Des artistes haïtiens n’ont été longtemps connus que ceux que l’on s’obstine encore aujourd’hui à appeler « naïfs ». L’enthousiasme éloquent avec lequel André Malraux, après un passage dans l’île en 1975, célébra ce qui s’appelait alors l’école Saint-Soleil ainsi que la confusion entretenue entre cet art principalement lié au vaudou et une production picturale destinée aux touristes y sont pour beaucoup.
Toutes les caractéristiques que l’Occident prête à ce qu’il considère comme « primitif » y étaient réunies : des autodidactes, descendants d’esclaves africains, fidèles de cultes mystérieux, créaient des images dont les significations symboliques n’étaient pas claires et n’en paraissaient que plus exotiques. Ajoutez à cela quelques photographies de cérémonies nocturnes et envoutantes, et le succès était aussi certain que l’incompréhension.
Détruire les stéréotypes
Passé la période Malraux, la vogue « naïve » a faibli. En 1989, dans l’exposition « Les Magiciens de la terre », Haïti était représenté par Gabriel Bien-Aimé, artiste du vaudou certes, mais découpeur et forgeur de fer. C’était déjà un progrès. Dans l’exposition qui se tient au Grand Palais et qui est la première à traiter du sujet, la rupture est bien plus radicale. Il ne s’agit plus de s’écarter des stéréotypes, mais de les détruire : de présenter une histoire de la création sur l’île depuis son indépendance – le 1er janvier 1804 – et la fondation de la première académie de peinture au Cap-Haïtien.
Soit un peu plus de deux siècles, à faire tenir dans une seule galerie, longue sans doute, mais trop courte pour qu’il soit possible de n’être ni incomplet ni elliptique. Plus de cinquante artistes du début du XIXe siècle à nos jours, plus de cent soixante œuvres, tout cela dans un espace d’un seul tenant : on ne peut s’étonner des proximités déconcertantes, des courts-circuits entre générations, des juxtapositions stylistiques incongrues.
Peintures hallucinées
Le parcours se divise en sections – paysages, esprits, grandes figures historiques –, mais les œuvres dérangent ce plan. Le monumental hommage qu’André Eugène rend à la virilité sous la forme d’un assemblage de poutrelles, de sommiers, de débris et de branches domine de toute sa hauteur les œuvres à ses pieds. Les peintures hallucinées et féroces de Mario Benjamin disposées en colonne, font de même de leurs voisines. Or l’art haïtien ne se définit pas plus par un expressionnisme déchaîné que par la supposée « naïveté ». Il a eu jadis ses portraitistes, la plupart formés selon le néoclassicisme, qui ont figuré hommes politiques et dames de la bonne société.
Il a aujourd’hui des créateurs qui vivent en dehors de l’île, n’ignorent rien de l’art actuel, pratiquent installations et vidéos. Jean-Ulrick Désert associe velours rouges et clous de métal à l’effigie de Joséphine Baker pour reconstituer la carte du ciel, au-dessus de Port-au-Prince, le 10 janvier 2012, le jour du séisme catastrophique. Sasha Huber le commémore par une vidéo qui a l’apparence de la sérénité tant que l’on n’a pas perçu le principe de démultiplication des cadavres qui l’anime. Ce sont des œuvres de qualité et l’on regrette qu’elles ne soient pas mieux à leur aise pour se déployer comme il le faudrait. On en dirait autant des bas-reliefs de circuits imprimés et de boutons de David Boyer et des spectres hostiles auxquels Frantz Jacques, dit Guyodo, donne forme en associant des matériaux hétéroclites qu’il unifie en les recouvrant de peinture métallique.
La géographie ne suffit plus
Mais la difficulté principale tient à cette évidence : la géographie ne suffit plus depuis longtemps à définir un art. Parce qu’ils sont nés à Haïti ou de parents haïtiens en dehors de l’île, des artistes sont ici réunis. Leurs formations, leurs itinéraires, leurs références sont cependant extrêmement différents les uns des autres et il ne peut en être autrement. Quoi de commun entre ceux qui, autrefois, fabriquaient des objets de culte pour le vaudou et la franc-maçonnerie et des artistes qui, tel Hervé Télémaque, sont passés par New York dans les années 1950 et ont fait l’essentiel de leur œuvre en France ? Même interrogation à propos de Jacques Gabriel, qui passa lui aussi par ces deux villes. Ou de Jean-Michel Basquiat, qui n’eut de rapport avec Haïti que par père interposé.
Quoi de commun, plus généralement, entre des artistes qui, jusqu’aux années 1960, faisaient toute leur carrière dans l’île et nos contemporains ? Pour ces derniers, la dictature des Duvalier, l’exil politique ou économique, la circulation de plus en plus large et rapide des idées et des œuvres sont autant de données décisives, qu’il n’aurait pas été inutile de rappeler. Quant au vaudou, il paraît être moins aujourd’hui une raison de créer qu’un sujet pour des artistes qui gardent leurs distances et cultivent l’équivoque. Les crânes délicieusement ornés de Dubréus Lhérisson en sont un exemple. Ce sont, est-il affirmé, d’authentiques crânes humains qui sont la matière première de l’artiste. Mais l’usage qu’il en fait est railleur, irrespectueux, tissé de citations, rehaussé d’incongruités : tout sauf « primitif », « magique » ou « naïf ». Et c’est cette complexité qui intéresse.
Par Philippe Dagen
Le Monde
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