussi bien sur les réseaux sociaux que sur la télévision.