Affiche célébrant les 120 ans de la naissance de Siman Kimbangu. Le missionnaire congolais est l'objet d'un culte, officiel depuis 1959, et a essaimé de nombreuses églises sur le continent africain.ttre de Bruxelles.
Le Pays réputé sans histoire, ou plutôt habile à camoufler certaines réalités de son histoire, la Belgique couve notamment quelques vérités sur son passé colonial. Même si les historiens ont démonté depuis longtemps les légendes qui entretiennent le mythe de Léopold II, l’épopée du « roi conquérant » reste donc un mythe tenace pour beaucoup. Qui ont perdu de vue, par exemple, que le Congo fut conquis par un Anglais, Henry Morton Stanley. Embauché par le roi des Belges, mi-aventurier, mi-reporter, cet étrange personnage avait été décrit par la reine Victoria comme « un affreux petit bonhomme ». Il allait être l’initiateur des diverses formes de violences, parfois barbares, que les Anglais allaient reprocher aux Belges. Léopold II, qui régna de 1865 à 1909, avait résumé son objectif : « Je tiens à ce que notre Congo soit évangélisé par des Belges. »

En 1885, le Parlement l’autorisa à être le propriétaire, à titre personnel – comme un simple particulier en quelque sorte –, de l’Etat fondé par l’Association internationale du Congo. La Belgique allait donc « mettre un Etat au service d’une entreprise privée, laissé à la gestion d’un seul homme, qui fait déjà l’unanimité contre lui », note l’historien et professeur Alain Libert, qui vient de publier Les Plus Sombres Histoires de l’histoire de Belgique (éd. La Boîte à Pandore, 2014). Le monarque – qui ne mit jamais les pieds dans son autre royaume – allait certes assurer une longue phase de prospérité à la Belgique, mais il allait surtout faire gonfler sa fortune personnelle, grâce à la mise en coupe réglée des ressources naturelles infinies du Congo. Les multiples exactions du pouvoir colonial furent tels que leur révélation par la presse anglo-saxonne conduisit le monarque à céder le pays à la Belgique en 1908, peu avant sa mort. Sans que cessent pour autant les abus.
« Mandela congolais »
Appuyé par des missionnaires qui ne dénoncèrent jamais ce qui se passait réellement en Afrique et, au contraire, eurent recours à des méthodes musclées pour recruter de force de la main-d’œuvre, s’approvisionner ou initier des enfants à la bonne parole, le roi assouvit donc son rêve de conquistador. Dès son plus jeune âge, il avait jugé que la Belgique était trop petite pour lui et, faisant tourner la mappemonde posée sur son bureau, il songea un moment à conquérir… le Japon, pour s’emparer du trésor de l’empereur, qu’il jugeait mal surveillé.
Les récits des abus et des violences commis dans le cadre de la mission prétendument évangélisatrice et pacificatrice de la Belgique abondent, mais très peu de monde connaissait jusqu’ici l’existence d’un homme qui aurait pu les symboliser. Il s’appelait Simon Kimbangu et, dans son livre, M. Libert le surnomme le « Mandela congolais ». Il avait été condamné par la justice d’un pays que dirigeait à l’époque un ministre socialiste, Emile Vandervelde. Une figure à ce point éminente pour la gauche que le centre d’études du Parti socialiste francophone porte toujours son nom.
Né en 1887, baptisé en 1915, Simon Kimbangu était bien dans la ligne des missionnaires belges jusqu’à ce qu’il dise avoir eu une « vision divine » lui intimant l’ordre d’aller guérir les malades. Rapidement, il acquit la réputation de pouvoir sauver les muets, les aveugles et les paralytiques, voire de ressusciter les morts. Il nomma douze apôtres mais, surtout, mit fin à la polygamie, aux « danses érotiques » et à la sorcellerie, atteignant en un temps record tout ce que les religieux belges tentaient en vain d’imposer aux populations locales.
« Vision divine »
Bien vite, ces dernières allaient d’ailleurs penser que les missionnaires retenaient les secrets de la chrétienté pour conforter leur puissance et leur richesse tandis que Kimbangu, « envoyé de Dieu tout-puissant », leur permettait d’y accéder. Voyant leurs églises et leurs temples se vider, catholiques et protestants s’inquiétèrent de voir enfler la renommée d’un homme charismatique qui pourrait, du coup, faire naître des sentiments antieuropéens. Recherché, Simon Kimbangu décida de se livrer spontanément aux autorités avec quelques-uns de ses disciples.
Jugé pour subversion par un tribunal militaire, il allait être condamné à mort. Une peine que le roi Albert Ier commua en détention à vie, pour éviter sans doute de transformer l’intéressé en martyr. « L’autre Mandela » allait dès lors passer plus de trente ans dans une prison de haute sécurité, à Elisabethville (la future Lumumbashi). Régulièrement battu, il fut transféré dans une aile psychiatrique où il mourut en octobre 1951. Des adeptes du kimbanguisme allaient, eux, être cloîtrés dans des « colonies agricoles pour relégués dangereux ». Leur ténacité allait finalement aboutir à la reconnaissance du culte par le Parlement belge en 1959. Et, en 1991, à l’amnistie posthume du chef religieux, par le président Mobutu.
